À l’origine d’un succès planétaire : l’apparition et le développement de la monnaie frappée dans le monde Grèce moreGéopolitique, 106, juillet 2009, p. 15-22. |
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GespolitiQue
M Revue de I'lnstitut International de Geopolitique
LA MONNAIE:
HIER, AUJOURDHJUU DENAIN
ACTUALITES
pseudo-verites scientif iques
entretien avec Maurice Allais
Chine: la diplomatie, arme
redoutable de I'arsenal chinois
par Jose Fuentes
GEOPOLITIQUE
SOMMAIRE
JUILLET 2009 - N° 106
LA MONNAIE: HIER,AUJOURD'HUI, DEMAIN
Olivier Picard
L'INVENTION DE LA MONNAIE ET LES EMPIRES
DE CRESUS A CYRUS LE PERSE ET AUX GRECS
Francois de Calattay
A L'ORIGINE D UN SUCCES PLANETAIRE:
L'APPARITION ET LE DEVELOPPEMENT DE LA MONNAIE
FRAPPEE DANS LE MONDE GREC
Jean Favier
LA NAISSANCE DU FRANC
BenoTt Mojon
LES CRISES ET LE ROLE DES BANQUES CENTRALES
30 Laurent Le Maux
LA LEGITIMATE DES BANQUES CENTRALES
35 Jean Hilaire
LA MONNAIE DANS LE SYSTEME DE LAW SOUS LA REGENCE
41 Laurence Scialom
LATENTATION DU MARCHE
45 Gerard Lafay
LAVALEUR EXTERNE D'UNE MONNAIE
53 Michel Aglietta
EVOLUTION DU SYSTEME MONETAIRE INTERNATIONAL:
PERSISTANCES HISTORIQUES ET ENJEUX AVENIR
61 Jacques Sapir
REGIONALISME MONETAIRE: UN ENJEU D'AVENIR?
ACTUAUTES
69 Entretien avec Maurice Allais
SCIENCE: L'IMMENSE DANGER D'UNE DOMINATION OPPRESSIVE
DES PSEUDO-VERITES ETABLIES
74 Jose Fuentes
LA DIPLOMATIE CHINOISE.TERREAU DE LA « NON-GUERRE »
80 USBEK Lettre persane
Revue publiee avec le concours du Centre national du Livre
Couverture: Photos © Galam-Fotolia, Martine et Stephane-Fotolia, 3 desc-Fotolia - Montage: Cecile Hebrard
Les opinions exprimees dans les differents articles de cette revue n'engagent que leurs auteurs.
Nous avons tenu a respecter, dans chaque article, I'orthographe des noms de personnes et de lieux adoptee par I'auteur.
Francois de Callatay
Directeur d'etudes a I'F.cole pratique des Haittes Etudes (I'aris-Sorbonne),
Responsable des collections patrimoniales de la Bibliotheque Royale de Belgique
A l'origine d'un succes planetaire
L'apparition et le developpement
de la monnaie frappee dans le monde grec
LA MONNAIE est aujourd'hui au cceur de tous
les echanges. Elle est I'etalon dc reference dc
toutes lcs transactions. Et mSmc si la monnaie
metallique nc represente plus qn'une part infime dc la
masse monetaiie, detronee depuis plus d'un siecle par
la monnaie de papier, elle-meme supplantee par la
monnaie elcctronique, e'est bien cette monnaie metal-
lique qui aura assure le succes planetaire d'un pheno-
mene, la monetarisation des echanges, qui n'entend
rien - ou si peu - laisser en dehors de sa sphere.
La monnaie metallique stricto sensu se definit de la
facon la plus generale comme unc pastille de metal
dont unc estampille vient garantir le poids et le titre,
e'est-a-dire I'aloi. Dans l'espace ou elle a cours legal, il
n'est done plus necessaire de la peser, chacun ayant
accepte la convention fixee et ayant confiance dans la
bonne foi de l'emetteur qui en garantit la qualite. La
confiance, pistis en grec (qui signifie aussi « foi » et
« fidelite »), fides en latin (qui a donne « fidelite »
precisement, mais aussi « fiduciaire » et « fiductarite' »),
est en efFet absolument fondamentale aux maniements
d'argent.
Pour rappel, la monnaie Ltto sensu, e'est-a-dire en
general, au sens de « money » en anglais (dont le fran-
cais n'a pas d'equivalent), est tout moyen de paiement
accepte par les membres d'un groupe social. Quelle que
soit sa forme et pour bien faire, cette monnaie gene-
riquc possede trois fonctions: elle est a la fois instru-
ment de mesure de la valeur des choscs, moyen dc
paiement et reserve de valeur. Autrement dit, elle sert a
exprimer Ic prix des biens et des services comme a les
payer; il est done nature! quelle soit aussi thesaurisec.
La monnaie metallique nait dans le monde grec,
plus particulicrement en Asie Mineure dc I'Ouest, vers
600 av. J.-C, soit a I'cpoque oil rcgne sur le royaume
de Lydie le roi Alyatte (ca 610-561 av. J.-C), perc du
celebre Cresus. On a place longtemps la date d'appari-
tion des premieres monnaies a la fin du VHP siecle av.
J.-C. sur la foi de sources ecrites. Puis, dans les annees
1904-1905, une decouverte importante faite lors des
fouilles de I'Artcmision d'Ephese (l'une des sept
merveilles), conduisit a mcxlifier cette date en faveur
dc ca 630 av. J.-C, enfin la reprise, dans les annees
1990, des fouilles de rArtemision et le rcexamen de ses
structures conduit maintenant a adopter une date plus
re'eente de quclques decennies encore (avec un
terminus ante quern pour lcs monnaies fixe autour de
560 av. J.-C,. par le contextc archeologique). La date de
ca 590/580 av. J.-C. a, done, aujourd'hui, les faveurs
de la communaute scientifique.
Dans son etude fondamentale sur lc sujet1",
Ceorges Le Rider montrc bien que cette monnaie
metallique cstampillee est tout a la fois une revolution
ei I aboutissement d un If.iy, processus. 1 lepuis 11- troi
sieme millenaire, l'Orient ancien a privilegic les
metaux -surtout le cuivre et I'argent- comme moyens
de transaction. Mais il s'agit de « monnaie anonyme »,
il savoir dc lingots de metal decoupes dc facon irrcgu-
Ctx)l'OI.lTIQUE N" 106
Francois de Ca I I a t ay
licre, de poids hdteroclitcs et ne portant aucune
marque de reconnaissance. C'est surtout I'argenr qui
va dcvenir le metal de reference, et ccla de facon
presque exclusive a partir du VIII9 s. av. J.-C., ainsi que
I'indiquent tant les textes que les objets decouverts.
Nous n'avons plus aujourd'hui le moindte doutc sur la
viialite des echanges du monde mesopotamien, dont
rendent comptc des milliers de tablettcs inscrites cn
ecrhurc cuneiforme, pas plus que sur !c developpc-
ment des procedures facilitant ces echanges, en parii-
culier les contrats er les banques. Or ni I'Oricnt ni
l'figypte n'ont songe a passer dc la monnaie
anonyme a la monnaie estampillee qu'ils ont prefcre
Hermes Psycbopompe vetu d'un manteou et portant le
caducee: detail d'un tambour de chopiteau
en marbre sculpte provenant du temple d'Artemis a Ephese
(ca 325-300 av.j.-C), decouvert dans le coin sud-ouest
du temple iors des fouilles realisees par J.T.Wood
pour le Briiis/i Museum.
ne pas adopter de longs siecles durant. Ainsi les cites
de Phdnicie -Arados, Byblos, Sidon et Tyr-, qui
passaient pour etre commercantes entre toutes, ne
frapperont monnaie que vers 450 av. J.-C. La question
qui se pose aux chercheurs est done de savoir pour-
quoi, en Asie Mineurc de l'Oucst d'abord, dans le
monde des cites grecqucs ensuite, il a ete jugc prefe-
rable d'innover en donnant a ce metal precicux des
caractcristiques standardises de forme, de poids et de-
composition metalliquc.
Georges Le Rider apporte une rcponse seduisante. II
oppose les mondes mesopotamien et egyptien au
monde grec. La Mesopotamie et I'Egjpte etaient consti-
tuecs de royaumes tributaircs oil l'impot dii au souve-
rain etait trfes elevc (de l'ordrc de 50 %). Cclui-ci se
trouvait ainsi a la tete dc richesses considerables qu'il
pouvait thesauriser, quitte a en redistribuer une partie
lorsque tela lui semblait necessaire. Le montle des cites
grecques etait tout dirlerent: la pression fiscale exerc&
sur les citoyens, pour reprendre une terminologie
moderne, y etait sensiblcment inferieure, dc I'ordre de
10 % peut-etre. Les surplus a disposition des cites
etaient maigres ou inexistants. Aussi, des que survenait
tin impre\ u tel une disette ou la menace d'une invasion,
ces cites devaient recourir a I'emprunt, commc en
temoigncnt de riches dossiers dpigraphiques. C'est ce
contexte dc pauvrete publique qui aurait poussc les cites
a inventer la monnaie comme tin expedient destine a
garnir leurs tresoreries. Le profit engrange par I'Etat
emettcur aurait etc a la base meme de la creation de la
monnaie stricto sensn. On ajoutera que les cites furent
d'aatant plus encouragees dans cette voic, en Asie
Mineure, que Ton y recucillait dans les cours d'eau,
notamment le fameux Pactole qui passe au pied de
Sardes, des paillettes d'un alliagc naturel d'or et d'argent,
improprement appelc1 aujourd'hui electrum (en grec
ancien, Ic mot electron designc a proprement parler
1'ambre). Les premieres monnaies, durant plusieurs
decennies au moins, furent cxclusivemcnt fabriquecs
10
<;f:oi'Oi rnQ.ui-N' iofi
avec cet or blanc (ou elcctrum) dont le ticre de fin,
variable rant qu'il est naturel (For ne dcpasse jamais les
80 % a l'eiat naturel), n'etait pas assure. On peut penser
que les proprietaires d'un tel metal durent accucillir sans
deplaisir la fixation d'un cours fixe, probablement eleve,
pour ccs pepites convertics en monnaies.
Le dcbat n'est cepcndant pas dos. Certains prefe-
rent voir dans l'invention de la monnaie le genie
d'opcraleurs prives -d'ailleurs egalement guides par le
lucre-et nul ne sera surpris de retrouvcr ici un clivage
culture! opposant parfois des chercheurs d'Europc
continentale, volonticrs acquis a rintervention de la
Cite, a des chercheurs anglo-saxons -notammeni
amcricains- prompts a mettre surtout en avant le
merite des individus qui fondent la librc entreprise.
Les types apposes au droit des premieres monnaies ne
tranchent pas la question: certains types paraisscnt
clairement civiques -comme le cerf pour la cite
d'Ephese- tandis que d'autres semblent avoir une
origine privee. Une «monnaie au cerf» (d'Ephese?)
proclamc meme: « Dc Phanes, je suis I'embleme »
{Phaneos erni sema). On ne sait rien de ce Phanes,
susceptible de servir les interets dc causes diverses scion
qu'on en fait un riche marchand, un dynastc ou une
divinite locale.
Mais resscntiel du debar porte stir la volonte de
profit comme cause premiere de la monnaie, en oppo-
sition done a un texte d'Aristote, connu de tous et
volontiers repris par tous les manucls d'economie clas-
sique et neo-classique (dite liberale et neo-liberale chez
nous): « Sans besoin, et sans besoins semblablcs, il n'y
aurait pas d'echanges, ou les echanges seraient difre-
rents. La monnaie est devenue, en vcrtu d'une conven-
tion, pour ainsi dire, un moyen d'echange pour cc qui
nous (ait defaut. C'est pourquoi on lui a donne le nom
de monnaie (nomisnw en grec) parce quelle est d'insti-
tution, non pas naturelle, mais legale (en grec, nomos
signifie la loi), et qu'il est en notre pouvoir, soit de la
changer, soit de decreter qu'elle ne servira plus. En
consequence, ccs echanges reciproques auront lieu,
quand on aura rendu les objers egaux. Le rapport qui
existe entrc le paysan et le cordonnier doit sc recrouver
entre Pouvrage de l'un et eclui de fauna Toutefois, ce
n'est pas au moment oil se fera I'echange qu'il faut
adopter ce rapport de proportion [...1; c'est au
« La monnaie est une consequence
du marche et, en aucun cas, sa
cause... elle est comme un "un
voile pose sur les echanges" ».
moment oil chacun est encore en possession de ses
produits » (Aristote, Ethiquea Nicomaque, V, 5)'2'.
II ne fait pas de doute que pour Aristote, le precep-
teur d'Alexandrc le Grand, qui ecrivait dans le troi-
sieme quart du IV's. av. J.-C, que la monnaie,
inventee plus de 250 ans auparavant, ait cu comme
premiere fonction de faciliter les &hangcs. La vision
d'Aristote est celle d'une monnaie neutre concue
comme un agent utile aux transactions, cc qui
conviendra parfaitement a Adam Smith et a la theorie
classiquc qui domine largcment les esprits des econo-
mistes. La monnaie est une consequence du marche et,
en aucun cas, sa cause. Pour les theoriciens de la
pensee classique ou neo-classique, cllc est comme « un
voile pose sur les echanges ». Carl Menger (1840-
1921) et les marginalistes autrichiens denonceront
assez tot cette position comme, plus pres de nous,
d'eminents economistes, tels Jean-Michel Aglietta et
les economistes reunis autour de lui.
Que la monnaie ait servi aux echanges, personnc
ne le contesre. Mais, bien que divises sur la motivation
premiere de la monnaie, les numismates ne caution-
nent pas le rexit d'Aristote et cela pour differentes
raisons. \.£s premieres monnaies delectrum avaient un
pouvoir liberatoire tics eleve, de I'ordre de plusieurs
mois de salairc sans doute pour les plus lourdes, les
stateres, et d un jour complct de paie pour les plus
legeres, les 48" de stateres d'un poids d'environ 0,30 g,
(les 96" de stateres existent mais sont rarissimes). Ce
sont la des valeurs impropres a l'acquisition de menus
biens comme la nourriture journaliere a l'agora. Du
reste, la structure des monnayages grecs aux VIC et
Vc sieclcs, et bien souvent plus tard encore, est incom-
patible avec les transactions quotidiennes. A une
epoque qui precede la frappe de monnaies de bronze,
les grands monnayages d'or et d'argent n'ont pas (ou
peu) de subdivisions. Ainsi en va-t-il des chouettes
atheniennes ou des dariques et des sides perses.
L'attcntion accrue portee plus recemment aux petites
Cf.QPOUTIQUK N" IW>
II
© PKirvcrw UKncKt i f At Museum
fractions d'argcnt est venue nuancer le propos sans
reniettre en question le constat. Plus largement, le
monde grcco-romain n'a pas subordonne la frappe
numeraire a un desir de rendre les echanges plus Huides
en fournissant les quantites adequates d'instrumcnts,
(selon la vision classique). II a resolument ete, sous
reserve de quelques exceptions ne portant pas a conse-
quence, un monde ou le pouvoir cmetteur procedait a
des frappes monetaires pour s'acquitter de depenses
publiques, bien souvent ei majoritairemcnt a caractere
militaire. Et il est indeniable que la Prappe de la
monnaie figurait en bonne place parmi les ressources
on les expedients (ainsi dans le second livre de
\'Fxononiujue du pseudo-Aristote) cntrainant un profit
pour le pouvoir cmetteur.
Ce sont bien, des lors, deux visions qui s'opposent
renvoyant sans doute leurs auteurs, au moins partielle-
mcnt, a leurs prejuges culturels et academiqucs. Pour
les uns, il s'agit d'une monnaie au service des indi-
vidus, favorisant les echanges et la croissance, vecteur
de democratic a-t-on pu ecrire: e'est la position gene-
rale des economistes et des anthropologues culturels, a
la suite d'Aristote. Pour Ics autres, e'est une monnaie
au service de I'Etat, luii pcrmettaru de regler ccrtaines
depenses publiques -au premier rang desqucllcs la
guerre, defensive ou offensive— en engrangeant un
benefice: telle est la position gencrale des numismates
er, de plus en plus, des liistoriens de l'antiquite.
« On ne peut qu'etre impressione
par le lien qui court entre
les troupes stipendiees
et les frappes monetaires ».
Est-ce la porter atteinte une nouvellc fois au
« miracle grec » en privilcgiant une version critiquable
de Tune de leurs inventions les plus remarquables, qui
a faconnc en profondcur le monde dans lequel nous
vivons? II convient de distinguer nettement la cause de
sa consequence, en l'occurrence ne pas confondre la
motivation initialc de son resultat engendre, la volonte
du pouvoir emetteur avec 1'usage des utilisateurs.
S'agissant de cclle-ci, Richard Seaford, dans un
livre recent1'1 accorde a la monnaie une portcc conside-
rable. Chacun sc souvient de la periode axiale telle
qu'imaginee par Karl Jaspers (1883-1969), qui aurait
vu Fhumanite' faire un saut qualitatif a peu pres au
mcme moment -entre 800 et 200 av. J.-C^., et plus
prccisement vers 500 av. J.-C- dans ses trois grands
bassins de population (la Chine, l'lnde et la
Mediterranee), a la suite de penseurs dont la vie et
renseignemcnt eut, a cette epoque, une importance
determinante: Bouddha (624-544 av. J.-C.?), Lao-
Tseu (ca 570-490 av. J.-C.?), Confhcius (551-479 av.
J.-C), Socrate (ca 470-399 av. J.-C.) et Platon
(428/427-347/346 av. J.-C). Richard Scafbrd releve ce
qui s'apparcnte a une periode axiale pour la Crece et
plus exactemcnt pour les cites grecques d'Asie Mineure
au debut du V* siecle av. J.-C. Sa demonstration s'ap-
puic sur une coincidence de temps et d'espace concer-
nant deux phenomenes majeurs: l'invention du
monnayagc et r^mergence de la philosophic via les
premiers penseurs presocratiques que furent Thales de
Milct, Anaximandre de Milet, Pythagore de Samos et
Heraclite d'f-phcsei-*!. II n est pas impossible que Ton
puisse ajouter a cc diptyque une troisieme dimension:
['apparition de la perspective. A chaque fbis, il s'agit
bien de metirc en perspective, d'opcrer une mediation,
OCOPOI I I IQI.E N' 106
Dr
materiellc pour la monnaie, spirituelle pour la philoso-
phic Pour Seaford, ce ne sont pas Ics philosophes qui
ont invente la monnaie; c'est la monnaie qui a
engendre la philosophic (et la tragedie). La monerari-
i."
En haut a gauche.Thates.
Gravure sur bois (Chroniques de Nuremberg, 1493).
Ci-contre: Pythagore, par Raffaello Sanzio
(connu sous le nom de Raphael).
Eco/e d'Athenes, 1509.
Q-dessus: Confucius presente I'enfant Siddhartha Gautama
(Bouddha) a Lao-Tseu.
sation de la societe, soutient-il, a modifie les rapports
sociaux en les dcpersonnalisant. Elle a entraine 1'idee
de l'univers concu comme un systems impersonnel
(les Presocraciques) et celle de I'individu arrache a sa
famille et a ses dieux (la tragedie). La these est sedui-
sante, mais impose aux specialistes de la monnaie d'au-
tant plus de luciditc critique quelle accorde a celle-ci
un role determinant dans l'histoire de l'humanite
II est certain que la monetarisation de I'economic
en Grece a contribue a provoquer des bouleversements
de diverses natures. Dans un livre recent'5', David M.
Schaps plaide avec conviction pour une economic qui
se serait tres rapidement mon^tarisee. L'efFet s'cn serait
fait sendr moins sur les echanges intcrnationaux, qui
GtoPOLTriQUE N' 106
3
Francois de Callatay
etaicnt deja vigoureux et pour lesquets on ne per^oit
pas nettemem d'inrensification Jiee a I'usage dc la
monnaie, que sur Ics marches locaux. L'agota, nagucrc
encore lieu de rassemblemem: politique, scrait devenue
celui de I'cchange economique, e'est-a-dire celui du
commerce de detail. On aurait assisted en parallele, au
deVeloppcment des monnayages d'un cote et des licux
d echange de ('autre, avec une implication immediate,
celle d'une division du travail. Nous sommes la sur la
piste balisce de la theorie ciassique: monnaie = division
du travail « accumulation de capitaux « investisse-
ments productifs = croissance economique. {1 esc
cependant prudent de prendre quelque distance avec
l'aureur lorsqu'il soutient que « la monetarisation des
marches parait avoir ete immediate (une question de
decennies tout au plus) et totale ».
Outre le bouleversemenr des esprits decrit par
Seaford, d'autres transformations sociales et politiques,
sont intervenues avec le developpemeitt de la monnaie.
A cote de la fortune fonciere, visible et souvent
inimitable, car soumise a des legislations contrat-
gnantes et figeanr done les rapports sociaux, il a
toujours exists une fortune invisible [uphanh ousia),
porteuse de troubles car utilisable a des fins cachees,
notamment de corruption politique; et Ton ptessent
combicn celle-ci kit facilitee el encore accrue par la
possibilite d'accumuler du numeraire. Un tyran
comme Pisistrate a Athenes semble Favoir bien
compris, lui qui fit frapper Ics premieres monnaies
arheniennes (mal denommees « Wappenmiinzen »).
D'ailleuis, on ne pent qu etre impressionne par le lien
qui court, a travers les epoques ciassique et bcllcnis-
tique, entre Ics troupes sripendiees er les frappes mone-
taires. Et il COnvient de porter grande attention tant
aux pouvoirs civiques et royaux qui cmettent de la
monnaie qui ceux qui sen absrienncne, tels Sarte tout
au long de son histoite, et les cites pheniciennes
jusqu'en 450 av. J.-C
Une fois inventee cn Asic Mineure de l'Ouest au
dt'but du Vf siecle, la monnaie stricto sensu s'est bient6t
propagee a d'autres territoires. En Asie Mineure
meme, bien sur, mais aussi et suxtout en Grcce conti-
nencale a partir des annees 540 av. J.-C. avec un tapidc
phenomene d'appropriation par les cites grecques.
Au-dela des grands monnayages formes par la
trilogie des chouettes d'Athenes, des tortues d'Egifie ct
des poulains de Cotintbe, ce sont pies de 80 ateliers
monetaires qui frappent des monnaies d'argent vers
500 av. J.-C, de la Sidle jusqu'a Cliyprc et de la
Thrace jusqu'au nvage de la Cyrenai'que (la Lybie). Le
succes est incontestable et nc s'arretera pas. Vers 450
av. J.-C, il gagne les villcs de Cilicie et de Phenicie
avant que lepopee d'Alexandrc lc Grand et des fonda-
tions ne lui donne une extension geographique beau-
amp plus considerable encore, jusqu'en Afghanistan,
Propagee par le monde grec, la monnaie ffappee en
argent va etre reprise par les Romains des le debut du
TIP siecle, alors qu'appeles par Ics Tarentins pour
resister a I'invasion de Pyrrhus. ils sonr en Grande-
Grece et frappent d'ailleuis ii Naples (Neapolis). Elle
va aussi hit adoptee par Ics Parthes et, plus tard, par
les Sassanidcs, puis par les Parthes.
II demeure difficile de se prononcer sur le taux de
monctarisadon reel des e'ehanges en Grecc ancienne. A
1'eVidence, plusieurs mesures y orit concouru, telle la
necesske de s'acquitter de certaines taxes en monnaies,
a l'exemple de la taxe sur le sel (il s'agissait en realite
d'une capitation) imposee par Ptolemee II Philadelphe
a I'Egypte vers 263 av. J.-C. Mais les impots regies en
nature, en particulier I'impot Fonder, demeurerent
impoiiants et probablemenr dominants a travel's 1'es-
sentiel du monde greco-romain. Malgre tout, et si on
chcrche a cvaluer, en prenant quelque distance, ['im-
portance et le cadre des affaires monetaires a cette
epoque. il semble que le degre de monetarisation
atteint lots des deux dcrniers siecles avant notre ere et
les deux qui ont suivi Stair parvenil a un niveau qui ne
sera plus retrouve' jusqu'au XVI' et peut-etre le
XVt\< siecle.
Francois tk Callatay
1. Lei naissance de Is monnitie. I'lYuiquei monetaires de I'Orient
mam. Pans, Put, 2001.
2. Voir aussi Politique, I, 9.
3. Monty and the earley Greek mind, Cambridge 2004.
4. Sur ce sujet, voir aussi avant iui Vouvrage de Mark Shell, The
economy of literature, Baltimore, 1978).
5. David M Schaps, 1 he invention of coinage and the monet;zarion
ofeweient Greece, Aun Adior 2004,
14
t;r2orjOLiriQUENu iog