Théodore Reinach, entre histoire ancienne et engagements contemporains more

in S. BASCH, M. ESPAGNE et J. LECLANT (éd.), Les frères Reinach. Colloque réuni les 22 et 23 juin 2007 à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres (palais de l’Institut de France), Paris, 2008, p. 61-76.

LES FRERES REINACH Colloque reuni les 22 et 23 juin 2007 a l'Academie des Inscriptions et Belles-Lettres (palais de l'lnstitut de France) edite par Sophie BASCH, Michel ESPAGNE et Jean LECLANT AIBL - diffusion De Boccard Paris 2008 histoire n'a pas perdu le souvenir des trois freres Reinach,Joseph (1856-1921), Salomon (1858-1932) et Theodore (1860-1928), surnommes les« Freres Je-Sais- Tout » en raison de leur prodigieuse erudition. Pourtant aucune manifestation d'ampleur n'avait honore jusqu'a ce jour la memoire de la celebre fratrie dans son ensemble ; les Actes du colloque, reuni a 1'Academic des Inscriptions et Belles- Lettres les 22 et 23 juin 2007, viennent desormais combler cette lacune. On le sait, le savant melange de la philologie et de la politique constitue l'un des traits distinctifs de l'identite de cette famille juive installee en France, passionnement franco- phile, mais demeuree fidele aux valeurs du judaisme comme aux methodes de la science germanique. Formant line famille au sens premier du terme, mais aussi et peut-etre plus encore Line famille spirituelle, les freres Reinach apparaissent pleine- ment representatifs de l'ambition totalisante caracterisant les travaux philologiques des professeurs allemands expatries en France qui furent leurs maitres, tel 1'helleniste Henri Weil. Pour autant, la societe qu'ils formaient a eux seuls etait loin d'etre exclusive, car ils appartenaient a un milieu bier) defini, celui des « fous de la Republique ». C'est a l'interieur de ce cadre meme, indissociable de leur rayonnement international, que les organisateurs du colloque Les freres Reinach ont entendu restituer l'ceuvre des trois freres. Delaissant les approches trop etroites et souvent cloisonnees, ils ont su reunir autour d'eux a la fois historiens, philologues, hellenistes, orientalistes et historiens de fart ; forts de leur coneours, ils se sont attaches a denouer les fils de l'echeveau complexe resultant des croisements incessants entre le monde de la science, celui de la politique, ceux de la litterature et des arts, sans l'intelligence desquels on tie peut prendre la mesure des Reinach. belles-lettre: THEODORE REINACH, ENTRE HISTOIRE ANCIENNE ET ENGAGEMENTS CONTEMPORAINS Theodore Reinach, un moderne Pic de la Mirandole L'acronyme Je-Sais-Tout reunit a jamais les trois freres Joseph, Salomon et Theodore Reinach, symboles emblem a ti qu es « des "betes a concours" issus de Fecole republicaine meritocratique »1. 11 n'est pas injuste que Theodore (3 juillet 1860-28 octobre 1928) herite ici du Tout, tant ses exploits academiques et la polyvalence de ses talents furent determinants pour la propagation de ce label (fig. 1). Longtemps, les trois freres Reinach furent eleves a la maison, que ce soit au 5 de la rue de Medicis a Saint-Germain-en-Laye ou au 31 de la rue de Berlin a Paris, sous la houlette d'un pere qui veilla a stimuler leurs memoires et leurs curiosites et de precepteurs specifi- quement attaches a leur developpe- ment intellectuel (Charles-Marie Laurent [1863-1868] puis Lyon, I partir de 1868). To us les soirs. Fig. 1. - Portrait photographique de Theodore Reinach figurant en exergue de la « Notice sur la vie et les travaux de M.Theodore Reinach », par R. Cagnat, Comptes renins de I'Academie des Inscriptions et BeUes-Lettres, 1931, p. 374. 1. P. Birnbaum, « Introduction », dans IIistoire politique des Juifs de France. Entre unwersa- lisme et particuhrisme, P. Birnbaum ed., Paris, 1990, p. 15. 62 t de cai.latay Hermann Reinach interrogeait les aines sur les lecons du plus jeune, Theodore, qui beneficia fortement de l'emulation de ses freres2. Ainsi prepare, Theodore Reinach rejoignit Le lycee Fontanes (rebaptise Condorcet en 1883) a l'age de quatorze ans. Salomon avail rafle six premiers prix et dix aceessits au concouxs general des Lycees. Theodore fit mieux encore : ll y obtint, en trois ans, 18 prix — dont 10 premiers prix - dans des matieres aussi different.es que le grec, le latin, l'histoire, la geographic, le francais, l'anglais, les mathematiques, la physique et la chimie3. Voila qui ne devait plus jamais etre egale on approehe par La suite4. Les exploits des freres Reinach passerent a la posterite et furent donnes en modele a toute la bourgeoisie juive de I'epoque. On connait le commentaire, excessif au demeurant, que leur appliqua Julien Benda (1867-1956) dans La jeunesse d'un clerc (Paris, Gallimard, 1936, p. 28) : « La justice voulait sans doute que les Reinac h eussent tous les prix si leurs copies etaient les meilleures ; mais l'interet politique, et celui des Juifs tout le premier, voulait qu'on ne leur en donnat que quelques-uns. » Pour Benda, en effet. ces succes constitue- rent « une des sources essentielles de rantisemitisme tel qu'il devait tonner quinze ans plus tard ». La bibliographic de Theodore Reinach, en particulier le debut de eelle-ci, laisse songeur. 11 est vrai, sur ce point, que celle de Salomon 2. Voir H. Duchene, <• Preface •>, dans S. Reinach, Unites, niythes et religions, reed.. Fans, 200(1, p. x-xiv (qui cite, p. x, n. 4 et p. 1227, un texte inedit dactylographie, Im Bien-Aimie, redige en 1934-1935 par Helene Abrami, la Bile ainee de Theodore Reinach) et 1232 (le dossier 166 de 1'AssociatiOn des Amis de la Bibliotheque Salomon-Reinach conserve a la Maison de l Orient a Lyon contient le manuscrit d un catalogue de la bibliotheque de M. Reinach et de ses fits, dressc par Th. Reinach en 1871, a l'age de 11 ans). 3. En rhetorique (1876) : premier prix de discours trancais, de vers latins, de version latino, de version grecque, de geographie et d'anglais ; second prix de discours latin et de geometric ; aecessil en histoire. En philosophic (1877) : premier prix de dissertation frari- caise, de physique, de chimie et d'anglais : second prix de dissertation la tine, d'histoire et de mathematiques (voir R. Cagnat, « Notice sur la vie et les travaux de Theodore Reinach ». Comptes rendus dc r. laidcinic dc.< Inscfiptivtis et Betles-Letttes, 1931, p. 6-7). 4. Salomon en confut une blessure d'amour propre (H. Duehene, op. fit. [n. 2], p. XIV). Les deux freres paraissent par la suite avoir a plusieurs reprises cherche a s'eviter. Theodore ne rentra pas a l'Ecole Normale, ou Salomon avait etc recu premier en novembre 1876 ; plus tard, en 1909. il se contenta d'un siege de membre libre a I'Academie des Inscriptions et Belles-Lettres. on siegeait deja Salomon (H Jamot, « Theodore Reinach •>. Ckzettg des Beaux-Arts, now 1928, p. 235-236 (en realite, Theodore Reinach avait deja ete presente le 22 mai 1908 mais il avait etc battu par le sinologue Henri Cordier (1849-1925), par 21 voix contre 18 - voir Comples rendus dc /' Academic des Inscriptions et Belles-Lei ties, 1908, p. 321]). De son cote, Salomon qui avait la reputation d'ecrire sur tous les sujets, evita ceux de son cadet et ne fit aucune incursion en lnmiismatiquc (si ce n est le compte rendu du livre de Theodore, L'histoire par les monnoics, paru dans la Rente ctrclicologique. 1903, p. 296-297). TH. REINACH, UN HISTORIEN ENGAGE pretc au vertige3. Lorsqu'il public sa grande monographic sur Mithridate Eupator, roi de Pont, cn 1890, Theodore a trcntc ans ct deja six livres derriere lui : avcc, pour ouvrir Le tir 1'annee de scs vmgt ans, deux ouvrages totalisant plus de 600 pages, a savoir une traduction commentee d'Hamlet de Shakespeare (1880) et un memoire juridique (De l'extinction des privileges et hypothhques. De la purge des hypotheques legates non inscrites, Paris, I 880).Viennent ensuite une His Wire des Israelites (1884) dont la diffusion sera tx.es large, la publication de sa these de doctorat a la faculte de Droit de Paris (De Fetat de siege et institutions de salut public a Rome, en France et dans la legislation comparee, 1885), un cata- logue sur Les monnaies juives (1887) et un recueil d'articles numisma- tiques intitule Trois royaumes de PAsie Mineure (1888). A quoi s'ajoute un grand nombre d'articles dont les themes surprennent parfois, ainsi cet opuscule sur UUniversite de Madrid (1880, 46 p.), lui aussi public 1'annee de ses vingt ans. Les notices de dictionnaires enumerent les domaines de maitrise du dernier des Reinach. Celle, assez riche, que lui consacre l'encyclopedie Wikipedia, dit de lui qu'il fut « archeologue, mathematicien6, juriste, philologue7, epigraphistes, historien, numismate9, musicologue et homme politique francais »"'. A quoi Ton pourrait ajouter d'autres titres : philosophe, papyrologue11, specialiste de l'histoire des religions et 5. Voir S. Reinach, Bibliographic de Salomon Reinach, Paris, 1936, p. 7-184. et op. tit. (n. 2). p. 1217-1227 (voir aussi les chiffres vcrtigineux donnes par H. Duchene dans la Preface : plus de quacre-vingt-dix ouvrages et de sept mille notices ou articles parus dans deux cent vingt-trois periodiques ditTerents !). Le catalogue de la Bibliotheqiie nationals de France recense 328 entrees sous le nom de Theodore (213 pour Joseph et 471 pour Salomon). 6. II est l'auteur d'une demonstration inedite du theoreme de Pythagore publiee dans le Journal de Mathemaliques element aires 14, 1890, p. 156 (P. Jamot, art. at. fn. 4], p. 237, et R. Cagnat, art. at. fn. 3], p. 23). 7. Dans Les Bonnes Lecons (Paris, 1968, p. xv-xvn), Jerome Carcopino a relate comment Theodore Reinach avait rendu son intelligence a un texte de Diodore de Sicile par le chan- gement d'une voyelle (« Katlon » au lieu de « Katlan »). 8. Theodore Reinach dirigea durant dix ans le Bulletin epigraphique dans la Revue des Etudes grecques. 9. Voir A. Dieudonne,« M. Theodore Reinach »', Revue numistnatique, 4e ser., t. 31, 1929, p. 117-120 (et p. 1 19-120 pour une bibliographic de ses travaux nuniismatiques). 10. Voir aussi S. de Ricci, « Theodore Reinach (1860-1928) », Revue des Etudes juives 86 (172), octobre-decembre 1928, p. 1 14 (« du jurisconsulte, de 1'helleniste, du numismate, de l'historien, du philosophe,... »), P. Alphandery, « Theodore Reinach », Revue de I'Histoire des Religions 98, juillet-decembre 1928, p. 177 (« historien, hcllcniste. judaisant, numismate, et. quand il le fallait, philosophe ») et G. Millet, « Assemblee generale du 30 mai 1929. Allocu- tion de M. Gabriel Millet, president de l'Association », Revue des Etudes grecques 52, p. 59 (« historien, archeologue, numismate, juriste »). I 1. Voir R. Cagnat, art. at. (n. 3), p. 17-20. f. de cat.lata y bien sur du judaisme12. A titre de comparaison et scion la meme ency- clopedic Wikipedia, ses deux freres se laissent plus facilement decrire : Joseph est un journalist^ et un homme politique ; Salomon un archeo- loguc et un specialiste de l'histoire des religions. Theodore fut acclame comme un « savant presque universel »13 ; du moins, serai t-on « embar- rasse de nommer un domaine de la connaissance ou il n'ait, a une heure ou a une autre, pousse au moins une pointe »14 ; il fut certainement un « maitre des sciences auxiliaires »15. Dans toutes ces disciplines, il se revela profond, appliquant partout la puissance de son esprit16 : « Ge qui caracterise, a-t-on ecfit, avant tout les travaux de Theodore Reinach, e'est la lucidite et la conscience. II n'avait pas son pareil pour bien poser une question. Avec lui, les problemes les plus compliques - et e'etaient ceux auxquels son cerveau puissant s'attaquait de preference - devenaient limpides [...]. Sa vaste memoire17, sa richc bibliothcque, sa methode de travail, a la fois souple et severe, lui permettaient de sc mcttre au courant dc n'im- porte quelle question, a la fois plus vite et plus completcment que les autres travailleurs. \...] Une de ses grandes originalites fut de ne croire personne sur parole : en maciere scientifique, l'argument d'autorite avait pour lui bien peu de valeur. De toute assertion, il exigeait la preuve et cette persistance a fonder la discussion sur des donnees bien assurees lui valut beaucoup de ses plus belles decouvertcs. Bien qu'il improvisat avec une rare facilite et une incom- parable elegance, il retravaillait infatigablcment ses moindres manuscrits. II croyait que le style ajoutait beaucoup a la puissance d'unc argumentation : il aimait trop vaincre et convaincre pour ne pas avoir rccours a toutes les ressources de fart d'ecrire. »IH Peu d'humains out eu la reputation de savoir tout sur tout19. L nis- toire retient quelques noms et d'abord celui du jeune prince Giovanni 12. Voir S. de Ricci, art. at. (n. 10), p. .119-130, pour une bibliographie de ses travaux sur le judaisme. 13. Ibid., p. 114. 14. P.Jamot, art. tit. (n. 4), p. 234. 15. S. Delmas,« Un Reinach an service du Daremberg :Theodore Reinach ou la discrete implication d'un helleniste de renom », Anabases 4, 2006, p. 190. 16. P. Alphandery, art. tit. (n. 10), p. 176 (« Get homme qui possedait une sorte d'omni- science, realisait ce prodige de n'etre superficiel en aucuri domaine »). 17. Sur ccllc-ci, voir P. Jamot, art. tit. (n. 4), p. 235 (« Bien peu nombreux, meme dans la tribu des savants, sont ceux qui, a cinquante ans. seraient capables de passer les examens qui, trente ans plus tot, leur ont ouvert les portes d'une carriere liberale. l'lieodore Reinach nous ollrc l'exemple bien rare d'un homme qui, au temps de son adolescence, montre dans les exercices scolaires une eclatante superiorite sur ses rivaux et qui garde toute sa vie les acqui- sitions de sa jeunesse studieuse, non sans y ajouter les multiples richesscs dont l'experience et la reflexion couronnent la maturite d'un esprit de bonne trempe »). 18. S. de Ricci, art. tit. (n. 10). p. 114-1 15. 19. Theodore Reinach pouvait, sans risque pour sa reputation, ecrire : « Si borne que soit Dion savoir » (Th. Reinach, L'histoire par les monnaies, Paris, 1902, p. III). TH. REUMAC) I, UN I IIS fORlEN ENGAGE 65 Pico della Mirandola, mort a trente ans (24 fevrier 1463—17 novembre 1494), a qui on pretait entre autres de connaitre vingt-deux langues, et dont la fiere devise etait de omni re scibiti (de toutes les choses connais- sables)2". Et quibusdam dttis (et de quelques autres), ajontaient les jaloux. On cite encore les nonis de Nicolas-Claude Fabri de Pciresc (lcr decembre 1580-24 juin 1637) et de fabbe Athanase Kircher (2 mai 1601 [ou 1602J-27 [ou 28| novembre 1680), dont le sous-titre d'un livre recent proclame qu'il fut « the last man who knew everything »JI. Theodore Reinach s'inscrit dans cette lignee de legende qui a pu donner I'illusion d'un savoir universel22. Dans la necrologie que lui consacre Paul Jamot dans la Gazette des Beaux-Arts (dont Theodore Reinach etait directeur au moment de sa mort), on lit : « Oui, ces trois freres furent de grands labofieux. Avec une apparence d ironic qui masquait a peine un hommage sincere, on a dit qu'ils savaieni torn. et il s'en fallait de bien peu que cc ne fut strictement vrai. Mais en depit de leur extraordinaire facilite, s'ils savaient taut de choses. e'est qu'ils s'etaient donne la peine de les apprendre, car il ne leur suffisait pas de ces vues super- fieielles dont se contentent bien des esprits brillants, meine dans les travaux d'erudition. Des qu'ils se mettaient a etudier une question, ils voulaient d'em- bler en savoir autant que celui qui en savait le plus et ils y reussissaient rapi- dement. C.)r quelle question ne les a pas attires a une heure ou a une autre de leur carriere ? Leur furiositc etait universelle, comme leurs facultes. lis sont peut-etre par la les seuls de notre temps qui aient eu en eux quelques traits des grands huimnistes de la Renaissance. » Ati demeurant, ces trois freres, qui s'estimaieiit et se soutinrent23, s'accomplirent de facon difterente. 11 est ainsi loisible d'opposer le monde politique de Joseph, l'engage dans son epoque, au monde acade- mique de ses deux freres antiquisants. Salomon et Theodore. Mais Ton opposera aussi la prolificite (et parfois la prolixite) erudite de Salomon, se repandant en milliers de notes sou vent courtes, au sens de la synthese 20. Voir, receniment, 1'etudc dc L.Valeke, Pflc de La Mirandok : urt itinemife pliilosopliiqiic, Paris, 21)05, ct le roman dc C. David, L'liommc qui savail lout : le ronton dc Pic dc l.<i A//><«/- dole, Paris, 2001. 21. Voir P. Findlen. AlhaHOSius Kifthet: the last man who knew everything, Londres-Ncw York, 2004. 22. La comparaison avec Pic de La Mirandole a ccc taitc cgalcment a propos de Salomon (voir E. Michon, <■ Discours de ML Ftienne Miehon, l'resident dc l'Academie des Inscrip- tions ct Bcllcs-Lettres, prononce dans la seance dti 9 novembre 1932 », dans Bibliographic de Salomon Reinach, Paris, 1936, p. xix, ct H. Duch&ne, op. cit. [n. 2], p. XLIX). 23. Voir, par exemple, la preface redigee par Theodore Reinach pour la reedition dc sou abrege dc I'Affairc Dreyfus dans laquelle il ecrit son admiration pour le travail dc son frerc Joseph. 66 F. DE GALLATAY de Theodore qui n'eut de cesse de brasser large. Salomon Reinach fut am one a regretter lui-meme de n'avoir ete qu'« un polygraphe, sans doute un pen crop fecond »24. Theodore, dont on nous dit qu'il « n'avait pas 1'affabilite communicative »25 et etait d'un « temperament combatif »26, etait un esprit fort, sur de lui et de la hauteur de ses points de vue. En temoigne ce passage, cent a moins de trente ans, qui ponctue la preface de son Mithridate Eupator : « Enfin, il va sans dire que j'ai cache de voir tons les travaux modernes, publics cn France ou a 1'etranger, qui touchaient directement a mon sujet. Si je n'ai pas encombre Ic has de mes pages d'un plus grand nombre de renvois a des dissertations erudites, e'est que, ou bien elles confirmaient le resultat de mes propres investigations, ou bien elles le contredisaient : dans le premier cas, j'ai prefere laisse la parole aux documents ; dans le second, j'ai trouve superflu de faire 1'avantageux et de triompher bruyamment des erreurs, grandes ou petites, commises par mes devanciers. »27 Engagements contemporains Quoique subjugue par la Grece ancienne,« la culture la plus origi- nale qu'aucune race ait jamais creee, et qui, menie defunte, reste la source eternelle ou la pensee moderne doit sans cesse se retremper pour 24. S. Reinach, Amalthee. Melanges d'archeologie el d'histoire, I, Paris, 1930, Introduction. 25. A. Dicudonne, arl, til. (n. 9), p. 118 (« M. Th. Reinach, cela ne fait mystcre pour personne, n'avait pas l'atTabilitc communicative ; pour ma part, je sais combien. malgre cela. il etait sensible aux rftoindres egards qu'On avait pour sa personne et s'en montrait touche »). 26. S. de Ricci, art. til. (n. 10), p. 116. 27. Th, Reinach, Mithridate Eupator, mi de Pont, Paris. 1890, p. xvi. Pour d'autres propos susceptibles d'etre mis sur le compte de l arrogance juvenile, voir le commentaire final a la preface de son Hamlet (Th. Reinach, Hamlet, prince de Danetnark, tragedie. en cinq actes, par William Shakespeare, traduite en prose et en vers, avec utte preface et un commentaire critique et expli- catif par'Theodore Reinach. Texle revise en regard, Paris. 1880, p. VIII : « Les notes qui tenninent ce volume one ete redigees a desscin avec concision. J'eri ai ecartc les appreciations pure- ment litteraires et. a plus forte raison, le latras des variantes sans importance, dont l'indica- tion eiit ete aussi fastidieuse qu'inutile pour des lecteurs francais. J'ai cherche seulement a justifier certaines lecons, a elucider les passages les plus obscurs, et a donner des renseigne- ments historiques indispensables pour ['intelligence de certaines allusions. Je serais surpris que le lecteur ne crouvat pas dans ce commentaire succinct les secours necessaires pour n'etre arrete nulle part : il en sera d'autant plus librc pour apprecier les beautcs du chef- d'auivre de Shakespeare ») ouTh. Reinach, Textes d'auteurs grecs et remains relatifs au juddt'sme, Paris, 1895, p. xxi («J'ai tache de faire plus et mieux que mes devanciers ») et p. XXII (« Le concours de ces deux jeunes erudits [Reinach lui-meme a alors tout au plus 35 ans| m'a ete fort precieux, mais j'ai trop souvent et trop profondement remanie leur travail pour n'avoir pas le devoir de m'en declarer seul responsable »). I I I. kl INACH. UN HISTOIULN ENGAGfe 67 prendre eomme un bain de vie, de jeunesse et de beaute »28,Theodore Reinach ne correspond pas a ce type d'erudit qui erige sa passion des temps revolus comme refuge contre la durete des temps modernes'1'. Elle lui fit sans doute un rempart — et plus prccisement lors de la derniere decennie de son existence - mais pas au point de l'eearter des questions de son temps auquel il prit part de dilrcrcntcs manieres. Rappelons qu'il tit des etudes de droit, s'inscrivit un temps au barreau (1881-1886) on il tut meme secretaire de la conference des avpeats, On sait que, lors de ses etudes de droit, il remit des travaux apprecies sur 1'enseignement secondaire des femmes et l'impot sur le revenu'". Plus tard, de 1906 a 1914, il exerca le mandat de depute de la Savoie, annces pendant lesquelles il eut a cceur de favoriser 1'instruction (en particulier des cultures antiques), les beaux-arts et les biblio- theques31. Commandant d'artillerie en poste a Belfort lors de la Grande Guerre, il fut charge en 1918 d'une mission de propagande aux Etats- Unis en taut que lieutenant-colonel de rctat-major. Surtout, Theodore Reinach restera comme un des theoriciens et des plus vigoureux defenseurs d'un judai'sme francais emancipe, « le chantre par excellence de Passimilation et du franco-judai'sme le plus militant, celui qui celebre la "religion de la patrie" »32. Son Histoire des Israelites, publiee a l'age de vingt-quatre ans, devait marquer durahle- ment les esprits de toute une communautc et au-dela. C'est la que I on trouve 1'expression, estampillee par lui, « chaque pays, comme chaque siecle, a les Juifs qu'il merite »•". 28. Th. Reinach. La musiquegrecque, Fans. 1928, p. 160. 29. Ainsi que le tic. par exemple, son presque contemporain, Lucien de Hirsch de Gereuth (II juillet 1856-7 septembre 1887), issu lui aussi d'une grande faniille juive de banquiers cosmopolites, et qui — Ills unique - n'entendit pas s'iiiscrire dans la succession de grand capi- talize d'entreprise que lui preparait son pere Maurice de Hirscli (on Moritz von Hirsch). l'une des fortunes les plus considerables de son temps. Tout comme Theodore Reinach, Lucien de Hirsch termina ses eludes secondaires au lycee l ontanes ; tout comme lui, il tit des etudes de droit dont la Grece antique devait le detourner (voir la necrologie de Lucien de Hirsch par Th, Reinach publiee dans la Revue numismatique, 1887. p. 195-198, et repu- blics dansTh. Reinach, op. cit. [a. 19], p. 267-269). 30. Voir R. Cagnat, art. (it. (n. 3), p. 7. 31. //hi/., p. 24. qui citent les deux volumes intitules Au parkment, publics en 1914, qui reprennent ses discours, propositions de k>is et uippous pailemeiitaires. 32. P. Birnbaum, Lev l:ous de la Rtpublique, Histoire politique des Juifs d'Etat de Gambetta a Vichy, Paris, 1992, p. 15 et 25 (Theodore Reinach «incarne le createur ideologique du franco-judai'sme »). 33. l h. Reinach. Histoire des Israelites depots i'epoque de leur dispersion jusqud nos jours. Paris, 1884. p. 381. 6: F. DE CALLATAY Cornme ses freres mais da vantage encore qu'eux, Theodore Reinach pronait 1'emancipation des communautes juives, particulie- rement la Oil celle-ci etait en retard. Avec James Darmesteter (1849- 1894) notannnent34, il se fit le heraut d'un franco-judai'sm e republicain, volontiers agnostique, secouant les rites ancestraux au point d'eftacer ses differences avec le catholicisme, dilue finalement dans la nation francaise, ce qu'on ne manqtiera pas de lni reprocher a Pinterieur de la communaute juive55. A Pexterieur, il n'echappa pas anx attac]ues personnelles. Leon Daudet ecrivit de lni qu'i] etait « presqne aussi hideux que son frere Joseph, de meme poil, de meme tatuite. II a du boche la cuistrerie agressive. Des pieds aux lunettes, il pue le semito-germain »36. A l'antiseinitisme. il entendait op-poser, selon sa formule, le « silence dn dedain », la probite et 1'excellence des actions37 : une reponse qui sera anienee a perdre de sa pertinence au fur et a inesure des violences dont fera l'objet la communaute Jun e s. Pour lui, le succes de La France juive que fit paraitre Drumont au printemps 1886 etait voue a demeurer ephemere. II engageait chacun a ne pas confondre Pecume de la France (Tantisemitisme de surface) et la France qu'il fallait continuer a aimer « comme une mere, meme injuste, meme egaree, parce qu'elle est votre mere et parce que vous etes ses enfants »39. 11 voulait croire et avait confiance dans Pesprit des Lumieres, les bienfaits de I'instruction, Pimportance de la beaute40, la marche du progres et Puniversalisme de la condition humaine (mais il etait oppose au socialisme et au marxisme, porteurs de « ce haillon de guerre civile qui s'appelle lutte des classes »)41. Theodore aspirait de tons ses vtvux a 34. Le grand linguistc ct philologuc James Danncstctcr etait un ami de Theodore Reinach qui lui dedicae.i son Histoire da hfaMites depuis I'epoquc dc leiir dispersion jysdu'h nits jours {op. cit. [n. 331, p. v). 35. Voir M. K. Marrus, Les Juifs de France d t&poqtie de I affaire Dreyfus, Bruxelles, L985, p. 137 ; I'h. Landau, «< "La patrie en danger" d'une guerre a l'autre », dans Histoire politique des fuifs de France. Dure uniuersalisme et particularisms, R Birnbaum ed.. Paris, 1990. p. 77 ; G. Nicault, « La receptivite au sionisme de la fin du x1xc siecle a Fauhe de la Seconde (iuerre inondiale », ibid., p. 96 ; R Birnhauin, Op. <it. (n, 32), p. 26 et 1 13. Reinach lui-meme n'hesite pas a presenter la tidelite d'Israel a sa tradition religieuse comme •< son honneur devant l'histoire » (Th. Reinach, c>/>. cit. [n. 27], p. xx). 36. L. Daudet, L'Fnire-dcux-oiicrres. Paris, 1932, p. 60. 37. Voir M. R. Marrus. op. at. (n. 35), p. 59, 166-167 et 261, et M. Winock. Li France et les Juifs de 1789 a nos jours. Paris, 2004, p. 163. 38. Voir M. R. Marrus. <>/>. cit. (il. 35). p. 251. 39. « Discours prononce a la distribution des prix des ecoles consistoriales Israelites de Paris », L'l Uiivers Israelite, 25 juillet 1898. p. 595. 40. Voir Th. Reinach, « l.'enipereur Claude ct les antisemites alexandriiis d'apres un nouveau papyrus «, Revue des Etudes juives 31 (62), 1895. p. 161-178. 41. Voir M. R. Marrus, op. cit. (n. 35). p. 114-116, I ] 8, et P. Birnbaum, pp. at. (n. 32), p. 228. TH. REINACH. UN HISTORIEN ENGAGE 69 cette fusion. Dans une terminologie qui a vecu, il ecrivait en 1884, dans son Histoire des Israelites : « Le judaisme francais, protege par les lois, respecte par l'opinion, a pris, dans ce siecle, une part active a la vie cconomique, mtellectuelle, et politique de la nation francaise. Une certaine affinite secrete entre J'esprit juif et l'es- prit francais - affinite qui s'etait manifestee des le Mo-yen Age - hata I'assimi- lation morale des deux races. La France, a-t-on dit avec ra'ison, a ete pour les Juifs, depuis 1789, une patrie retrouvee. Ce n'est pas settlement dans la finance, oil les ancient)es conditions de son existence lui ont fait une specia- lity hereditaire, que le judaisme francais s'est brillamment distingue de nos jours : dans la litterature, dans la science et dans les arts, dans l'armee, dans le barreau, dans la pressc quotidienne, il a eu des representants illustres dont plusieurs ont franchi les portes des chambres legislatives et. de l'lnstitut ; la France, la premiere a eu des ministres israelites. La masse de la population juive de notre pays a suivi I'exemple et 1'impulsion de 1'elite. Ses progres ont ete singulierement favorises par la diffusion de plus en plus large de l'instruc- tion populaire (loi de 1833) et professionncllc. »42 Fusion de la communaute juive dans la societe francaise rcpubli- caine, excellence de cette communaute juive des lors qu'on l'extrait de son isolement et role determinant de 1'education :Theodore Reinach a vingt-quatre ans et tout — ou presque — est en place, y compris sa future accession a la Chambre et a l'lnstitut ! S'ajoute pour cet ho mine eclaire, au sens des Lurnieres, une espe- rance dans le genre humain qu'il veut tendu vers runiversalisme. Peu avant sa mort, en septeuibre 1928, il s'exprimait ainsi a la Conference preparatoire du Congres universel des forces religieuses : « Aux heure.s les plus sombres de son liistoire. Israel a garde les yeux obstincmcnt fixes sur un avenir de relevemeiit, de felicice et de lumiere universelle. Concevoir un ideal est bien, l'esperer est mieux, le realiser ou chercher a le realiscr, voila qui esr niieux encore. C'est a faire entrer dans la pratique cet ideal de paix et de justice, proclamc pour la premiere fois par les Prophetes d'Israel, que nous devons convier toutes les forces religieuses, dans la seule et grande pensec de mener a bonne fin la fraternite entre tous les liommes. »43 Et la aussi, il plaide a rcbours du proces de particularisme que Ton fait regulierement aux Juifs. Le patriotisme juif, ecrit-il,« est forcement exempt de tous ces prejuges dits nationaux, de toutes ces haines "sucees avec le lait", qui vicient trop souvent le patriotisme et le transforment, dans les ames les plus honnetes, en un chauvinisme orgueilleux et absurde. Precisement a cause du caraetere cosmopolite de la race juive, parce que tant de Juifs ont des amis, des parents, des souvenirs de famille 42. Th. Reinach, op. at. (n. 33), p. 342-343. 43. Propos cite dans S. de Ricci, an. ciL (n. 10), p. 1 IH, 70 e de call.may dans plus d'une partie du monde, l'attachemcnt dujuif pour le sol natal est moins exckisif, moins injustc »44. La derniere phrase de son Histoire des Israelites est un plaidoyer : « Israel ne cessera d'etre une famille que lorsque I'humanite tout entiere sera devenue une grande famille a son tour » (1884, p. 390). Des lors, comnie ses freres, Theodore Reinach se montra hostile a tout ce qui poussait cette communaute au repli sur soi. A ce titre, il fut fortement oppose au sionisme45 et ne put qu'etre sensible a la Jewish Colonization Association qu'avait fondee en 1891 le baron Maurice dc Hirsch46. «Aux heures douloureuses de 1'Affaire Dreyfus (1894-1906), ecrit Seymour de Ricci, il prit sa place, avec une dignite modeste, parmi les cham- pions les plus laboricux de la verite, si lamentablement opprimee par les preoccupations de parti. Son histoire sommaire de ]'Affaire s'adressa a un public plus etendu que celui atteint par les sept gros volumes dus aux infati- gables labeurs de son frere Joseph. La encore, son esprit lucide sut resumer et clarifier des annales politiques d'une rare complication. »47 On apprit aussi, bien plus tard, que Theodore Reinach etait l'auteur de l'essai satirique « Gonse-Pilate » (en reference au general Charles Gonse, qui avait bio que a l'Etat-major les premieres tentatives de dissi- pation de Dreyfus). Cette parodie, signee « un intellectuel », parut dans Le Siecle, quelques jours apres le « J'accuse » de Zola (public le 13 Janvier 1898 dans CAurore)4*. 11 participa de facon tres active, des sa creation en 1907, a VUnion liberate Israelite qui tenait ses reunions rue Copernic49. II fut le pilier de la Revue des Etudes juives50. Outre son Histoire des Israelites (1884), plusieurs Ibis reeditees, on retient son Recueil de iext.esgrecs et remains rela- 44. Th. Reinach, op. at. (n. 33), p. 387 (et 388 : « Cette solidarite (entre Juifs) existe, nous n'en disconvenons pas, mais dans une telle inesure, avec un objet si strictement liniite, que loin d'etre un grief centre le judai'sme, e'est l'absence de ce lien moral qui le deshonore- rait »). 45. Voir P. Birnbauni, art. at. (n. 1), p. 15 ; C. Nicault, art, at. (n. 35). p. 99-100 ; V. Birn- baum, o/i. cit. (n. 32), p. 113 et H. Duchene, op. tit. (n. 2), p. xlii-xliii. 46. Sur Maurice de Hirsch (1831-1896). voir 1). Frischer, Le Mo'i'sc des Ameriques. Vies et tl'itvrcs du munificent baron de Hirsch, Paris, 2002. 47. S. de Ricci, art. cit. (n. 10), p. 117. Voir Th. Reinach, Histoire sommaire de Vaffaire Dreyfus, Paris. 1904. 48. Voir P-V Stock, Memorandum d"un editeur, Paris, 1935-1938, p. 242, et C. E. Forth, Hie Dreyjus Affair and the Crisis of French Manhood. Baltimore, 2004, p. 95-98 (qui, ctonnamment, preild Reinach au pied de la lettre dans sa description physiologiquc caricaturale dujuif!). 49. M. R. Marrus. op. cit. (n. 35), p. 83. 50. Voir S. de Ricci, art cit. (n. 10), p. 113 : « II n'est pas dc moment plus douloureux, dans la vie d un groupe scientitique, que celui ou disparait la personnalite puissante autour de laquelle se rcsserraient les energies individuelles, le guide qu'on etait habitue a suivre. fl i. REINACH. UN HISTORII-.N ENGAGE 71 tifs auJudaisms (Paris, 1895),la publication dcs ceuvres dc Flavins Josephe ainsi que les articles substantiels qu'il livra pour la Grande Encyclopedia (s. v. «Juifs») et le Dktionnaire des Antiquith greeques et romaines (s. v. «Judaei »)51. Patriote zele, comme se devaient de l'etre les partisans du franco- judai'sme, il participa resolument a la Grande Guerre52. Theodore Reinach y vit un des ses fils, Julien, gravement blesse53. II y perdit son neveu, Adolphe Reinach (1887-1914), et le frere de sa bru, Nissim de Camondo (1892-1917)54. II mourut heuivuscment trop tot, en 1928, pour voir son reve et sa famille detruits par la barbaric55, lui, le patriote francais, qui, commen- tant dans son Mithridate Eupator les « Veprcs cphesiennes » par lesquelles fut exterminee sur ordre la eommunaute romaine en Asie, tint ce propos a posteriori mcroyable : « Compares aux boucheries sociales, dont le mobile est le pillage, les crimes inspires par le fanatisme de race n'ont- ils pas encore une noblesse relative ? »5(1 Engagements contemporains et histoire ancienne Les ecrits de Theodore Reinach historien refJetent a l'occasion ses engagements contemporains. Et tout d'abord, ce constat : Reinach utilise la phraseologie de son temps pour decrire des situations plurimil- lenaires, ce dont le fclicite vivement Henri Waddington a Toccasion de la partition de son Mithridate Hnpator57. Recourir a la phraseologie de son temps signifie entre autres 1'emploi frequent et banal du mot race Phommc avise dont on avail coutumc d'ecoutcr les conseils, le chef", eiifin, de qui les direc- tives paraissaient etre a chaque instant coinine l'expression des aspirations conmuines. » ri 1. Sur la participation de Theodore Reinach an Dflrtmberg, voir a present S. Delmas, ail. cil. (n. 15 : 107 pages pour 22 notices, avant tout musicales, publiees entre 1892 et 1919). 52. Voir 1'h. Landau. Lisjuifs tic Frattce et la Grande Guerre, Un pdtrfotisme repiiblicain 1914- 1941, Paris. 1999. Dans nne allocution prononcee a Passemblee generale de la Societe des Etudes juives. le 28 janvier 1893, il declare son admiration pour ceux qui demontrent que « le courage et le patriotisme sont des vertus Israelites en niourant » (voir P. Birnbaurti, op. cil. [n. 32], p. 260). 53. Ibid., p. 15. 54. Son second fils, Leon, avait en efret epouse Beatrice de Camondo, la seeur de Nissim. 55. Sur le massacre de son fils Leon, sa belle-tille Beatrice de Camondo et leurs deux entants, voir F.Tuena, Le variazioni Reinach, Milan. 2005. 56. Th. Reinach. op. cil. (n. 27). p. 120. Voir F. de Callatay. L'liittoire desguerres tnithridatiques tmes par les mommies, Louvain-la-Neuve, 1997, p. 288. n. 57. 57. « En parlant de CCS vicilles luttes et de la politique d'il y a vihgt siecles, vous avez rajeuni la phraseologie classique et applique les expressions de la politique contemporaine a la politique de Rome et de Mithridate. ce qui, a mes yeux, est un merite de plus et rend votre recit plus anime et plus attachant, car les passions et les interets enjeu ne varient qu'en apparence •> (correspondance reprise dans R. Cagnat. art. cil. [n. 3], p. 10). F DE CALLATAY (on vient de le voir), a commencer par la juivc et la grecque. Citons ce passage : « Un des traits les plus admirables du genie grec, un de ceux oil se reve- lent le phis heureusement les tendances idealistes de cette race privilegiee, qui s'opposent a l'esprit utilitaire de tant d'autres nations celebrcs, c'est l'habitude qu'elle avait de dormer un caraetere artistique a tous les objets d'usage, meme les plus vulgaircs, de ne jamais separer le beau de Futile, l'industrie de Tart. »58 Les analogies se font parfois precises. Ainsi, Reinach compare les bcautes surgies de la necropole de Tanagra a de vraies parisiennes5''. Quant a Straton, le roi de Sidon qui rivalise de philhellenisme avec le roi chypriote Nikokles, il conclut : « Faut-il s'etonner si ce philhelle- nisme naissant rappelle un pen le parisianisme du rastaquouere, si les musiciennes d'lonie et les courtisanes du Peloponnese en font a peu pres tous les frais ? »6" Au-dela des mots, il semble que Theodore Reinach identific ce qui constitue chez lui deux ideaux : la Grece ancienne, la Grece photo- ph'ore61, avec la France moderne republicaine, a la quelle il est estimable de s'assimiler62. Or le monde grec, tout comme la France de son temps, est menace par la barbaric, au flot montant de laquelle il s'agit d'opposer une digue. Ainsi ecrit-il a propos du Bosphore cimmerien sous Mithri- date, avec une pensee sans doute pour la Guerre de Crimee (1853- 1856), encore fraiche dans les memoires : « A la fin du second siecle avant no tie ere, les precicux germes de civi- lisation que les colons helleniques avaient. semes sur la rive septentrionale de la mer Noire paraissaient sur le point d'etre etouffes sous l'avalanche des peuples du Nord. Ce sera l'eternel honneur de Mithridate Eupator d'avoir, a l'aurore de son regne, prete l'oreille a l'appel desespere des Grecs de Crimee, 58. Th. Reinach, op. ci(. (n. 19), p. 9. Voir aussi Th. Reinach. Les mannaies juives, Paris, 1887, p. 5 (« Les mcdaillcs grecques, comme toutes les productions de ce peuple si doue, valent surtout par leur beaute »). 59. K. 1). S. Lapadn. Mysteries of the Snake Goddess : art, desire, and the forging of history, Cambridge, 2003, p. 43. 60. Th. Reinach,« L'hellenisme en Syrie. La culture grecque en face du Judaisme », dans L'helletiisation du monde antique, Paris, 1914, p. 336. 61. Ibid., p. 339 : « la Syrie, prolongee par la Cilicie. fut desormais, pour parler comme M. Radet, la seule "lucarne" par ou la lumicrc grecque put s'introduire dans leur "hypogee". » 62. Ibid., p. 341 (« Neanmoins, on peut affirmer que tout ce qu'il y avait de plus intelli- gent, de plus ambitieux, de plus remuant dans la population indigene [de Syrie] fut. oblige d'apprendre le grec »). TH. REINACH, UN HISTORIEN ENGAGE 73 d'etre venu a leur aide et d'avoir oppose une digue au flot niontant de la barbaric. »A1 Aillcurs, il elargit le propos : « Ce sonc les medailles defences au bord de l'Eupbrate, de l'Oxus, de l'lndus on duTanai's qui sortt venues soulever un coin du voile done est recon- vene Phistoire de res avant-postes de la civilisation hellenique, nous laisser entrevoir leur longue et glorieuse resistance contra le flot niontant de la barbaric. »M Les memes concepts - avant-postes et lutte glorieuse contre la barbarie — parsement l'oeuvre de Reinach, ainsi encore lorsque, s'agis- sant de Taction des Ptolemees en Syrie, il ecrit :« Ces avant-postes de la culture hellenique moment la garde et tout la police jusqu'au seuil du desert ; ils contribueront a retarder pendant des siecles l'infiltration ou l'invasion arabe. »65 On ne sait trop si Reinach choisit de s'arreter a la grande figure de Mithridate parce que en elle « se rejoignaient, par le sang et par 1'edu- cation, les deux grandes civilisations, egalement, quoique diversernent, admirables, qui s'ctaient longtemps dispute 1'empire de la Mediterranee orientale : le persisme et rhellenisme »''('. Mais il est interessant de noter ce que Reinach imaginait etre le grand dessem de Mithridate, celui qu'il cut applique partout si le sort des armes lui avait etc moins defa- vorable : il revait nous dit Reinach, de rcconstituer une vaste monarchic « ou le grec (serait) devenu l'idiome exclusif des classes dirigeantes, le vehicule du progres ». Cette monarchic aurait ete « perse par la dynastic, par la religion officielle, par les traditions administratives et militaires, si bien appropriees aux mccurs et aux besoins des populations orientales ; 63. Th. Reinach, op. cil. (n. 27), p. Xlll : « ... grace a elle [rexpedition de 1 )iopliante|, deux foyers de lumiere continuerent de bruler, dans les tencbrcs cimmcriennes, d'un eclat niodesie, m.us utile, pendant route la duree de l'empire romain et nieme au-dela. "Voir F. de Calktay, op. at. (n. 56), p. 388, n. 429. 64. Id., « L'histoire grecque et la numismatique. Lecon d'ouverture du cours libre d'"Histoire de la Cirece par les monnaies*' protesu'-e a la Sorbonne le 15 janvicr I 8lM ». Revue internationaU rEnscigncnicni, 15 janvier 1894, p. LQ. 65. Id., art. tit. (n. 60), p. 338 et 335 (« Seules les cites pheniciennes du littoral du Liban conservaient, awe leur organisation mercantile particuliere. leur vieil idionie bebr,iu]ue. Sur la lisiere du desert la civilisation urbaine et agricole se detendait peniblement contre la poussee, de plus en plus pressante, de l'Arabe noinade et pasteur »). 66. Id., op. lit. (n. 27), p. Vl-VH. f. de can a i ay elle cut etc tout hellenique par la langue, les arts, le de veloppement du regime urbain, bref, par la civilisation »67. Le cas de figure qui projette le mieux les convictions de Theodore Reinach sur l'histoire ancienne - et qu'il n'a pas manque de repcter a diverses reprises68 — est une explication d'un type monetaire d'Apamee de Phrygie qui met en scene, au re vers, Noe — doftt le flora est donne en toutes lettres — et sa femme (fig. 2). Ceux-ci sont representes deux fois, dont l'une dans un coffre, kibotos en grec, ce qui se trouve etre a la fois le nom donne a Apamee de Phrygie pour la distinguer de ses homonymes et le nom donne a l'arche de Noe dans la traduction des Septante. A partir de la,Theodore Reinach montre ce que ce type monetaire doit a la forte communaute juive installee et bien integree a Apamee qui est parvenue a faire predo- miner sa version du deluge sur celle, locale, du roi Nannacos. « Aussi, vers le commencement du UP siecle de Fere chretienne, la greffe de la legende juive sur la tradition phrygienne est-elle definitivement accom- plie, et notre mcdaillc nous en apporte la preuve documentaire. Cette greffe, cela va sans dire — ajoute Theodore Reinach —, n'implique pas le moins du monde la conversion des Apameens au judaisme. »69 Reste qu'il y a la l'histoire edifiante d'une communaute juive installee par Antiochos III et parfaitement integree au point de modifier les croyances locales et d'assurer la preeminence des leurs. D'autres documents antiques attestent de rapports moins harmo- nieux.Ainsi en va-t-il de deux fragments d'un papyrus (Berlin et Gizeh) qui rendent compte d'un cas d'antiscmitismc a Alexandrie sous l'empe- reur Claude. Et Reinach de commenter ainsi les imprecations promises par Philon aux persecuteurs d'Israel : « Je ne sais meme s'il n'y a pas, pour nos palais modernes, plus de ragout dans ces documents de premiere main, exhumes de la poussiere des archives egyptiennes, que dans un recit compose, si habile fut-il, dont la rhetorique et la religion de l'auteur rendraient tovijours un peu suspecte la sincerite. »7" On a dit de Theodore Reinach, phenomene sans pareil de l'ecole republicaine, qu'il avait term jusqu'au soir de sa vie les promesses de sa jeunesse. Ceci se plaide sans difficulte sur le plan de l'erudition et de la multiplicite des savoirs. 11 fut, jusqu'a la tin, Pun des plus assidus et des 67. Ibid., p. Vii. 68. Th. Reinach. op. tit. (n. 58), p. 70-74, art. til (n. 64), p. 1 9-21, et op. cit. (n. 19), p. 15- 18. 69. Id., op. cit. (n. 19), p. 18. 70. Id., art. cit. (n. 40), p. 177. Fig. 3. -Tombe de la Famillc Th. Reinach (Paris, eimetiere de Montmartre, 3C division) (€) F. de Callatay). 76 F. DE CA iX ATA Y plus actifs membres de l'Institut. Uarbrc avait toutefois bcaucoup donne. On ne retrouve pas, passe les quarante ans, la fulgurance creatrice du jeune Theodore. Retire apres la guerre sur les terres de l'erudition antique et des beaux-arts, Theodore Reinach deceda le 28 octobre 1928, sans que la prcsse et I'opinion publique ne s'emeuvent bcaucoup de la disparition de celui qui est presentc comitt'e un savant de 68 ans, le frere des deux autres, et dofit pcu se souvenaient qu'il avait emerveilie son epoque71 (fig. 3). Francois de Callatay 71. Theodore Reinach hit inhume* le tnardi 30 octobre 1928 an a metiers de Montmartre a Paris, dans nne gracieuse tombc greekante due a Emmanuel Pontremoli, I'architectc de la villa Kcrylos (et l'entrepreneur Rousset-Thiery), ou I'avaieut deja precede ses deux femmes, Evelyne Kann (1863-1889) et Fanny-Therese Kami (1870-1917), atnsi que le petit Jean Isaac Olivier (7-15 fevrier 1888), enfant de son premier manage avee Evelyne. S'agissant de la pressc qnotidienne, on trouve de (generalcmcnt breves) annonces necrologiques par exeniple dans Is fi^aro, 29 octobre 1928. p. 3. et 30 octobre 1928, p. 2. LeJournal, 31> octobre 1928, p. 2, Le Journal des Debals, 30 octobre 1928, p. 2 ; Is Temps, 30 octobre 1928, p. 4 (nan triii Le matin [tiptiae fountie par Salomon Reinach] et L'Univers ismililc). l.a nouvelle tut repercutee de lacon sommaire en Belgique. (voir Le Matin [Anvers], 29 octobre 1928, p. 6).
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