Statistique et Numismatique: les limites d'un apport moreRevue des Archéologues et Historiens d'Art de Louvain, XX (Mélanges J. Trizna ), 1987, p. 76-95. |
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REVUE DES ARCHEOLOGUES ET
HISTORIENS D'ART DE LOUVAIN
PUBLICATION DES ANCIENS ET DES ETU DIA NTS DE
LTNSTITUT SUPERIEUR D'ARCHEOLOGIE ET D'HISTOIRE
DE L'ART DE L'UNJVERSITE CATHOLIQUE DE LOUVAIN
EXTRAIT
HOMMAGE A JAZEPS TRIZNA
XX • 1987
Statistique et numismatique:
les limites d'un apport
On ne concoit plus aujourd'hui les sciences humaines sans l'utilisa-
tion intensive des statistiques. II n'est pas un domaine qui puisse se
prevaloir d'en faire la totale economie et certainement pas les discipli-
nes historiques. Histoire des gens, de leurs artefacts ou de leurs idees:
tout est sujet a quantification, des lors que l'evenement peut etre
compare. La methode comparative apparait, au demeurant, comme la
seule scientifique au sens ou elle reclame une investigation et non pas
seulement un acte de foi.
Sensible depuis l'immediate apres-gucrre, le developpement des etu-
des quantitatives en archeologie a connu un essor extraordinaire
au debut des annees soixante-dix avec ravenement dc feu la «New
Archaeology)) et des idees resolument positivistes qu'elle vehiculait. Les
resultats — on le sait — sont loin d'avoir repondu a l'attente. Mais,
s'ils n'onl pas permis de degager des lois archcologiqucs (aulrcs que
triviales) du type de celles obtenues en economie, voire en sociologie, la
methode est restee avec la statistique comme outil de tous les jours'.
Celle-ci, du reste, a considerablement progresse et les espoirs que Ton
place a present en elle refletent bien cette evolution. Pour faire bref, on
est passe d'une statistique descriptive a une statistique «predictive» ou
de conjecture. Le saut qualitatif est de taille puisqu'on pretend, dans le
second cas, inferer l'inconnu du connu. C'est toute la difference qu'il y
a entre celui qui etablit les frequences d'apparition d'un phenomene et
celui qui, fort de la distribution observee, parvient a predire les appa-
ritions suivantes. Ces renseignements moins immediats restent bien
entendu des probabilites d'autant plus vraisemblables que les conditions
de l'experience ont pu etre decrites avec precision.
Ce qui suit vise a evaluer 1'apport reel de la statistique appliquee a un
1 Rappelons que. portce sur les fonts baptismaux cn 1968 par l'Arriericain L.R.
Binford el 1'Anglais D.L. Clarke, la «New Archaeology», dans sa version la plus
vimlente, n'a plus guere aujourd'hui de sectafeurs Une demystitication fieqessaire est
depuis intervenue, qui ne s'est pas toujours faite dans la serenite (voir le condense de
vitriol deverse par P. Courbin a ce sujel dans «Qu'est-ce que l'archiologie?» Paris, 1982).
76
secteur qui lui est particulierement propice: celui de la numismatique.
Fondee naturellement sur l'etude des grands nombres, cette derniere y a
d'ailleurs toujours eu recours. Qu'il s'agisse de dresser un histogramme
des poids, de realiser une carte de repartition des tresors, d'observer
l'orientation des axes, l"impoitance du diamelrc ou la composition du
metal, lc numismate est habitue a presenter les donnees sous forme de
chiffres. II en resuite un certain confort intellecluel qui lui permet
souvent de croire en la veracite de ses recherches. Tel est rarement le cas
du spccialiste de sculpture antique.
Pour etrc privilegie, le numismate n'en est pas pour autant un
spccialiste des chifTres et, la comme ailleurs, la statistique a souvent le
don de suscitcr la mefiance. Demission collective d'unc part et virtuosite
gratuite de l'autre sont les deux attitudes les plus prejudiciables a
1'etablissemcnl d'un indispensable dialogue. Car le statisticien ne pcut
se passer du numismate comme le numismate ne pcut se passer du
statisticien. Tout est ici affaire de modeles theoriques. Sans la rencontre
des deux, lc risque est grand de voir proposes et repris des modeles
largement inadaptes. C'est eclaire de I'avis du numismate (I'homme de
terrain qui constate) que le statisticien (celui qui explique) pourra
construire le meilleur modele possible. On parle d'ailleurs en ce cas
d'ajustement. Demarche cmpirique done qui attribue une anleriorite a
I'observation.
Quel est, en definitive, l'interet des mcthodes statistiqucs appliquees a
la numismatique? II y a d'abord toute la statistique descriptive dont
1'utilite est devenue manifeste des l'instant ou la monnaie a cesse d'etre
envisagee comme un bel objet. Et, avee elle, sont apparues les notions
fondamentales comme le mode, la mediane, la moyenne arithmetique,
1'etendue, lc milieu, l'espace interquartile, la variance, l'ccart-type ou le
coefficient de variation. Pour illustrer notre propos, prenons 1'exemplc
d'un lot de 10 pieces presentant les poids suivanls:
n, = 8.l6g
n, = 8.27g
n, = 8.30g
n4 = 8.38g
n, = 8.43g
n„ - 8.46g
n, = 8.49g
ns = 8.50g
n, - 8.54g
n,„ = 8.6Ig
77
pouvant etre represents par Ic graphique ci-dessous:
8.15-24g X
8.25-34g XX
8.35-44g XX
8.45-54g XXXX
8.55-64g X
Oil: 1- le mode (la classc la plus representee) ■ |8.4S-S4g|
2- la medianc (('observation centrale telle qu'il y ait autant d'obscrvations qui
lui soient inferieures que supcricures = |8.44-45g|
3- la moyenne arithmetiquc (la somme de toutes Ics observations divisee par Ic
nombre d'obscrvations) = 8.414g
4- l'etendue (la difference cntre l'observation la plus elevee et la plus faiblc) =
8.61g. - 8.16g. = 0.45g
5- le milieu (la valcur moyenne entrc l'observation la plus clcvcc ct la plus
faible) = 8.385g
6- l'espace interquartile (I'cspace qui exelut Ics premier et dernier quarts des
observations) = 8.50g - 8.30g - 0.20g
tandis que le calcul de la variance, de l'ecart-type et du coefficient de
variation necessite de rechercher le moment d'ordre 2:
x, (X,);
n. - 8.16g 66.59g
r>i - 8.27g 68.39g
"j = 8.30g 68.89g
n4 = 8.38g 70.22g
"s = 8.43g 71.06g
n* = 8.46g 71.57g
11- = 8.49g 72.08g
n, - 8.50g 72.25g
n, = 8-54g 72.93g
= 8.61g 74.13g
84.l4g. 708.11 g.
OU: 7- le moment d'ordre 2 (la somme de toutes les observations au carre divisee par
le nombre d'obscrvations) = 708.1 lg; 10 = 70.81g
8- la variance ou moment centre d'ordre 2 (la difference entre la moyenne des
carres ct le carre de la moyenne) = 70.81 Ig - 8.414g: = 70.81 lg - 70.795g =
0.016.
9- l'ecart-type (la radne carree de la variance) = 0.126.
10- le coefficient de variation (l'ecart-type divisc par la moyenne arithmetique) =
0.126/8.414 = 0.015.
78
Sans meme aller plus loin et evoquer les moments centres d'ordre 3 et
4, le coefficient de dissymetrie ou celui d'aplatisscment (encore denomme
Kurtosis), on ne peut s'empecher de penser que, si toutes ces donnees ont
leur utilite, elles sont loin d'avoir toutes la meme utilite. D'oii une
premiere difliculte pour le numismate qui vient choisir ses outils dans un
magasin ou il n'est pas le seul client. Pour guider son choix, il lui faut
considerer la finesse de son travail. L'ebeniste peut utiliser des instru-
ments de diamantaire pour realiser un mcuble mais, independamment du
gaspillage de temps que cela represente, il ne changera jamais le bois en
diamant. Le danger majcur est ici de donner 1'illusion de Texactitude.
L'imprecision des premices est irreversible en numismatique. II n'existe
pas deux echantillons (ou tresors) issus de la meme population2 et, dans
cette mcsure, il y a peu a attendrc — semble-t-il — de la comparaison de
deux moments centres ou de deux coefficients de dissymetrie. II faut
noter a ce propos l'absence complete jusqu'a present de cas numismali-
ques oii ces notions se sont revelces decisives. Tout cela fait apparaitre
une certaine demesure de l'arsenal statistique bien propre a rebuter
l'usager potentiel.
II importe surtout, pour le specialists des monnaics, que les outils
soient utilisables. Le calcul d'une variance, par exemple, ne pose pas de
probleme en soi, mais son intcret pratique est nul si la valeur observee ne
pent etre comparee a d'autres en fonction de criteres efficaces et, qui plus
est, son emploi fautif si la comparaison ne repond pas a certaines
conditions (voir, par exemple, les tres utiles remarqucs d'un A. Jacquard
sur les pieges de la variance en genetique)3. Or, on voit bien que, si la
statistique peut rendre compte de phenomenes, jamais elle ne peut influer
sur ceux-ci. Elle est, en particulier, inapts a determiner par elle-meme ce
qui est normal en numismatique de ce qui ne Test pas. La statistique pure
avec ses boulcs rouges et noires, ses jeux de cartes et ses chapeaux decrit
des modeles qui sont des simplifications. La physique fait de meme
quand die neglige la resistance de Fair et l'usure des materiaux dans ses
experiences. Partout, le souci constant exisle dc «coller» davantage a la
realite. C'est done au numismate qu'il incombe de creer les modes
d'emploi en multipliant les applications pour confronter ensuite les
2 Lc propos, exact dans I'absolu, est plus ou moins pertinent suivant les champs
d'applicalions, La numismatique romainc par exemple, micux que la grecque, permel de
croire (mais dc croire seulemenl!) en la realite du «tresor normals. (Voir R. Reece, The
«Normals Hoard, dans PACT, 5 (Slalislique el Numismatique), 1981, p. 299-308.
* A .UrQiuRr), Au peril de la science? (Interrogations d'un ginitlcien), Paris, 1982,
p. 49-55.
7')
resultats. Methode hypothctico-deduclive, on l'a dit, qui part des obser-
vations pour induire une regie et y retourne pour la verifier. En d'autres
mots, le concept meme de normalite n'est pas identique partout et il
appartient a chaque domaine d'en preciser les bornes propres. En
numismatique, ce travail devaluation ne fait que commencer.
Sans degager Ie numismate de ses responsabilites — lout le contraire
—, voila qui explique l'usage generalement parcimonieux fait par lui de
la statistique: s'il n'emploie guere ses melhodcs, c'est sans doute que
celles-ci dans leur etat actuel lui apportent peu. Coince entrc deux
obscuranlismes, celui de tout rejeter et celui de tout accepter, il lui faut
avant tout faire la part des choses: savoir qu'un mode est plus interessant
a rechercher qu'une moyenne arithmetique4, qu'un espace interquartile
laisse moins de place a l'exception d'une ctcndue. C'est la meme
attitude, du reste, qui prevaut lors de la collecte des donnees: prendre
les poids? Certainemenl! Au centigramme? Si possible. Au milli-
gramme? A quoi bon... Penser avec discernement, c'est aussi rechercher
les limites d'utilite.
II est precisement question de discernement lorsqu'on en vient aux tests
statistiques. A chaque (bis, il s'agit de connaitre le dcgrc de probabilite et
done aussi d'incertitude qu'un evenement se realise. Ici, plus qu'ailleurs, il
y a disproportion entre les moyens mis en CEUvre et les resultats obtenus.
Prenons le test du X2, de loin le plus fameux. Soit l'exemple classique de
deux lots de pieces, dont on cherche a savoir s'ils pcuvent provenir d'une
meme population. Le cas de figure devenu modele est celui d'un tresor de
folks trouve en Macedoine, examine en 1967 par M. Amandry et
presentant une distribution par ateliers tres proche d'un lot cense avoir
ete exhume Pannce suivante a Veroia (Macedoine cgalement)5. Soit les
donnees suivantes:
4 Parce que plus pres du poids theorique, II est, en revanche, plus difficilement
exploitable qu'une moyenne. (Voir J.W. Mullkk, Quelques remarques sur le poids original
de monnaies usees, dans RN, s. 6, 9, 1977, p. 190-8.
5 M. Ama.mdry, line trouvaille de folks en Macedoine, dans SM, 26 103, 1976, p. 45-60
et M. Amandry et C. Carcassonne, La trouvaille de folks de Macedoine reconsidiree. lest
du Xz, dans SM, 29 116, 1979, p. 79-85.
Ateliers
Maccdoinc Veroia Total
Cyzique 37
Antioche 7
Alexandric 8
Treves et Lugdunum 1
Ticinum 12
Aquilee 9
Rome 14
Carthage 8
Siscia 15
Serdica 7
Thessalonique 36
Heraclec 33
Nicoinedie
2
17
20
24
9
37
22
56
62
7
40
6
14
3
29
29
38
17
52
29
92
95
7
77
13
22
187
316
503
pour lesquellcs il est formule l'hypothese: «les deux lots ont ete prelcves
dans 1c meme tresor». Les calculs permettcnt d'attribuer une valeur de
14.87 ail X2 ce qui, apres la consultation des tables de K. Pearson,
amene la reponsc suivante: «10% des echantillons de 503 pieces parta-
gees en deux lots de 13 classes presentent un X2 superieur a 18.55 el 90%
un X2 inferieur a 18.55. Par consequent, un X2 de 14.87 s'obtient dans
plus de 10% des cas, ce qui n'est pas rare. L'hypothese n'a done pas de
raison d'etre rejetee». Une telle reponse suscitc l'embarras. II s'agit,
premierement, d'une solution complexe a un probleme initialement
binaire (oui ou non). Solution peu maniable, de surcroit, tant qu'un seuil
de tolerance n'est pas fixe. On bute ici a nouveau sur le probleme de la
normalite: oil commence et ou linit la rarete? D'ailleurs, l'hypothese elle-
meme n'est pas entierement satisfaisante et il eut etc plus correct d'em-
ployer le terme de population plutot que eclui de tresor. La possibility
existe, en tous cas, que deux tresors distincts aient etc constitues au mcme
moment dans la meme region, refletant de la sorte une meme circulation.
Heureusement dans ce cas-ci, les pieces sont plus explicites que le test
du X2, puisqu'elles ont toutes une patine caractcristique. Examcn des
pieces, proximite dans le temps (1967 et 1968) et dans l'espace (Mace-
doine) des deux lots concernes, voila les vrais facteurs qui emporlent
1'adhesion du numismate. Le calcul du X2 vicnt apres et cela de maniere
presque chanceuse tant la fragmentation volontaire d'un tresor ne s'assi-
SI
mile generalement pas a un tirage aleatoire. Imaginons un instant lc
commercant charge d'ecouler une trouvaille de monnaics antiques. Ayant
decide de constituer deux lots, les raisons sont nombreuses pour !ui de
compromettre une juste representation des varietes. VInventory of Greek
Coin Hoards n'est pas avarc, a ce propos, de tresors apparus en plusieurs
lots de composition Ires differente (pour exemples: IGCH 83, 205, 481 et
1411)6. Peu de doute, toutcfois, qu'une strictc application du test du X2
ne les declare independants! La constitution d'un tresor repose egalemcnl
sur une serie importante d'equations personnelles qui amenent souvent a
surrepresenter une variele (un empereur romain par exemple). Les tests
statistiques, loin d'y voir une richesse constitutive (pouvant eclairer la
vie du proprietaire), les interpreteront mecaniquement comme autant
d'ecarts a la moyenne. Amcnes a se prononcer sur I'ensemble, ils
escamotent ce faisant l'analyse de detail au profit d'un resultat global
contestable.
11 existe bien d'autres tests statistiques que celui du X2. Les manuels
specialises qui vienncnl de voir le jour en proposent plusieurs7. Les
exemples concrets appliques a la numismatique paraisscnt, toutefois, tres
arlificiels.
Le test de Student entend verifier Tegalite des moyennes arithmetiques
de deux echantillons. Soit deux lots dont on connait la taille (n), la
moyenne (m) et la variance (a2) et pour lesqucls on pose H0: «I1 n'y a
pas de differences entre les moyennes m, et m2». Les calculs s'effectuent
sans difficulte. La reponse est du type: «Pour x degres de liberte (n, + n2
- 2), si H0 est vraie, 5% des couples d'echantillons donnent un indicateur
/ plus grand que v en valeur absolue». Tndcpcndamment du caractere tres
theorique de l'hypothesc pour le numismate, lc test de Student se heurte
au meme probleme de normalite. Parlant du seuil de rejet, qui est cense
definir cette normalite, Ch. Carcassonne ecrit avec beaucoup d'honne-
tete: "La valeur 5% est traditionnelle dans les sciences humaines, mais on
peul choisir un autre seuih6. Sans doute justifie dans le cas d'un sondage
d'opinion ou d'une etude demographique", ce seuil arrete a 5% ne resiste
0 M. Thompson, O. Morkiiolm el CM. Kraay, An Inventory of Greek Coin Hoards,
New York, 1973.
7 Le premier est du a Mr L. Villaronga i Garriga, Estadistiea aplkada a la
numismatlca, Barcclone, 1985, le second a Mme C. Carcassonne, Milhodesstaiistiques en
numismutique. Louvain-la-Neuvc. a parailre.
8 c. carcassonne, Quelques methodes statistiques utilities en numismatique. dans
PACT, 5 (Statistique et Numismatique), 1981, p. 52. Voir aussi: Methodes statistiques en
numismatique, Louvain-la-Ncuvc.
* Fixer a 95% Pintervallc dc confiance est un actc purcmcn; arbitraire, qui gene le
82
pas a l'experience en numismatique. Lors d'une etude consacree aux
monnaies de Vespasien frappees a Chypre, B. Helly a ete amene a
constituer deux echantillons de ces pieces necessairement issues de la
meme population de depart, Tun provenant des fouilles et l'autre des
musees10. Tl se fait que les moyennes ponderales de ces deux lots different
dans des proportions importantes. Soit les donnees:
et la reponse: «Pour 97 (78 + 21 - 2) degres de liberte, si H0 (les deux
moyennes ne sont pas differentes) est vraie, 5% des couples d'echantil-
lons donnent un indicateur / plus grand que ± 1.99 en valeur absolue».
Or, / vaut ici ± 12.01 cc qui est bien superieur meme a ± 3.420, c'est-a-
dire la valeur qui, selon les tables, ne doit etre depassee que dans un cas
sur mille en fonction de notre hypothese. D'ou le paradoxe d'un test qui
recuse formellement l'evidence. En realite, le test de Student, deja cxtrc-
mement limite dans ses applications numismatiques, n'atteint une cer-
taine validite que dans la situation peu souvent rencontree ou Ton
compare le rigoureusemenl comparable. Qu'intervienne un facteur sup-
plemental (perte de poids due a un nettoyage trop vigoureux ou
enrichissement suite a une oxydation) et sa pertinence disparait.
Le test de Fisher examine le rapport entre les variances, en tant
qu'indicateurs de la dispersion. Ici encore, on constate une absence de
jurisprudence pouvant interesser le numismate, un relatif double emploi
egalement avec ce qui peut etre obtenu de la simple comparaison des
espaces interquartiles et, comme on s'en doute, des problemes irresolus
dc normalitc.
Les autres tests proposes ne sont pas mieux lotis: ceux de Wilcoxon, de
Pearson, de Kolmogorov, etc... L'impression qui domine est d'avoir
affaire a une panoplie livrec en vrac, des ogives a tetes multiples sans etre
reellement chercheuses. On rejoint ainsi la mise en garde faite par D.M.
Metcalf: «Research effort may be misdirected through a failure to identify
statisticien et cela meme pour une distribution normale. Voir J.-L. Boursin, Les structures
du fiasard. Les probabilites el leurs usages, Paris, 1986, p. (46 et 163.
10 B. Helly, Monnaies de Vespasien frappees a Chypre: essai deludes statistiques, dans
PACT, 5 (Statistique et Numismatique), 1981, p. 106-21.
Musees
Fouilles
n, = 78
m, = 11.514g
fj2, = 0.185
n, = 21
m2 = 12.70g
a2, = 0.058
83
the problems exactly. The door is then opened to contributions so scrappy
as to verge on triviality, and promise may pass for achievement»11.
L'article, dont est issu cette citation, s'intitule: a What has been achieved
through the application of statistics to numismatics?». Reflexion exem-
plaire d'un numismate qui cherche ia (inalite derriere le principe, il n'y est
jamais question des tests.
D'une maniere generate, d'ailleurs, on peut imaginer deux points de
vue pour aborder les statistiques appliquees a la numismatique. Le
premier est celui du statisticien qui presente ses outils, du plus simple au
plus sophistique. Bon vendeur, il n'hesiste pas a forcer quelque peu la
main de 1'acheteur en lui fourguant a l'occasion certains articles super-
flus. Le second est celui du numismate que seuls ses besoins specifiques
preoccupent. Dans les deux cas, on cherche a illustrer les etapes d'un
travail. Soit, tantot, trouver des exemples numismatiques pour chaque
methode statistique, soit tantot chercher des outils statistiques pour
chaque question numismatique. Les ouvrages recents de Mme Ch.
Carcassonne et de Mr L. Villaronga trahissent de maniere significative
ces deux tendances12.
II appartient au numismate de definir un ordre de priorite qui reponde
aux veritables enjeux de sa specialite. Parmi ceux-ci, il en est un particu-
lierement capital, qui est l'objet dc tous les soins aujourd'hui: il concerne
l'estimation des quantitcs de monnaies emises. L'abondante litterature
consacree a ce probleme atteste parfaitement l'enthousiasme qu'il sus-
cite13. Deux avis d'abord pour situer son importance: celui de J. Guey,
qui ecrit: «Aucun objet plus important n'a ete trade, dans ce colloque, ni
d'un interet plus general pour la numismatique»14, et celui de D.M.
Metcalf qui enchaine: «ft is here that mathematical or predictive statistics
makes a contribution which is novel, obtainable in no other way, and of real
importance to historians»,s. Voila qui encourage a examiner les choses
d'un peu plus pres.
Sachant que chaque piece est frappee a l'aide de deux coins (droit et
revers) et que chaque coin peut frapper une certaine quantite de pieces,
on cherche a estimer le nombre total dc pieces monnayees pour une
11 D.M. Metcalf, What has been achieved through the Applications of Statistics to
Numismatics?, dans PACT, 5 {Statistique et Numismatique), 1981, p. 3.
12 Voir note 7.
13 Voir les notes 31, 32 et 37.
14 J. Gukv, Bienvenue! (discours d'ouverturc dc la tabic rondc organisee a Paris du
17 au 19 septembrc 1979), dans PACT, 5 (Statistique et Numismatique), 1981, p. XV,
note 5.
15 D.M. Metcau, op. cit., p. 6.
84
emission dont on nc posscde plus aujourd'hui qu'une infimc partie, de
l'ordre de 100()0e bien souvent. Le raisonnement s'effectue generalement
en deux etapes: calculer le nombre total de coins utilises (de droit de
preference) el multiplier le resultat par le nombre de pieces cense pouvoir
etre frappe par chaque coin. Quelques methodes proposent, cependant,
d'atteindre directement le volume de remission en utilisant le concept de
«couverture» (coverage), sur lequel nous reviendrons dans un instant.
Partons d'un exemple concret: un collectionneur decide de se speciali-
ser dans un monnayage dont il parvient bientot a reunir KM) exemplaires.
L'examen des pieces lui permet de constater que plusieurs d'entre elles
ont etc frappees a I'aide du meme coin. II dresse alors le tableau suivant:
K Fk Fk.K
1 (9)
2 9 (18)
3 (24)
4 5 4 2 (16) (10)
6 7 1 1 (?)
8 9 -:•
10 l (10)
Total: 35 (100)
ou 9 (lu a la deuxieme colonne) est le nombre de coins de droit
representes par un seul exemplaire (Fkl), 9 egalement celui par deux
exemplaires (Fk2), 8 celui par trois (Fk}) et ainsi de suite, soil, au total, 35
coins de droit differents (d) pour 100 pieces (n). Chaque coin est done
represente en moyenne par 3,5 pieces (n/d). Cette valeur, appelee «indice
characteroscopique» de Pechantillon («6 %apa>a;r|p» = «coin» (de
revers) en grec), correspond au nombre d'exemplaires (n) divise par le
nombre de coins (d). Tl apparail immcdialement que les chances de
detenir un exemplaire au moins de tous les coins graves sont d'autant
plus grandes que cet indice aura une valeur elevee. Un indice characteros-
copique superieur a 10, par exemple, signifie que chaque coin est atteste
par plus de 10 pieces en moyenne, ce qui semble devoir impliquer la
connaissance virtuelle de tous les coins. A Pinverse, le cas limite est celui
d'un indice egal a 1, ou chaque nouvel exemplaire amene un nouveau
coin. Cas d'ailleurs sans espoir pour le statisticien puisqu'il n'exclul pas
Pinfini.
85
L'indice characteroscopique, tel que defini, permet done une premiere
approximation, assez large en verite, du nombre de coins manquants16.
Toutefois, il est clair que deux indices identiques peuvent etre obtenus
a partir de distributions tres differentes, dont il y a tout lieu de croire
qu'elles n'appellent pas des resultats equivalents. On peut ainsi imaginer
deux echantillons A et B de 48 pieces totalisant chacun 12 coins de droit,
soit un indice characteroscopique egal a 4, tels que A et B se distribuent:
Lot A Loi B
K F„ F,.K F, F..K
1 (2) 1 (2)
3 (9) 1 (3)
4 (16) 2 (8)
3 (15) 1 (5)
1 (6) 1 (6)
1 (7)
11
12
13 - I (13)
Total: 12 (48) 12 (48)
La premiere distribution est statistiquement normale. Elle correspond a
un tirage aleatoire ou Ton suppose pour chaque coin grave une meme
probability de se retrouver dans l'echantillon. II faudrait d'ailleurs en
conclure a une quasi-exhauslivite des coins representes, puisque l'even-
tualite est faible qu'un hypothetique 13e coin n'apparaisse pas en 48
tirages (chaque piece etant assimilee a un de ces tirages).
Malhcureusement, cette premiere distribution est grandement irrea-
liste. Elle ne se rencontre pour ainsi dire jamais et cela pour deux
raisons: 1. parce que les aleas de la thesaurisation (ancienne et mo-
derne) faussent dans une mesure difficilement appreciable notre con-
naissance des monnayages et, surtout, 2. parce que les coins n'ont pas
tous eu la meme productivite.
Le premier de ces facteurs est d'aulant plus perturbant que remission
16 Voir les tres fins commcntaires d'un precurseur en la matierc, E.J.P. Raven,
Problems of the Earliest Owls of Athens, dans Essays in Greek Coinage Presented to
S. Robinson, Oxford, 1968, p. 40-58.
considercc est documentee par un nombre reslreint de trouvailles, la lot
des grands nombres finissant par attenuer les ecarts dans le cas
contraire. Chaquc tresor est le resultat d'unc ou de plusieurs ponctions
effectuecs sur les especes disponibles a un moment donne. Suivant que
ces ponctions interviennent a la sortie de 1'atelier ou longtemps aprcs la
mise en circulation des pieces concernees, l'indice characteroscopique de
leurs coins va differer. II serait bien etonnant (mais pas rigourcusement
impossible...) qu'un tresor de drachmes d'Alexandre le Grand, enfoui a
la fin du 3C s. av. J.-C, contienne une vingtaine de monnaies frappees
avec la mcme paire de coins un siecle plus tot. En revanche, on connait
des tresors dont tous les exemplaires ont ete realises a l'aide des deux
memes coins et pour lesquels on suppose logiquement un temps tres
court entrc la sortie de 1'atclier et I'enfouissement17. Ce brassage
attendu de la circulation monetaire est utilise par le numismate qui
n'hesite pas, a Poccasion, a en faire un critcre de chronologic relative
(ou les coins les plus recents sont ceux dont l'indice characteroscopique
est le plus fort)18. II n'en perturbe pas moins une juste representation
de la frappe.
A cet effet naturellement deformant du tresor peut venir s'ajouter un
autre danger, infiniment plus redoutable, dont la numismatique grccque
offre quelques exemples: celui de faire brutalement apparaitre des
monnayages inconnus ou d'enrichir de maniere substantielle des mon-
nayages apparemment connus19. II s'agit la pour le numismate d'une
epee de Damocles, d'autant plus effroyable qu'elle le laisse impuissant.
On peut tout imaginer, y compris le cas d'une frappe echelonnee sur 10
ans, entre 315 et 305 av. J.-C, pour laquelle on possede deux gros
tresors enfouis en 310. La characteroscopie des emissions livre un indice
eleve, confortant ainsi le numismate dans sa fausse conviction d'une
information complete. De tels cas restent heureusement exception-
nels20. lis engagent toutefois a une grande circonspection.
11 Le tresor dc Tuapse par exemple (IGCH 1120), dont tous les stateres connus de
lysimaques byzantins sont issus de la meme paire dc coins. A.N. Zograph, The Tooapse
Hoard, dans ,VC, s.5, 5, 1925, p. 29-52.
18 Cas de K. Gruel pour le tresor de monnaies coriosolites de Trebry (Le tresor de
Trebry (Coles-du-Nord) I" siecle avant noire ere. Contribution a I'histoire du monnayage
des Coriosolites: metbodes physiques el mathemaliques en numismatique, Paris, 1981,
p. 47-9).
" Le tresor de Podalia est un de ces exemples (N. Olcay et O. Morkholm, The Coin
Hoard from Podalia, dans AT, s. 7, 11, 1971, p. 1-29, pi. 1-11).
20 Le probleme des emissions ineditcs parait plus preoccupant que celui des emissions
mal representees.
87
Ce qui empeche plus encore la distribution des coins d'obeir a une loi
normale est que ces coins sont tres loin d'avoir connu la meme
utilisation. Cette inegalite de productivite des coins est un fait dont
certaines methodes ont tres justement voulu tenir compte. Encore, faut-
il s'entendre sur le genre d'inegalite constatee et done sur la forme dc
la distribution finalement adoptee. Le statisticien est ici Poblige du
numismate, cense lui transmettre le dossier richc en pieces justificatives
qui lui permettra de construire son modele. Mais, a I'image d'un
figurant qui aurait oublie de dire une de ses rares repliques, tout se
passe comme si le numismate avait laisse passer son tour. Ce n'est pas
le lieu de tenter une definition etayee de cette inegalite entre les coins.
Tout au plus, pouvons-nous faire quelques reflexions de caractere limite
puisque toutes formulees a partir de monnayages grecs et, generalement
meme, hellenistiques.
L'observation d'une vingtaine de ces distributions amenc a penser
que la production des differents coins a varie dans une mesure tres
importante. On constate tout d'abord, pour des monnayages ayant
necessite un petit nombre de coins de droit, des representations tres
differentes. Deux exemples a ce sujet: les stateres de la ligue arcadienne
reconstitute dans les annees 360 av. J.-C. ont livre jusqu'a present 3
coins de droit pour 32 exemplaires, soit les representations 1, 12 et
1921. Quant aux 80 tetradrachmes dc la province romaine de Macc-
doine portant l'inscription LEG, ils totalisent 7 coins de droit, soit les
representations 1, 2, 5, 9, 10, 21 et 3322. Dans les deux cas, un indicc
characteroscopique particulierement eleve (superieur a 10:32/3 = 10.67
et 80/7 = 11.43) n'a pas evite que certains coins soient represents de la
maniere la plus faible qui soit, e'est-a-dire par une seule piece. Mais il
est possible de cerner la disparite reelle de productivite entre les coins
de maniere plus rigoureuse en reduisant une eventuelle distorsion par
les tresors, telle qu'evoquee ci-dessus. En choisissant de comparer les
representations respectives de plusieurs coins de revers associes a un
meme coin de droit, on se donne les meilleures chances de travailler en
systeme clos. Les tetradrachmes de Macedoine au nom d'Aesillas
fournissent une serie importante de pieces frappees par le meme coin de
droit (43.exemplaires). Des 5 revers associes, le premier n'est illustre
que par un seul exemplaire, 3 autres le sont par 2, tandis que le dernier
21 D. Gerin, Les stateres de la ligue arcadienne, dans SNR, 63, 1986, p. 13-31, pi. 2-5.
22 P.A. MacKay, Macedonian Telradrachms of 148-147 B.C., dans ANSMN, 14, 1968,
p. 15-40, pi. 4-8.
88
ne l'est pas par moins de 36 pieces23. Un exernple tout aussi remar-
quable est celui des hemi-stateres du roi de Syracuse Hicetas, dont T.V.
Buttrcy a etudie les emissions24. Deux coins dc droit y sont tres
fortement reprcscntes. Le troisieme, auqucl il peut etre attribuc 60
exemplaircs, est couple avec 7 coins de rcvers, soit les frequences: 1,1.
3, 5, 9, 18 ct 23 (= 60). Quant au quatricme, il associe a scs 62
exemplaircs 10 coins de revers ainsi repartis: 1. 1, 2, 2, 5, 5, 8, 10, 12 et
16 (= 62). Ces exemples choisis a dessein dans les series exceptionnelle-
ment documcntccs (les seules qui donncnt la vraie mesure de la dispa-
rity de la productivity) ont de quoi inquieter. Tout l'effort stalistique
pour estimer le nombre originel de coins risque, dans cette mesure. de
se reveler dcccvant. On ne voit pas pourquoi, en effet, on s'approcherait
dc la verite si, apres avoir precise le nombre de coins, on se trouve dans
l'incapacite de 1c multiplier correctemenl.
Ayant etabli I'existence de cette disparite, il devient necessairc d'en
examiner le sens. Avec toutes les limites de validite qu'implique la
petitesse de notre base documentaire (unc vingtaine de distributions
pour rappel). il apparait cepcndant 1. que la forme gcncrale de la
distribution tend vers un modele d'autant plus sensible que l'indicc
characlcroscopique est eleve el 2. que ce modele s'apparentc finalement
d'asscz pres a celui, employe par les compagnies d'assurance-vie, qui
characterise la mortalite propre a chaque age de I'existence. La vie d'un
coin semblc, en effet, ne pas differer csscntiellement de la vie d'un
homme, soit une distribution du type suivant:
13 D'apres les resultals encore inedits d'unc elude personnelle. R.A. Bauslaugh, qui
prepare le corpus de ces monnaics, nous a confirme l'observalion pour cc coin dc droit (il
s'agil du coin n"6 dans l'ctudc dc R.S. Fisher, Two Notes on the Ae.sillas Teiradrachm:
Mini Attribution and a Die Control System, dans ANSMN, 30, 1985. p. 82, pi. 30).
24 T.V. Buttrey, The Morgantina Gold Hoard and the Coinage of Hicetas. dans NC,
s.7, 13, 1973, p. 1-17, pi. 1-2.
Taux dc
mortality
Temps
89
ou Ton enregistre une importanle mortalite infantile qui, une fois
passee, ouvre sur une adolescence peu contrariee, avant de comiaitre un
age mur que certains individus, particulierement robustes, prolongeront
tres au-dela de la moycnne.
Ce schema donne a voir la part importantc de coins qui, pour une
raison ou une autre (vices de fabrication), ont ete peu utilises. Celle-ci
n'est pas proportionnelle a l'indice characteroscopiquc mais decrit une
courbe que nous chercherons a definir ulterieurement. II apparait des a
present que le nombre de coins representes par un seul exemplaire reste
tres important a des indices characteroscopiques eleves. Les tetradrach-
mes a la couronne de la ville ioniennc de Kymc (± 160-150 av, J.-C.)
vont nous servir d'exemple. Les 539 exemplaires repris par J.H. Oakley
pour ce monnayage totalisent 79 coins de droit differents, soit un indice
de 6.8225. La methode simplifiee de G.F. Carter, aujourd'hui en faveur
chez les numismates, estime a 83.6 ± 1.4 le nombre originel de coins26.
II nous manquerait done un maximum de 6 coins, soit ± 8% du total
de tous les coins graves. C'est tres largement insuffisant, etant donne la
distribution observee: sur les 79 coins, 17 ne sont connus que par un
seul exemplaire, 9 par 2 et 8 par 3. Or, ce sont ces coins a faible indice
qui representent les meilleures preuves de l'existence d'autres coins, non
atlesles dans l'echantillon. En negligeant de prendre en compte la
quantite importante de coins qui ont tres peu servi, toutes les mefhodes
statistiques proposees jusqu'ici sous-estiment le nombre de coins man-
quants. C'est naturellement vrai pour les methodes qui postulent l'ega-
lite de production entre les coins. Ce Test aussi pour celles, plus rares,
qui admettent et tirent profit de Tinegalite.
La methode simplifiee de G.F. Carter est certainement une des plus
adaptees au numismate. Outre Tinegalite de production qu'elle suppose,
elle presente l'indeniable avantage d'une tres grande facilite d'emploi27.
25 J.H. Oakley, The Autonomous Wreathed Tetradrachms of Kyme, dans ANSMN, 27,
1982, p. 1-37, pi. 1-14.
2" G.F. Carter, A Simplified Method for Calculating the Original Number of Dies from
Die-Link Statistics, dans ANSMN, 28, 1983, p. 195-206.
21 Voir la note precedents L'inegalile dont il est question est cependanl tres peu
empirique. L'auteur imagine une difference maximalc dc production de I a 20 entre les
coins, soit 7% x n, 24% x 5n, 38% x lOn, 24% x 15n et 7% x 20n. II n'est pas
etonnant des lors que G.F. Carter puisse ecrire que son equation reste valide meme dans
1'hypothese de grandes differences de productivite (A Graphical Method for Calculating the
Approximate Total Number of Dies from Die-Link Statistics, dans Scientific Studies in
Numismatics (Occasional Paper, n° 18, British Museum), Londres, 1980, p. 25 et 29).
L'evidente faiblesse des premices n'a pas manque d'etre soulevee (voir C. Morrisson,
Estimation du volume des emissions de solidi de Tibere el Maurice a Carthage, dans PACT,
II importe pourtant au numismate de realiser combien la distribution y
(voir graphique B) adoptee est peu realiste, combien ses resultats
tombent done regulierement trop courts, combien aussi le calcul de
l'ecart-type ne repose sur rien d'experimente (cr = D. ,/D/ n - 1). En
realite, G.F. Carter, dont le mcrite est grand, a fonde son modele sur
1'observation d'un seul cas: les deniers de Crepusius publies, une fois
encore, par T.V. Buttrey28. Le cas est tres favorable, puisquc tous les
revers sont numerates (possibility de controler les resultats)29. II pre-
sente toutefois 1'inconvenient d'un indice characteroscopique de 2.88
(1.075 deniers / 373 coins de droit), qui ne peul refieter les differences
reelles de production entre les coins. L'echantillon est ici trop reduit. La
distribution y correspond effectivement a ce qui est susceptible d'etre
observe sur des echantillons d'indice 3 (autre exemple: les drachmes
posthumes d'Antiochos IV publiees par O. Morkholm)30. Elle ne
correspond pas pour autant a ce qui est recherche.
Au risque de nous repeter, il est done imperatif que le numismate
rassemble les materiaux qui pcrmellronl peut-etre au statisticien de
faire son choix parmi les differents modeles theoriques a sa disposition.
Des trois modeles visualises ci-dessous, seul le dernier nous parait
rendre de maniere acceptable l'inegalite de production entre les coins
(Q:
5 (Slalistique el Numismatique), 1981, p. 270, note 16 et F. de Callatay. A propos du
volume des emissions monetaires clans Vantiquiti, dans RBN, 130, 1984, p. 48). L'inegalite
est beaucoup plus radicale que ce que vcut bicn voir G.F. Carter: la distribution des coins
n'esl pas gaussienne (il faudrait plutot prendre des valeurs telles que 30% x n, 15% x
2n, 5% x 3n, 5% x 4n, 9% x 5n, 12% x 6n, 9% x 7n, 5% x 8n, 5% x 9n. 3% x
Kin et 2% x 1 In). Brel", G.F. Carter a donne (arbitrairement, ii est vrai) retendue de la
disparitc entre les coins mais pas la dispersion. C'est comme si un cconomistc ctablissait
rcchclle des revenus bruts par habitant pour constater une inegalitc de 1 a 20, oii les plus
pauvres gagnent 500 000 francs et les plus riches 10 000 000. Dans aucun pays du inonde,
cependant, il ne se trouve autanl de gens pour gagner 9 500 000 francs, qu'il y en a pour
gagner I 000 000!
28 T.V. Buttrby, The Denarii of P. Crepusius and Roman Republican Mini Organiza-
tion, dans ANSMN, 21, 1976. p. 67-108.
29 G.F. Carter, Comparison of Methods for Calculating the Total Number of Dies from
Die-Link Statistics, dans PACT, 5 (Statislique et Numismatique), 1981, p. 204-213.
30 O. Morkholm. A Posthumous Issue of Antiochus IV of Svria, dans NC, s. 6, 20.
1960, p. 25-30, pi. I.
Le premier decrit une distribution normale conforme a la loi de
Laplace-Gauss (A), landis que le second represente une distribution y
dissymetrique (B).
Tels sont les obstacles auxqucls sc heurte ('estimation des nombres
originels dc coins. lis sont de taille. Nous ne sommes, pourtant, qu'a la
moitie du chemin. La vraie question posee par le numismate dans une
perspective economique concerne, en effet, 1c nombre de monnaies
emises el non celui de coins graves.
11 reste done a multiplier chaque coin estime par le nombre de pieces
qu'il est cense avoir pu frapper. Et cela, quelle que soit la methode
utilisee: par une valeur unique dans le cas des methodes qui supposent
l'egalite de production (methodes Brown, Carcassonne, Good, Guil-
baud, Lyon, Mac Govern, Malkmus et Mora Mas)-11 ou, idcalcincnt,
par autant de valeurs qu'il y a de coins de production dilTerente dans le
cas des methodes fondees sur l'inegalite (methodes Carter, Lyon-Carter
et Miiller)32. La ou les valeurs adoptees ne dependent pas de la
31 I.D. Brown, Some Notes on she Coinage of Elizabeth I with Special Reference to
Her Hammered Silver, dans BNJ, 28, 1955-7, p. 568-603; On the Use of Statistics in
Numismatics, dans NCirc, 11, 1969, p. 82-4; Statistical Methods as a Tool in Numismatics,
dans Cornucopia, 3 (3), 1975, p. 33-44 el On Estimating the Numbers of Dies Used in a
Coinage. A Cautionary Tale, dans NCirc, 87, 1979, p. 60-1: C. Carcassonni:, Tables pour
/'estimation par la methode du maximum de vraisembiance du nombre de coins de droit (on
de rivers:) ayant servi a frapper une emission, dans Symposium numismatico tie Barcelona,
fevrier 1979, 2, Barcelohe, 1980, p. 115-28; I.J. Good, The Population Frequencies of
Species and the Estimation of Population Parameters, dans Biometrika, 40, 1953, p. 237-64:
G.T. GuiLBAlJD, A propos de Testimalinn du nombre des coins, dans BSFN, 29, 7, 1974, p.
625-34; C.S.S. Lyon, The Estimation of the Number of Dies employed in a Coinage, dans
NCirc, 73, 1965, p. 180-1; Consultation in Research dans BNJ, 35, 1966, p. 223-30 ct
Analysis of the Material, dans H.R. Mossop, The Lincoln Mint, c. 890-1279, Newcastle
upon Tync. 1970, p. 11-9; W.E. Mac Govern, Missing Die. Probabilities, Expected Die
Production and the Index Figure, dans ANSMN, 25, 1980, p. 209-23; W. Malkmus. Note
on a General Solution to the Missing Die Problem, dans SAN, 17 (I), 1986, p. 15-6 et 18;
F.J. Mora Mas. Estimation de nitmero de curios que se emplearon en una ucuhaeidn, segitn
el nitmero de cunos distintos aparecidos en /ox hal/agos de monedas anliguas, dans Acta
Numismatico, 7, 1977, p. 13-28; El coeficiente entre el nitmero de ejemplares y el nitmero de
cunos; aleance de su contenido de informacibn estadislica, dans Symposium numismatico de
Barcelona, fevrier 1979, I, Barcelone, 1980, p. 509-29; Comparacion dc algunos metodosde
estimation del nitmero de curios originates. A partir de muestras simuladas. dans Symposium
numismatico de Barcelona, fevrier 1979, 2, Barcelone, 1980, p. 129-49 et Estimation du
nombre de coins seltm les repetitions dans une trouvaille de monnaies, dans PACT, 5
(Statistique et Numismalique), 1981, p. 173-92.
32 G.F. Carter, A Graphical Method for Calculating the Approximate 'Total Number of
Dies from Die-Link Statistics of Ancient Coins, dans Scientific Studies in Numismatics
(Occasional Paper. n° 18, British Museum), Londrcs, 1980, p. 17-29; Die-Link Statistics
for Crepusius Denarii and Calculations of the Total Number of Dies, dans PACT, 5
(Statistique el Numismalique), 1981, p. 193-203 ct A Simplified Method for Calculating the
Original Number of Dies from. Die-Link Statistics, dans ANSMN, 28, 1983, p. 195-206;
92
statistique mais des sources ecriles (pas avant la fin du 13* s. ap.
J.-C.)33 ou, plus precisement pour l'antiquite, de certaines deductions
ten tees a partir d'elles (pour la numismatique romaine)3*, des sources
epigraphiques parfois (les comptes amphictyoniques de Delphes au 4e s.
av. J.-C.)35 voire des resultats modernes de simulation experimental 36.
Sans s'etendre sur un sujet qui depassc le propos present, il faut noter
que les approximations proposees pour la longcvile moycnne d'un coin
de droit varient grosso modo entre 10 000 c. 40 000 pieces, ce qui
represente une nouvelle et tres considerable incertitude.
La tentation est done grande de vouloir simplifier le probleme en
procedant d'un coup, soit en recherchant directcment la part du mon-
nayage represente dans l'echantillon. C'est la demarche suivie depuis
plusieurs annees par W.W. Esty37. Elle aboutit a un resultat qui
s'exprime en pourcentage du type suivant: «Tous les coins (d) compris
dans Pechantillon (n) ont servi a frapper x pourcents de toute remission
consideree (N)». On introduit ici l'idee de «coverage», que Ton peut
rendrc en francais par «couverture». Naturellement, ce resultat gene le
numismate car il ne lui fournil ni un nombre de coins, ni un nombre de
pieces. Cette methode ne simplifie en rien la quantification dans l'absolu
des volumes monnayes. Ellc n'attenue pas l'importance de Pincertitude.
G.F. Carter, el J.W. Moork, Calculation of the Approximate Number of Dies and Die-
Combinations of Ancient Coins from Die-Link Statistics, dans SCMB, 1980, p. 172-7, 212-4
el 241-6 el J.W. MOllkr, Estimation du nombre originel de coins, clans PACT, 5
{Statistique et Numismatique), 1981. p. 157-72.
33 Les travaux de M. Mate, Coin Dies under Edward I and II, dans at, s. 7. 9, 1969, p.
207-18 et de B.H.I.H. Stewart, Medieval Die-Output: Two Calculations for English Mints
in the Fourteenth Century, dans NC, s. 7, 3, 1963, p. 97-106: Second Thoughts on Medieval
Die-Output, dans NC, s. 7, 4, 1964, p. 293-303 el The Volume of Early Scottish Coinage,
(Coinage in Medieval Scotland [1100-16001). dans BAR, 45, 1977, p. 65-72 sont juslemcni
eclebres.
34 On pense naturellemenl ici aux Iravaux de M. Crawford, Roman Republican
Coinage, Cambridge, 1974, p. 69-1.
35 Voir E.J.P. Raven, 77ie Amphictionic Coinage of Delphi, 336-334 B.C., dans NC,
s. 6, 10, 1950, p. 1-22 el surtout P. Kinns, The Amphictionic Coinage Reconsidered, dans
NC, 143, 1983, p. 1-22, pi. 1-4.
36 On connait les etudes de D. Sellwood en ce sens Medieval Minting Techniques, dans
BNJ, 31, 1962, p. 57-65 et Some Experiments in Greek Minting Technique, dans NC, s. 7, 3,
1963, p. 217-31. L. Beer explore depuis quelques annees meme voie Results of Coin
Striking to Simulate the Mint of Aegina, dans Acres du 9' CIN Berne 1979, Louvain-la-
Neuve/Luxembourg, 1982, p. 47-51, pi. 4-5, sans que les resultats obtenus, inlcrcssants a
maints egards, ne permettent pourtant de preciser la produclivite des coins.
37 W.W. Esty, Estimation of the Number of Dies Used in a Coinage when the Sample
has Few Duplicates, dans NCirc, 86, 1978, p. 302; On the Coverage of Observed Varieties,
dans NCirc, 87, 1979, p. 341 et Estimating the Size of a Coinage, dans NC, 144, 1984, p.
180-3.
93
Elle permet, cependant, mieux que d'autres, de comparer I'importance
relative de differents monnayages: en evitant de calculer le nombrc dc
coins, elle peut davantage sc pcrmettre de negliger les coins faiblement
represents, puisque ceux-ci constituent une partie minime de la couver-
turc. Elle entend done nier dclibcrement l'inegalite de production.
En ce qui concerne, du reste, une meilleure connaissance future de
cette inegalite, il faut ecrire, avec J.W. Miiller, qu'slle aura surtout pour
resultat de nous renseigner sur l'organisation du .ravail a l'interieur de
l'atelier monetaire38. II n'est pas sur, en revanche, qu'elle ameliore
sensiblement l'estimation du volume des emissions. Le cas fail un peu
penser aux resultats fondamentaux du physicien Heisenberg et a
ses «relations d'incertitude», ou toule observation d'un phenomcne
entraine une perturbation qui limite a jamais pour nous la possibility
d'operer d'autres observations sur le meme phenomene, ou ce qui est
gagnc d'un cote est perdu de 1'autre, oil une connaissance plus juste du
nombre de coins complique l'estimation du nombre de pieces39.
Un probleme comme celui de l'estimation des volumes de monnaies
emis illustre tres remarquablement les difficultes pratiques et concep-
tuelles auxquelles se heurte le specialiste des monnaies. Tant d'incerti-
tude semble devoir condamncr ses efforts a l'inanite. L'enthousiasme
suscite par ces methodes fail d'ailleurs place actuellement a un certain
desenchantement. Dans le tout recent rapport consacre a la recherche
numismatique pour les annccs 1978/84, M.R. Cowell conclut non sans
desabusemcnt: «What perhaps does emerge from these comparisons is
that the simpler methods give results that are about as reliable (within the
rather wide confidence limits applicable) as those requiring complex
calculations»*°.
Et pourtant, les conquetes de la statistique sont immenses. Les zones
d'ombre se sont considerablemcnt reduites. II ne peut plus etre question
d'evaluer I'importance d'un monnayage d'apres le seul nombre d'exem-
plaires conserves, ni meme de se satisfaire d'un indice characterosco-
pique global. Les etudes de coins se multiplient, qui rendent deja
possible dans certains cas I'etalonnage de frappes plus vaslcs. Mais,
plus que d'apporter des resultats sensationnels (d'ailleurs excessivement
rares), la statistique a surtout comme premier interet d'obliger le
18 j.W. MOller, op. cit., p. 171.
" La meme idee chez W. Malkmus, op. cit., p. 16 et 18.
40 m.r. Cowell, The Application of Chemical, Spectroscopic and Statistical Methods
of Analysis, dans A Survey of Numismatic Research 1978-1984, Londrcs, 1986, p. 1032.
94
chercheur a formaliser ce qui n'est qu'intuition. Tant il est vrai qiren
numismatique aussi les vrais problemes sont souvent des problemes de
methodes.
Francois &£ Callatay
Aspirant au F.N.R.S.