La richesse des rois séleucides et le problème de la taxation en nature moreTopoi, Suppl. 6, 2004, p. 23-47. |
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Tonoi
ORIENT - OCCIDENT
LE ROI ET L'ECONOMIE
Autonomies locales et structures royalcs dans 1'economic
de l'empire seleucide
Actes des rencontres de Lille (23 juin 2003)
ct d'Orlcans (29-30 janvier 2004)
Textes minis par V. Chankowski et F. Duyrat
Suppl. 6
2004
6
SOMMAIRI;
II. Les developpements regionaux
4. Asie Mineure
L. Migeotte, « La situation fiscale des cit6s grccqucs dans le royaume
s6leucidc» 213-228
5. Levant
C. APIGEIXA, « L'economie dc Sidon a I'epoque s<51eucide : commerce
international el commerce regional » 229-240
G. FinKiBLSZTEJN, « L'economie ct le roi au Levant Sud d'apres les
sources archeologiques el lextuelles » 241-265
F. ZaYADINE, « Le grand domaine des Tobiades el la politique cconomique des
Lagidcs ct des Sdleucidcs » 267-290
(>. Babylonia
F. joannes, « Quclqucs traits de l'economie babylonienne des Achemcnidcs a
SeleucosF» 291-302
r.j. van oeu Sphk, « Palace, temple and market in Seleucid Babylonia » 303-332
P. VargyaS, « Le libcralisme seleucide ct I'essor Cconomique dc la Babylonie :
un rapport de cause a cr'fct ? » 333-347
7. Uactriane
O. bopearaghchi, « La politique monctaire de la Baciriane sous les
Selcucides »> 349-369
j.-C. Gardin, « La part des autonomies locales dans le developpemenl
dconomiquc dc la Baciriane a I'epoque helldnistiquc » 371-379
III. Les limites dc Paction royale
8. Circulation des biens el des personnes
F. DuyraT, « La circulation mon&airc dans 1'Orient seleucide
(Syrie, Phenicic, Mcsopotamie, Iran) » 381-424
A. Davesne, « Autour des monnaies selcucides dc Meydancikkale » 425-436
Y. Du PREY-GOPAUL, « Migrations et aclivitd cconomique en Syric du Nord
sous les S61eucides » 437-461
S.G. SCHMID, « Les Nabaleens et leurs contacts avec la Mesopolamic el la region
du golfe arabo-pcrsique » 463-484
9. Le controle royal
O.D. Hoover, « Ceci n'est pas I'autonomie : The coinage of Sclcucid Phoenicia
as royal and civic power discourse » 485-507
CH. Schulbr, « Landwirlschafi und konigliche Verwaltung im hellcnisiischcn
Kleinasien» 509-543
j.-F. Salles, « La peninsule arabique dans ('organisation des echanges
du royaume seleucide » 545-570
Conclusion
R. Descat 571-576
Lisle des abbreviations 577-579
Index general 580-587
Index des sources 588-595
LA RICHESSE DES ROIS SELEUCIDES ET LE
PROBLEMS DE LA TAXATION EN NATURE
La richesse des rois hellenistiques etait provcrbiale. Qu'il suffise de
rappeler l'etonnement desenvoyes remains chez Ptolemee en 139 av. J.-C. 1 ou
eclui de Tite-Live face a la reconstitution rapide ei spectaculairc du tresor mac6-
donien entire Cynocephales et Pydna 2. Aux yeux d'Agis, Ic jcune roi de Sparte,
les serviicurs des satrapes et les esclaves des intendants de Ptolemee et de
Seleucos possedaient plus de richesscs (%pr|uacn) que n'en eurent ensemble tous
les rois de Sparte3.
Si les Ptolemees tinrent a passer pour les plus riches, et le furent peut-etre
ainsi qu'on est tente de le deduire du montant des donations faites a Rhodes 4, les
Seleucides n'ctaient pas en reste. La pompe de Daphne, lorsque Antiochos IV fit
dcfiler son tresor augmente du butin pris a l'Egypte, est passee a la posterite5. La
puissance seleucide au IIP s. se comparait a celle des Lagides, loin devant celle
des autres rois(>.
Du reste, la richesse asiatique en general est un topos que Ton retrouve,
entre autres dans la Nouvelle Comedic. Dans le Stichus de Plaute, il nous est par
exemple rapporte que le pere de Pamphila ne ferait pas unc mauvaise action pour
1. Diodore. XXXIII 28b. 1-3.
2. Tite-Live. XLV 40.
3. Plutarque, Vie d'Agix 7, 2.
4. Polybe, V 89.
5. Polybe. XXX 25-6 - cit6 par Amende, V 194c-195f et Diodore, XXXI 16.
6. Pour Cavaignac. les 11 000 talents de revenus pretcs aux Seleucides les menaieni
ties au-dessus des rois de Macedoinc, soil au niveau des einpereurs Mauryas de
l'lnde et au moins au niveau des Ptolemees (Cavaignac; 1923, p. 113). Pour
Rostovtzclf, « the Seleucids were certainly as rich as the Ptolemies and they were
as lavish as their Egyptian rivals » (Rostovtzefp 1998, p. 472).
Topoi, Suppl. 6(2004)
p. 23-47
24
f, 01; callatay
toutes les montagnes de Perse, que 1'on dit en or1. Et, plus loin dans la meme
piece, Pinacion prdte a Epignome, qui revicnt d'Asie, de rentrer avec beaucoup
d'or et d'argent, de la laine et de la pourpre, des lits garnis d'ivoire et d'or, des
tentures de Babylone, des tapisseries, des tapis ras et de haute laine, des tas
d'objets precieux, des joueuses de lyre, de flute, des harpistcs d'une bcaute sans
pareille, toute sortc de parfums et des parasites 8. Dans les Adelphes de Terence,
Demea qualifie son frere Micion de Babylonien 9.
I. L'origine fiscalc de hi richesse selcucidc
La question de l'origine de cette richesse ne divisc pas ceux qui se sont
penches sur elle. Contrairement a une idee passible d'accr6ditation aupres de
certains, la richesse des SeMeucides ne provient pas des quelque 180 000 talents
captures par Alexandre dans les tresoreries royales de Darius III Codoman l0.
Pour la bonne raison que, selon toute vraisemblance, ceux-ci fondirent trcs vite,
cngloutis par l'effort de guerre dAlexandre d'abord et plus encore de ses
diadoques ensuitc ll. Ceci ressort netterr.ent de plusieurs eclairages concordants :
1) II semble bien que cette masse fabuleusc d'or et d'argent ait en deux ou trois
decennies ete pour I'essentiel convertie en monnaies, et d'abord en alexandres. A
en croire un exercice - toujours delicat - de quantification de ces frappes mone-
taires, il semblerait meme que la valeur totale des frappes ait avoisine les
180 000 talents, soit le montant total des prises n. 2) A la mort d'Alexandre, il ne
restait deja plus que 50 000 talents '3. Moins encore pour Antigone le Borgne :
accumules, ses butins, donnas par Diodore, ne donnent au mieux que 35 000
talents (5 000 a Ecbatane u, 15 000 a Suse 15 et 10 000 dans la Ibrteresse
cilicienne de Cyinda 16) l7. Mediocre reliquat peut-etre, mais qui suffisait encore
a dominer le monde. Ceci se double du silence total des sources sur un eventuel
7. II, 24-5 : « Persarum montis qui esse aurei perhibenlur ».
8. II 2, 374-8.
9. V7.915.
10. Strabon, XV 3, 9 ; DE CALLATA* 1989.
11. LERlDFiR 2003.
12. deCallatay 1989.
13. Justin, XIII 1, 9, « Erant enitn in ihesauris I. Milia Intention et in annuo vecligali
iributa tricena milia » (voir seel 1972. p. 122). - voir Bervi; 1926. p. 313.
14. Diodore, XIX 46, 6.
15. Diodore, XIX 48. 7.
16. Diodore, XIX 56, 5 et Strabon, XIV 5, 10.
17. Billows 1990, p. 256-258.
la RICH esse dbs rois s^leucides et l.e problems de la taxation en nature
25
et substantiel magot conserve par Seleucos (mais Ton admettra volontiers Ie
earactere peu contraignant de cet argument a silentio). 3) Enfin, pour les voir
chroniquemeni reduits a des expedients dans ce qui apparait comme des
moments difficiles (parfois a tori du reste), on a argue* que les rois seieucides
n'etaient pas si en fonds 18.
Comme pour tous les autres rots et independamment de leur fortune de
depart (Ton songe aux 9 000 talents accapares par Philetaire sur la cassette de
son maitre Lysimaque), la richesse des Seieucides est d'abord iiee a leur capacite
de lever des tributs et des taxes. C'est ce qu'avait deja declare, sans ambages,
Eugene Cavaignac : « Les Seieucides n'avaient a compter que sur les recettes
courantes de l'annee pour faire lace aux depenses de I'empire » 19. Et, de fait, Ton
voit bien que, quand bien meme le butin de depart aurait etc de 50 000 talents
(hypothese a dessein Crop elevee pour £tre realiste), ceux-ci sont destines a
fondre comme ncige en l'cspace dune decennie dans un systeme qui genere des
depenses superieures chaque annee a 10 000 talents. Sur un siecle, meme tous les
tresors perses sont ramenes a la condition de circonstance favorable, sans plus. II
ne peut etre question d'y asseoir durablement sa puissance.
Notre connaissance de la fiscalite seleucide est, pour ainsi dire, inver-
sement proportionnelle a celle des pieces qui en constituent le dossier. Chacun
sait que celui-ci s'appuic sur deux regions et deux types de sources differents :
les textes pour la Judee et les inscriptions pour I'Asie Mineure. Comme
Bikerman a depuis longtemps dit ce qu'il fallait de la Judee 20 et que de nouvelles
inscriptions stmt apparues depuis qui concernent I'Asie Mineure, la recherche
recente s'est tout naturellement portee davantage de ce cote 21.
Les epigraphistes, ceci est rappele par Veronique Chankowski dans sa belle
introduction, ont par tradition et sans relache d'abord concentre leur attention
« sur des problemes institutionnels et politiques..., sans toujours chercher a
inserer ces documents dans une perspective d'histoirc economique » 22. Tout ou
presque tourne autour du statut des cites, de leurs relations reel les ou formulees
avec le souverain, sans que se degage une vue d'enscmblc ou meme une vue
18. Voir le debat tranchd par Le Rider sur les difficuluSs supposes des Seieucides h
rembourser l'amendc romaine aprcs Magncsic : LHRioiiR 1992 et 1993.
19. Cavaignac 1923, p. 117 ct Cavaignac 1951, p. 234.
20. Bikerman 1938. p. 106-132.
21. Voir, sans exhaustivitc aucune, Corsaro 1985 ct Ma 2000 ainsi que les
contributions proposees ici mcmc par L. Capdetrey, « Le basilikon et les cites
grecques dans le royaume stflcucide », O. Chandezon, « Prdlevements royaux et
fiscalite civique dans le royaume seleucide », L. Seve, « La fiscalite seleucide :
bilan et perspective dc recherche » et L. Migeotte, « La situation fiscaie des cites
grecques dans le royaume seleucide ».
22. V. Chankowski, « Quel modele pour 1'cconomie sdlcucidc ? », voir supra, p. 9.
f. decallatay
quantifier de I'economie royale 23. Ce que Ton salt de la Judee par les Iivres des
Maccabees ou par Plavius Josephe, qui les a entre autres recopies 24, depasse le
cadre ici term pour micro-economique des relations enlre le pouvoir royal et telle
ou telle cite mais pas ceiui d'une province.
Qui entend raisonner sur le tout procedera differemmcnt en partant du
cadre general d6fini dans le second livre de \'ficonomique du Pseudo-Aristote.
C'est cc qu'avaient deja fait E. Cavaignac et M. Rostovtzeff; c'est ce que fait
aujourd'hui M. Aperghis 25. II est probable en effet que ce cadre decrive explici-
tement ia situation du royaume seleucide, heritee de son predecesseur achem6-
ntde, avec sa division entre competences royales, satrapiques et citadines 26. Pour
les finances citadines, L. Migeotte a montre" comment ce texte, dans sa brievete,
avait ete organise rationnellement par quelqu'un dote d'un fort esprit de
synthese 21. Un autre acquis de la recherche rnodernc - qui a depasse le statut de
tendance - est de ne plus se priver de I'apport egyptien en le declarant tout de go
atypique et sans utilite pour les autres parties du monde.
La contribution qui suit est volontiers speculative. Elle joue deliberement
avec des estimations que Ton sait critiquables. Non que ces estimations soient
tenues pour exactes, mais precisement pour en eprouver la robustesse ou la fria-
bilite en les recadrant de diverses manieres 2S. Deux questions sont envisagees :
celle du montant total des rcvenus des Seieucides et celle des parts relatives de
ce montant pergues en nature ou en especes.
23. L. Migeotte, voir infra> p. 220 : «... fautc d'indices dans les sources, nous rt'avons
aucun moyen d'evaluer lc volume des ponctions ainsi quantifies? ».
24. Ant Jud., XII 138-44.
25. Cavaignac 1923, p. 113-114, rostovtzeff 1998, p. 440-446 et apkrghis 2001 et
2002.
26. On doit a Nicbuhr d'avoir, des le debut du X1XC s., place le premier livre de \'Rco-
nomique dans Fhorizon seleucide (pace Cavaignac 1923, p. 113, note 4, qui
attribue ce meYite a Ed. Meyer).
27. Migeotte 2001.
28. C'est ce que faisait deja Cavaignac, en cela doublement moderne et astucieux, alors
meme que ses contemporains ne paraissent pas avoir per^u PinterSt de 1'exercice.
Ainsi, par excmple, a propos de la valeur de rendement d'un hectare de terre a blc,
calcui£e a dessein ires basse : « Encore une fois, je la tiens, in petto, pour trop
faible... Je la garde comme limite infericurc » (Cavaignac 1923, p. 130).
LA RICHESSH DES ROIS SELKUC10ES ET LE PROW-feME DE LA TAXATION KN NATURE
27
II. L'importance de la richesse seleucide
1. Le parallele de 1'Egypte ptolemaique
On doit a Claire Pr6aux, pour I'Egypte lagide beaucoup mieux documentee
que ne Test le royaume seleucide, un tel jeu sur les nombres 29. Fixant a 120
drachmas par an le revenu d'un ouvrier agricole (2 oboles par jour, en comptant
I'ailocation de hie en sus du salaire) et acceptant la valeur de 10 000-J 5 000
talents en argent comme montant total des rentrees du tresor royal30, elle en
conclut que « les revenus des Ptolemees se situeraient enlre 500 000 et 750 000
salaires annuels d'ouvrier » 31. Procedani ensuite a partir des revenus en ble, elle
obtient une estimation de metric grandeur: a 6 millions d*artabcs de ble par an 32
et a 12 artabes la consornmation annuelle d'un adulte, cela equivaut « a la nourri-
ture de 500 000 personnes ». De la cette forte conclusion : « la capacite econo-
mique d'un Ptolemee est done de I'ordre de celle de 500 000 personnes » 33.
Claire Preaux, a la suite du temoignage combine de Flavius Josephe et de
Diodore, attribuc a I'Egypte une population de 7 millions d'habitants 34. Tenant
en compte le travail des femmes, elle estime a 3 millions le nombre de
travailleurs gagnant un salaire moyen de 2 oboles par jour (= 120 drachmes/an),
soit au total 1 million de drachmes par jour (= 166,7 talents), autrement dit
60 000 talents par an. D'oii la conclusion desormais inevitable que, « a ce taux.
29. PREAUX 1978, p. 363-366 - voir aussi p. 484-485.
30. Saint Jerome, Commeniaire au Livre de Daniel, XI 5 (14 800 talents) ; Strabon,
XVIII i, 13 (12 500 talents sous Ptolemee Aulete aux dires dc Ciccron); Flavius
Josephe, Antiquites judaiques, XII 4, 4 (8 000 talents pour la Coele-Syrie, la
Phenicie, la Judee et la Samarie - montant laisse « bien entendu, de cote » comme
fantaisiste par Cavaignac 1923, p. 117), et Diodore, XVII 52 (6 000 talents, pour
la seule Alexandrie ?).
31. Pkbaux 1978, p. 364.
32. Aurclius Victor, Epitome 1,4.
33. PRHAtJX 1978, p. 365. Chiffre mirobolanl mis en relation, de fa$on un pcu gratuite
d'ailleurs, tarit different les structures de prelevements, avec les 1 000 talents
d'Athencs en 431 av. J.-C. (Xenophon, Anabase VII I, 27). Encore que la suite du
raisonnement peut nous permetlre de reventr a Athenes et cela plut6t pour mfirmer
la proposition soutcnuc.
34. Flavius Josephe, Guerre des Juifs, II 385 : 7 500 000 sans Alexandrie, creditee par
Diodore, XVII 52, 6 de 300 000 homines libres (done de bien davantage dc
citoyens). Diodore, 131,6-8:3 millions de son temps (IIe s. apr. J.-C.) et 7
millions « autrefois» (to uev icaXaiov). Sur ces chiffres, voir BBLOCH 1886,
p. 254-259 et APERGH1S 2002, p. 53-54, qui conclut en favour d'une population a
1'epoque de Darius ou des Ptolemees dc I'ordre de 3-3,5 millions d'habitants. On
peut aussi rejeter le temoignage de Diodore. n'estimant. pas etre oblige de choisir
entre deux propositions dont Tune cn tout cas nous dirait la verity.
f, dh callatay
les 10 000 talents annuels du roi representent le sixieme du travail de I'Egypte
(15 000 talents representeraient le quart) » 35.
Ge taux ne semble pas I'Smouvoir. 11 correspond pourtant a une pression
fiscale etonnamment faible. L'estimation est difficile mais Ton croit savoir
aujourd'hui que les travailleurs 6gyptiens versaient, toutes taxes confondues, la
moitie environ de leurs revenus au trdsor royal 36. Ou est l'erreur ? Ceux qui,
comme M. Aperghis et D. Rathbone soutiennent que la population egyptienne
n'a jamais depasse les 3,5 millions d'habilants y verront un argument en faveur
de leur these. Avec 1 million de salaires (au lieu de 3), le compte tombe juste en
effet: 20 000 talents de revenus annuels dont la moitie environ, 10 000, pour le
roi 37.
Mais les incertitudes sur chaque terme de 1'equation egyptienne permettent
d'autres constructions. Le salaire journalier d'un ouvrier agricole serait plutot
d'une obole, voire moins, ainsi que nous le montrent les archives de Zenon3*
Des lors le revenu des Ptolemees correspond au double de l'estimation soutenue :
la « capacite economique du roi » equivaut au fruit du travail de 1/1,5 million
d'ouvriers agricoles. Des lors aussi, les 3 millions de travailleurs imagines par
Claire Preaux generent un revenu total sur lequel les Ptolemees prelevent le tiers
ou la moitie (10 000/15 000 talents sur 30 000), ce qui paraitra plus realisle que
restimation du l/6e.
A titre d'exercice ct en forme d'avertissement, le tableau ct-dessous donne
pour les trois parametres principaux de 1'equation des valeurs presentees ici
comme basse, moyenne ou haute :
35. Pr£aux 1978, p. 365.
36. MORElTJ 1981, p. 328. Le sujet est tres complexe. A la machine fiscale destince a
faire suer le pays telle que la documentation papyrologique nous invite a l'ima-
giner, on opposera un passage de Diodore : « Ce sont les rois qui detiennenl la
secondc categorie de terres comme source de revenus. Sur les profits qu'ils en
tircnt, ils assurent les dispenses militaires (nota bene : une fois encore placees en
lete), entreiiennenl l'eclat de leur cour et, tout en recompensant par des presents
appropries ceux qui se sont particulieremenl distingue^, ils evitent d'ecraser
d'impots (ov pcmxtsowi zrxic, eiooopaii;) les particuliers, grace a l'aisance que leur
procurent ccs revenus » (1, 73, 6 - Trad. Y. VERNlf-re, Les Belles Lettres, Paris,
1993, p. 142).
37. Rctranscrit mecaniquement en termes atheniens, les 1 000 talents de tribut annuel
renvoienl a une population totale de 300 000 personnes, ce qui n'est pas derai-
sonnable en effet (a memes revenus ct pression fiscale, ce qui est ici pose sans
autre forme de proces pour les besoins de ['illustration).
38. Bogaert 1994, p, 331. La « pauvrete du paysan egyplien » (Pk£aux 1978, p. 484-
487), telle que calculee d'apres un raisonnement sur les salaires, peut difficilcment
etre invoquee pour juger du bonhcur des populations. Diodore de Sicile, qui visila
I'Egypte vers 60-57 av. J.-C. en dresse un tableau asscz favorable, ou il est fait
mention de la gaiete de la population (I, passim - Cavaigkac 1951, p. 221-222).
LA RICHESSE DES ROIS S^LEDGfDES ET LE PROBLEME DE LA TAXATION EN NATURE
29
Les revenus royaux des Ptolemees : resume des hypotheses de travail
Parametres de 1'equation basse moyenne
Taille de la population taxec (en millions) 1,5 (sur 3) 2,5 (sur 5)
Montant annuel des revenus royaux (en talents) 6 000 10 000
Moniant moyen journalier des salaires 1 obole 1,5 obole
haute
3,5 (sur 7)
15 000
2 obolcs
On voit que, en fonction de la combinaison rctcnue de ces parametres, la
pression fiscalc peut varier de 100% (hypotheses basses pour la population taxee
et le montant moyen journalier des salaires combinee a l'hypothese haute pour le
revenu royal) 39 a 8,5% (hypotheses inverses) 40 I Plutot que d'etre saisi d'elTroi
devant une telle diversite, gencrant au surplus des rdsultats aberrants, on fera
mieux de se rejouir d'hypothescs qui font par l'absurde la preuve de leur impossi-
bilite. Reste a etalonner la robustesse relative des differcnts parametres afin, si
possible, de construire une equation a une seule inconnue. En i'occurrencc - et
pour poursuivrc le jeu - on pourrait etre tente d'accorder un bon credit a la valeur
d'une obole comme salaire journalier d'un ouvrier agricole et considerer que le
revenu royal des Ptol6m6es approchait en effet les 15 000 talents annuels. Si Ton
admet ensuite que la fiscalite royale devait tourner autour des 50% des revenus
des fellahs (ce qui revient k estimer leurs revenus cumules a 30 000 talents), on
est conduit a soutenir que la population soumise a taxation avoisinait les 3
millions d'individus et done que la population totale des possessions ptole-
mai'ques est a chercher assez haut dans la fourchette proposee.
En realite, le modele est trop simple. Les rois percevaient d'autres revenus
que ceux tires de la fiscalite. Au premier rang desquels viennent les butins ou les
amendes reclamees aux vaincus dont les montants, chiffres a I'occasion en
miiliers de lalents 41, pouvaient peser sur Tensemble du systeme.
2. Le royaume seieucide : total des recettes
Or, tout branlant qu'il apparaisse, I'tsdifice construit pour les Lagides repose
sur des bases plus fermes que celui que Ton serait tente de construire pour les
39. 1,5 million dc travailleurs pay6s 1 obole par jour (60 drachmcs/an) = 15 000 talents
pour un revenu royal dc 15 000 talents.
40. 3,5 millions de travailleurs payes 2 oboles par jour (120 drachmes/an) = 70 000
talents pour un revenu royal de 6 000 talents settlement
41. Citons, sans les contester, les cas les plus fameux classes dans un ordre ddcroissant
de montants : 10 000 talents (mais il s'agit du rcliquat du tr6sor royal) pris h Cyinda
fin 316 av. J.-C. par Antigone (Diodore, XIX 56 et Strabon, XIV 5, 10); 10 000
talents Captures par Mithridatc I aux temples d'Athena et d'Arlemis en ElymaVdc
(Strabon, XVI 1, 18) ; 4 000 talents pris par Antiochos III a Ecbatane au temple
d'Aine (Polybe, X 27, 12-3); 1 800 talents arraches au Temple de Jerusalem par
Antiochos IV (II Mace. 5, 21 et I Mace. 1,21); 1 500 talents saisis par les
gencraux dc Plolemee Evergete k Selcucie-sur-l'Oronte (Wilgken 1899,1 2, n° 1 -
Cavaignac 1923, p. 117. Voir sur ce sujet Bikerman 1938, p. 120-122, Pkeaux
1978, p. 367-370 et aperghis 2001 et 2002, p. 175.
30
f. df. caixatay
Seleucides pour lesquels les parametres dc Inequation se laissent moins encore
definir. La tailie changeante des possessions seleucides surtout complique toute
model isation.
On peut bien sur - et c'est, a defaut, le plus raisonnable - partir de la demo-
graphic (laquelJe se d6duit entre autres des surfaces cultivables) - et projeter a
partir de la le volume des revenus royaux. L'exercice est perilleux etant donne
noire ineapacite le plus souvent a definir la tailie des populations. Makis
Aperghis s'y est essaye, avec brio me semble-t-ii, en depit des cris d'horreur que
ce genre d'exercice ne manque jamais de $ use iter. Je ne crois pas qu'il soit
possible d'aller beaucoup plus loin que lui sur ces questions. Beaucoup
s'effrayeront de I'emploi de telle ou telle source, contesteront tel chiffre regional.
Mais toute la problematique s'integre dans le cadre plus large des populations
dans l'Antiquite mis au point par Beloch des 1886 et confirme plus qu'infirme
depuis. Tout en renvoyant a sa demonstration, on fera observer que les chiffres
qu'il propose ne sont pas maximalistes (20-25 millions au maximum vers 280
apres la bataille de Couroupedion). D'autres ont ete jusqu'a dormer 30 millions
d'habitants au royaume seleucide 42. Le graphique que propose M. Aperghis ne
manquera pas de faire impression 43 :
Population range
-300 -275 -250 -225 -200 -175 -150 -I2S -100 -75 -50
Year BG
M. APERGHIS, The Seleukid Royal Economy. The Finances and Financial
Administration of the Seleukid Empire, Cambridge University Press (2004),
Fig. 4.1, p. 57.
42. Avi-Yonah 1978, p. 219 el Grebn 1990, p. 371.
43. Je suis tres rcconnaissant envers R.J, van dcr Spek qui a eu I'obligeance de me
procurer une copie de la these presentee par Makis Aperghis a Londres, avant sa
publication, ct plus encore envers Makis Aperghis lui-mfimc qui m'a autorise a
rcproduire deux graphiques issus dc ce travail.
LA RICHISSSB DliS rois seleucides et Ui PROBUiMKdela TAXATION eh nature
31
Pour ce qui est du montant total des revcnus, on ne peut la aussi que le
cadrer. La situation est insatisfaisantc, ccrtes, mais il est abusivement sceptique
de declarer n'en avoir aucune idee 44. Ce montant s'inscrit entre des bornes qu'on
ne peut perdre de vue.
Diodore de Sicile rapporte qu'Antigone Monophtalmos avail 11 000 talents
de revenus fin 316 av. J.-C, c'est-a-dire pour toutes les provinces asiatiques, sans
i'Europe ni l'Egyple 45. Cela n'est antinomiquc ni avec les quelque 15 000 talents
dont on nous parle pour l'Egypte 46 ni avec les 8 333 talents de revenus de la
republique romaine au debut du Ier s. av. J.-C, ni avec les 14 000 ensuite, aprcs
que Pompee cut annexe les provinces de Bilhynie, du Pon:, de la Cilicie Plane et
de la Syrie 47. Pas plus qu'apparaissent sans rapport les estimations proposees
pour ('Empire romain au fatte de sa puissance, a savpir quelque 37 500 talents
vers 150 apr. J.-C. (c. 900 millions de sesterces) 48.
Aussi, est-on tente - en depit du saut (en talents) que cela represcnte avec
les tributs achemenidcs rapportes par HeVodotc 49 - de reprendre pour le compte
des Selcueidcs un revenu proche des 11 000 talents (un peu plus en leur pretant
d'avoir developpe la fiscalit6) donnes pour Antigone pour un territoire assez
similaire 50.
On notera qu'il s'agit d'un montant largement inferieur aux 30 000 talents
de revenus qu'aurait tire Alexandre le Grand de son empire a la veille de sa
mort51. Comme Justin n'a pas bonne presse et que ce montant cree une diffi-
cult^, on l'a generalement ccartc comme errone52. On est d'autant plus invite a le
faire? semble-t-il, que, comme il a ele demontre recemment, le monde romain a
44. Pace Rostovtzeff 1998, p. 472.
45. Diodore, XIX 56, 5 : « ek t6n prosoddn autd kat' eniauton talanta myria chilia » -
billows 1990, p. 256-9.
46. Supra, note 30 - ii taut bien que les revenus de ces deux loyautes ne divergent pas
irop pour qu'elles se soient neutralises pendani pres dun siecle.
47. Piutarque, Vie de Pompee 45, 4 : les revenus de Rome passerent alors de 50 a 85
millions dc drachmes (de 8 333 a 14 167 talents). De cette derniere somme,
quelque 4 000 talents reviendraient a la province d'Asic (Cavaignac 1923, p. 116-
117 ct 1951, p. 235).
48. Duncan-Jones 1994, p. 45.
49. Ill 90 - quelque 9 000 talents pour i'empire sans nnde.
50. cavaignac 1951, p. 144.
51. Justin, XIII 1,9.
52. Cavaignac y voyait plutot une « bCvue » de Justin (Cavaignac 1923, p. 110),
Berve le tenait pour exagere (Berve 1926, p. 312, note 1). Mil.ns le declare « quite
incredible » (Milns 1987. p. 255, note 38). Pour sa part, Beloch cstimait que
15 000/20 000 lalents ne seraient pas exageres (liFi.ocH 1904, p. 44) et Knapowski
etait prei a admcttre des revenus annuels de 25 000 talents (knapowski 1970,
p. 241).
32
F. DE CALLATAV
eprouve une fatale attirance pour le chiftre 3 et ses multiples, ce qui amene
aujourd'hui a s'en defier53. Toutefois, Aperghis n'a peut-etre pas tort de vouloir
rehabiliter cette information en soutenant que les textes d'Herodote et de Justin
renvoient a des realites difiercntes 54. Dans un cas, il s'agirait des revenus nets,
soit ceux qui parviennent en fin de compte dans les tresoreries royales (cas des
11 000 talents d'Antigone aussi). Dans I'autre, seraient evoques les revenus bruts
du roi, c'est-a-dire avant que ne soient effectudes toutes les depenses a faire dans
les satrapies 55.
Le graphique produit par Aperghis pour 1'ensemble des revenus seleucides
decalque presquc meeaniquement eelui mis au point pour la tailie de la
population, ce qui en soi ne pose pas de probleme :
-,-;-i-,-i-,-j-,-o
-325 -300 -275 -250 -225 -200 -175 -150 -125 -100 -75 -50
Year BC
M. APERGHIS, The Seleukid Royal Economy. The Finances and Financial
Administration of the Seleukid Empire, Cambridge University Press (2004),
Fig. 12.1, p. 252.
Destine a connaitre du succes (et done a etrc reproduit sans les precautions
de son autcur, ce qui desole toujours le specialiste) comme tout ce qui a I'appa-
rence de la certitude chiffree, ce graphique se veut donner un ordre de grandeur
53. SCHEidel 1996, p. 222-238.
54. Aperghis 2001, p. 78.
55. Hypothese ingenieuse, mais dont on distingue mal les modalites pratiques. On
rappelle que la principale depense des rois, e'est l'armee et que la pave de celle-ci
est, pour 1'cssentiel, a charge des satrapes dans les provinces.
25000
Revenue range
LA RICHESSB DBS R01S StLEL'CIDES ET LE PROISLHME DE la taxation EN NATURE
33
et est en cela tres utile. Bien sur, il n'a pas la precision de son trace, nonobstant
['existence d'une fourchettc, ici illegitime (c. 15%). II n'est qu'une best guess.
Cela etant, if semble que, cn fixant a c. 14 000 le nombre de talents rentres
annuellcment dans les caisses du pouvoir seleucide au IIIe s., on enonce une
valeur a iaquelle il n'est pas loisible d'ajouter ou dc retrancher plus de 40% (entre
8 400 et 19 600 talents). Libre a chacun d'apprecier le caractere operatoire d'une
telle fourchette, sans doute trop pessimiste (un battement de 20% signifierait une
fourchctte 11 200/16 800 talents).
C'est ici qu'il faut dire un mot des depenses. En effet, a partir du moment
ou Von tient pour assure que le gros de celles-ci furent militaires il y a la un
facteur externc dc coherence pour ce qui est du total des revenus. Cavaignac. qui
raisonne bien mais forcement a la louche, suppose, au plus fort de la puissance
seleucide (Antiochos III), une armee de 100 000 homines (70 000 pour 1'armee
de campagne 57 et 30 000 pour les garnisons reparties sur 1'etenduc gigantesque
du royaume) payes 30 drachmes par mois (20 a 25 pour les fantassins du rang,
plus ou beaucoup plus pour d'autres). Cela donne deja 6 000 talents, a quoi Ton
ajoutera lors de certains efforts dc guerre passagers environ 2 000 talents pour la
flotte (environ 80 a 90 gros bateaux, t6treres ou penteres, au cout mensuel de
10 000 drachmes). Soil, au total 8 000 talents ss; un total proche de celui avance
pour 1'armec d'Alexandre le Grand 59.
On ne pcut gucre imaginer resultat plus satisfaisant: 8 000 talents annuels
de depenses militaires, c'est - dans Thypothese de revenus royaux atteignant les
14 000 talents - a la fois le gros du paquet d'une part et suffisamment, de i'autre,
pour pcrmettre au Seleucide de faire face a ses autres depenses, voire sans doute
meme de thesauriser. A contrario, il eOt 6te embarrassant d'aboutir a des
depenses militaires inferieures a 4 000 talents ou superieures a 10 000.
Bref, je croirais bien que le montant total des revenus seleucides se laisse
determiner avec une marge reduite d'erreur (20 a 30% au maximum ?), car il se
laisse cadrer « par en haut ». Aperghis, qui - reprenant la voie trac<5e par
Cavaignac - a pousse plus loin que quiconque nos connaissances a ce sujet, prete
quclquefois le flan a la critique « par en bas » car, dans sa quete de confirmation
du modelc mis en place, il peut etre amene a faire violence a des fails de detail.
56. Voir DBCallataV 2000, p. 337-364. Mais Rostovtzeff nc dit pas autre chose pour
les Seleucides (rostovtzeff 1998, p. 472).
57. Polybc, V, 82 et Appien, Syriaca, 32.
58. Ou Ton voit. pour donner la mesurc, que les 300 talents verses par la Judcc a litre
de iribui permeiient d'entretcnir une armee de 5 000 hommes (a 16,7 hommcs par
talent).
59. Milns 1987. p. 254-5 ; 6 000 talents pour les 100 000 mercenaires au cout moyen
d'une drachme par jour.
34
f. decallatay
Mais ce ou ces points de detail ne sont pas les piliers dont la ruine entrainerait la
chute de tout ['edifice 60.
Tres concretemcnt, 14 000 talents represented un volume de e. 35 m3
d'argent et de c. 2 m3 d'or61. Ceci donne la mesure de Taccumulation de la
richesse sous forme de metal precieux puisque tous les revenus annuels du
gigantesque royaume seleucide pouvaient tenir dans une piece carree de 4 metres
de largeur et de 2,5 de hauteur (cas de revenus entierement percus en argent). En
verite, il est bien certain que le volume de metal precieux engrange annuellement
etait beaucoup plus reduit encore a partir du moment ou Ton fait intervener Tor
d'unc part et que Ton tient surtout compte de 1'importance des versements en
nature d'autre part
Quant a aller plus loin, le plus ambitieux est une fois encore Cavaignac,
lequel pousse la modelisation jusqu'au bout en estimant Je territoire cultivable
d'un grand etat hellenistique comme celui des Seleucides a c. 100 000 km2 (les
estimations pour 1'Egypte tourncnt autour des 25 000 km2, ce que - depuis Claire
Preaux - on a pris t'habitude de comparer & la taille de la Belgique). A 6 talents
le km2 (hypothese de 360 drachmes par hectare), cela porte la valeur des terres a
600 000 talents et des lors le capital total du royaume seleucide a c. 1 million de
talents 62. Si Ton imagine avec R. Descat que Ton tirait 3 1/3 dariques (= c. 84
drachmes d'argent attique) par km2 a titre de tribut fi\ cela revient a estirner le
tribut fonder a 14 000 talents. La somme n'est pas extravagante et est plutot de
nature a conforter ta construction, par ailleurs risquee, proposee par Descat.
Se dSgagerait ainsi un systeme qui portcrait a 1 000 000 de talents
1'ensemble de la richesse du royaume, rnobiliere et immobiliere (dont c. 60% du
total pour le seul foncier - mais c'est 1'estimation du total des terres tributaires (1
million de km2] qui forme le maillon le plus faible de I'hypothese) et k 15 000 le
tribut annuel (l/67e).
Pour ce qui est de la pression fiscale (en l'occurrence, il ne s'agit que de
jouer avec l'idee), il faudrait avoir une idee (meme approximative) des salaires
moyens et cela nous echappe a tout jamais tant la diversite du royaume rend
toute generalisation hasardeuse quand bien mdme nous pourrions Stre renseignes
60. On peut bien diviser par deux la population dc la M6sopotamie, cela ne divisera
pas par deux l'idee que Ton se fait des revenus seleucides.
61. Pour I'argent: 14 000 x 25,9 kg (poids d'un talent d'argent de poids attique) / 10,5
(masse specifique de I'argent) - 34 533 kg. Pour Tor: 14 000 x 2,6 (poids d'un
talent d'or de poids attique au ratio or/argent 10:1) / 19,3 (masse specifique de
i!or) = 1 886 kg. Pour d'autres estimations en ce sens, voir DE CALLATAY 1989,
p. 263-264.
62. Cavaignac, 1923, p. 134.
63. dbs cat 1985, p. 106. L'hypothcse de Descat est de 1 mine d'or par parasange
(c 160 hectares).
la richesse des rois SELEUC1DES et le problems DE la taxation en nature
35
sur tel cas particulierr>4. Toutefois, le sentiment general - c'est aussi le sens de la
demonstration d'Aperghis - est celui d'une imposition, tous types de rentrees
confondus, plus lourde que ce que l'historiographie a generalement retenu en
matiere de fiscalite seleucide.
HI. Taxations en especes ou en nature ?
1. Considerations generates
La richesse des Seleucides est forcement tributaire et fiscale, a-t-on dit.
Mais d'ou vient-elle d'abord ? Quels en sont les principaux postes de rentree ?
Au mutisme de nos sources correspond, sans surprise, celui, presque general, des
historiens modernes. C'est soit le silence, soit revocation impressionniste
laquelle. comme Ton sait, est toujours grosse de non-dits. Ainsi Rostovtzeff, en
cela moderniste en effet, placait en tete de son examen des revenus ceux derives
des taxes sur le commerce. II vise ici la situation favorable de la Syrie, abou-
tissement naturel de la grande voie terrestre de commerce avec I'Orient65. Ces
revenus furent certainement non negligeables et probablement importants, mais
de la a en (aire les premiers revenus du royaume, il y a une marge que rien
n'invite a franchir 6(\
Une question pendante est de determiner si le tribut et les taxes etaient
verses en especes ou en nature et dans quelle mesure. Question importantc qui,
suivant la reponse apportee, fait pencher ou non notre vision de l'economie
seleucide du cote d'une monetarisation accomplie. Les rares auteurs a s'y etre
interesses ont prudemment souligne 1'existence de prelevements en nature et en
espece, sans alter plus loin 67. Rostovtzeff s'est un peu enbardi en signalant que
les prelevements en nature durent prevaloir sur la %copa pctaiA-iKi] tandis que
ceux en especes le furent pour les domaines de Laodice en Troade et de
Mnesimachos pres de Sardes 6S.
64. RoSTOvrzuFF 1998, p. 472 : « How heavily the burden of taxation pressed on the
people of their empire, is a question that cannot be answered ».
65. ROSTOVTZEFF 1954, p. 173 : « One of the chief items in their revenues, Utile as we
know about it in detail, was undoubtedly the revenue derived from taxes on
commerce ». On sait que la douane rhodienac tirait 1 million de drachmes chaque
annee au plus fort du rayonnement de Hie (c. 167 talents). Pour une taxe sur les
produits de 2% (la pentekoste, soit la taxe du cinquantierrie), cela represenle
quelque 8 333 talents de transit chaque annee (Cavaignac 1951, p. 141 et 175).
66. C'est bicn I'opinion de Cavaignac 1923, p. 114 : « quant aux revenus provenant du
commerce et de I'industrie,... on ne s'cxagcrera pas leur part relative ».
67. « Les pcuplades el princes barbarcs vcrsaicnl le "phoros" comme au temps des
Achemenides, cn panic ou toiaiement, en nature » (Bikkrman 1938, p. 108).
68. Rostovtzeff 1998, p. 465 - mais voir infra note 102.
f. decallatay
« La richesse du roi vient essentieilement de la part de la production agri-
cole qu'il pcrcoit. La plus importante est constitute par Ies grains dont on estimc
que la moitic de cc qui est produit sur la terre royale lui revient... Les prele-
vements en nature ... s'imposcnt toujours dans une economieou la monnaie est
inexistanle ou rare, mais ils posent un probleme d'utilisation des lors que la
principale depense du roi (la solde) s'effectue en argent» °9. Voila le cadre fixe :
comme pour les autres souverains hellenisliques, 1'essentiel des revenus
seleucides a du provenir des taxes per^ucs cn nature sur les cereales70 tandis que
1'essentiel des depenses a surement 6t6 a I'entretien de 1'armee71. On ajoutera
loutefois que, pour la Syrie et meme pour la Babylonie, la part des terres
reservees aux c£r£ales parait avoir 6t6 moindre qu'en figypte quoiqu'elles
rendissent ici encore, sans doute, 1'essentiel des revenus 72:. Cavaignac nous
informe par exemple de ce que, dans le viltayet d'Alep au XIXe $., la dime sur les
cereales rapportail 3 des 8 millions de l'impot total 73.
Quelle etait la part de la population vivant de 1'agriculture dans le monde
hellenistique ? Les estimations que Ton glane ici ou la - et qui ne sont rien
d'autres que des minima intuitifs - ne derogent pas aux vaieurs qui caracterisent
tout le monde ancien, soit« au moins 80% » 74.
II est significatif que le Pseudo-Aristote place en premier lieu les revenus
lies a l'impot foncier dont il est precise qu'ils sont les plus puissants 75. Lorsque
Antoine, au lendemain de la bataille de Philippes (41 av. J.-C), reclama a l'Asie
deux fois l'impdt de Tannee, Hybreas, parlant au nom de l'Asie, lui fit cette
reponse : « Si tu peux exiger de nous deux tributs par an, peux-tu aussi nous
donner deux etes et deux automnes ? » (c'est-a-dire deux recoltes) 76.
69. picard2003, p. 26-27.
70. Cavaignac 1923, p. 114 (la base de 1'economie satrapique reste celle des recoltes),
moretti 1981, p. 327 (les proprieies foncieres du roi fournissenl la plus grande
partie des moyens financiers) ou MUST! 1984, p. 193 (la base des revenus doit
provenir du tribut sur les terres royales) et p. 196 (1'agriculture est la forme de
production de base).
71. decallatay 2000.
72. Cavaignac 1923, p. 16-17 et 22.
73. cavaignac 1923, p. 18.
74. Davies 1984, p. 271 et van dcr Sphk 2000, p. 28 (entre 80 et 90% au Proche-
Oricnl). Pr6s de 80% de la population francaise au XVHF s. vivait de l'agricullurc
(Cavaignac 1923, p. 133) et, plus utile a notcr aussi car moins pcrcu, 80% du
patrimoine etait foncier (terres et baliments).
75. II 1,4: jupWvri uev koa Kpcmcxrv
76. Plutarque, Vie d'Antoine 24, 7 (trad. R. FLaceliere et e. Chambry, Les Belles
Lettres, Paris, 1977, p. 120).
LA EUGHESSE DUS k01s SELEUCIDBS bt LE PROBLEM b DE LA TAXATION EN NATURE
37
Qu'une grande partie des revenus seleucides ait pris la forme de cercales se
dcduit encore de l'existcncc assuree de larges surplus dans les greniers royaux.
Deux dossiers ne laissent aucun doulc sur ('existence dc ceux-ci. Le premier est
eelui des donations faites par les rois, principalcment aux cites. Le second
concerne les ingerences royales dans la vente du grain.
Le dossier des donations a 6te explord par Bringmann et Steuben et il suffit
aujourd'hui d'y renvoyer11. L'ensemble de la documentation temoigne de la part
prioritaire prise par les cereales dans les donations. Ceci ressort clairement de la
piece la plus fameuse de ce dossier: I'elan de generosile temoigne par les
souverains hellenistiques au lendemain du trembicment de terre qui ravagea
Rhodes et dont Polybe nous a conserve le detail 7K. On reproduit ici les donations
les plus fastueuses, celles des deux souverains les plus riches de I'epoque,
PtolSmee et S61eucos, en placant en tete les largesses faites en monnaics et en
m&aux :
Ptolemee
300 talents d'argent (arguriou) [donl le tiers donnc immecliatemcnt]
14 talents pour Vopsonion annuel des 100 charpentiers et des 350 manoeuvres 79
1 000 talents cn monnaics de bronze (= c. 26 tonnes cn monnaics de bronze)80
3 000 talents de bronze (pour le eolosse) (= c. 78 tonnes de bronze)
1 000 000 d'artabes de blc (= c. 40 millions de litres = c. 300 talents ?)81
20 000 ariabes de blc pour la subsistance des !0 triercs (= c\ 728 tonnes)
12 000 ariabes dc hie* pour les jeux el les sacrifices (= c. 437 tonnes)
Bois pour 10 pentcrcs et 10 triercs (= 4 000 coude'es dc poutrcs dc pin)
77. Bringmann 2000 et 2001 ; bringmann, von Steuben (eU) 1995.
78. Polybe, V 89.
79. Ce qui donne le resukat tres acceptable dc 186,7 drachmes/homme.
80. En supposant que ces monnaics de bronze aient pesd c. 4g il y en aurait eu 7,5
millions, soit le produit d'un monnayage ayanl nccessitc au moins 216 coins dc
droit (hypothesc ge'nercusc de 30 000 monnaics par coin). Ceci jette le trouble cl
parait mcmc demontrer par 1'absurdc 1'inanity du tcxle de Polybe. On est bien en
peine, en cfTcl, de designer le type de monnayage incriminc. Ce nc som cn tout cas
pas les Emissions dc bronze attributes par Ashton a cct episode qui scraicnt
susccplibles dc convenir (ashton 1986, p. 1-18, pi. 1-4 : I'dquivalent de 50 coins
de droit pour des pieces de c. 6g soit — toujours calculc avec generosity - pas plus
de 9 tonnes [et sans doutc sensiblemcnL moinsl).
81. Le poids dc l'artahe dc ble est controversy (c. 40 litres ?). Le medimne vaut e. 54
litres, le modius c. 9 litres. Le prix du ble cn Hgyptc fluctue cntrc c. lOOg et 275g
d'argent pour 1 000 litres. Des lors, pour un artabe de c. 40 litres, I million
d'artabes font 40 millions de litres de ble, soit entire 4 et 11 tonnes d'argent, soit
entrc 154 et 424 talents. Les prix pratiques a DcMos ctaient bicn plus elevds. Seton
Moretti, 150 000 medimnes dc ble* (8,1 millions de litres) = 120-130 talents
(Morhtti 1981, p. 335). D'ou il ressort que !c prix de l'hcctolitre est £ value* a 9,3
drachmes (750 000 drachmes / 81 000 hectolitres). Voir aussi Cavaignac 1951,
p. 134-136.
F. Dli CALLATAV
3 000 talents d'etoupes (= a 89 tonnes)
3 000 pieces dc voilure
Scleucos
200 000 medimnes de ble (c. 10,8 millions dc litres = c. 40 talents ?)
Franchise douaniere aux navigatcurs rhodiens
Du bois, dc la rcsine et du crin pour des milliers de talents (des dizaines dc milliers
dc coudecs)
10 pentcrcs cntierement equipees
D'une maniere generate, la modicite relative des sommes offertes en argent
(monnaye ou non), qui paraissent ne pas depasser les 100 talents, a pousse
Bringmann a unc conclusion curieuse dans la mcsure ou il voudrait y voir la
preuve que les rois hellenistiques nc furent pas assez en fonds pour pouvoir
effectuer toutes leurs largesses sous forme d argent, alors me me que les benefi-
ciaires devaient tres souvent preferer cette formule 82. II existe certes des
situations precises pour lesquelles un don en nature repondait a un besoin en
nature. lit Ton pense immediatcment aux dons de ble (plus generalcmcnt de
grain), qui eurent pour but de soulager une disette, voire une famine. Mais, des
lors qu'il s'agissait de financer des edifices ou de doter une fondation, il devait
etre plus expedient pour la cite ou le sanctuaire de recevoir une somme en
argent, laquelle pouvait etre immediatement placee. Rhodes, en particulier, etait
une plaque tournante du commerce du grain qui, a cc litre, parait n'avoir pas
souvent connu de disette. Lui fourntr du grain ne se comprend que dans l'tmpos-
sibilite de proceder autrement. Ailleurs encore, un objectif clairemcnt concu
pour etre realise sous forme de monnaies a ete realise au moyen d'un envoi de
grain. Ainsi, lorsque, en 197 av. J.-C, la reine Laodicc III resolut d'aider les
jeunes filles pauvrement dotees de la cite de Iasos, elle arreta la creation d'un
fonds qui devait permettre a chacune d'entre elles de recevoir 300 drachmes
« antiochiques » (ligne 24 : « 'Avxioxewv 8pdxno)v ») 83. Mais, a la place de
monnaies, elle donna instruction de fourntr chaque annee 1 000 medimnes de ble
attique a4. On a ici la preuve patente d'une liberaltte realisee sous forme de grain
alors meme que la finalite envisagee ne s'y pretait aucunement. Sauf a imaginer
que chaque jeune l ille se soit trouvee satisfaite de recevoir plus dc 2 500 litres de
ble (50 x 51,84 litres), soit la consommation de plus de 10 ans en une fois !
L'etude menee par K. Bringmann apporte la preuve que les donations de grain
82. Les travaux de Bringmann et Steuben demontrcnt Tcxistcncc de larges surplus cn
nature, pas settlement en cereales. lis nc demontrent aucunement Ic manque dc
liquidity des rois hellenistiques qui durent tous preTerer garder leurs reserves
m^ialliqucs a d'autres fins (pour les affaires militaires). En ce sens, il est a penser
que la generositc des rois dcpcndail pour beaucoup dc I'€tat dc leurs greniers,
83. BRINGMANN, VON STEUBEN 1995, p. 366-371, n° 297 et BRINGMANN 2001, p. 211.
84. Au prix dc 6 drachmes par medimne, 1 000 medimnes represented 1 talent, soit de
quoi doter 20 jeunes filles demunics chaque annee (200 en 10 ans).
LA RlCHESSE DBS ROIS SfitEUCODES BT LE PROBi £MB OB LA TAXATION en NATURE
39
n'avaienl pas uniquement ni meme d'abord comme but de nourrir la population,
mais aussi et surtout d'etre vendues afin de pouvoir placer I'argent. Cette
situation confirme en retour la vue selon laquelle les taxes dtaient avant tout
per^ucs en nature. En termes modernes et laids, cela donne ; Negotiating
surpluses, the strategy of the Hellenistic kings !
Le second dossier, 6pigraphique lui aussi, concerne les ingerences du
pouvoir royal dans I'approvisionnemcnt en ble par les cites. Moretti en a reuni
I'essentiel85:
— Thcrsippos, pour importer du b\€ a N6sos, doit en rearer aux satrapes 86.
— T6os et L6b6dos, lorsqu'elles tentcrcnt dc s'unir par syn&isme (c. 303 av. J.-C.)
se virent conlraintes dc sc foumir en ble auprfcs d'Antigone 8?.
— Les habitants dc Samothrace devaicnt passer par I'accord d'Hippomcdon, le
stratege dc Ptolcmee III 88.
— Au IIIe s.. Diocles de Pricne doit en rcTcrcr a Zeuxis, le mimstre d'Anliochos III,
pour ravitaillcr la cite en periodc de disettc 89.
— Che/, les Attale, le stratege KorrhagOS dcvail en rcfercr au roi pour obtcnir le
grain ncccssaire a une cite qui parait ctre Apol Ionia du Rhyndakos 90.
Les rois. premiers producteurs de ble, veulent s'assurer de pouvoir ecouler
leurs surplus en conditionnant tout achat ou offre de ble a leur accord.
2. Le parallele de I'figypte
Dans I'Egypte romaine, il semblerait que 2/3 du total des taxes etait pereri
cn nature, e'est-a-dire pour I'essentiel en grain91. Pour les royaumes helle-
nistiques, les bons auteurs ont egalement fait part, en passant, de leur conviction
que les taxes en nature etaient demeurees fondamentales 92.
Dans I'Egypte ptolcmai'que, il en allait probablement de meme : la taxation
sur le ble fournissait aux rois leur principale rentree et etait percue en nature y3.
85. MORBTTI 1981, p. 329.
86. OGIS 4.
87. Sy!hge\ 344 - Billows 1990, p. 288-289.
88. Sytloge*. 502 = Samothrace, II, I. Inscriptions, p. 39 et sv.
89. Inschrifwn von Priene, 82.
90. HOLLEAUX 1938, p. 73-125.
91. Information communiquee par D. Rathbonc, que je rcmercic, a la conference du 19
deccmbre 2003 tcnue a Amsterdam.
92. Pri-aux 1978, p. 372 : « L'Egypte, en effet, nc connait 1'usage generalise* de la
monnaie du roi que depuis les lagidcs et les taxes en nature y resicm
fondamentales ».
93. CaVAIGKAC 1951, p. 144.
40
P. DBCALLATA?
L'impot sur lc sel, qui etait en realitc la plupart du temps une capitation portant
sur tous les adultes, hommes com me femmcs, etait per^u en monnaie 94. Le
montant de cette taxe a varie. Mais meme au debut, cntre c. 263 et 254 av. J.-C,
alors qu'il etait le plus eleve (9 oboles pour les hommes, 6 pour les lemmes), ce
montant n'a ramene, au grand maximum (en faisant I'hypothese genercuse d'une
population taxee de 3,5 millions d'individus), que 729 talents. Toutelbis, il
semble que Ton soit plus proche de la realite en tablant sur une population de 2
millions d'ames payant la taxe, ce qui, au taux prevalant apres 254 av. J.-C. (6
oboles pour les hommes, 3 pour les femmcs), ne represente plus que 250 talents.
La taxe sur les oleagineux etait sans doutc pcrcue en especes (mais y a-t-il eu
obligation ?). Celle sur le vin pouvait I'etre ou pas 95. Les instructions que donne
le dioccete, souvent traduit par « ministre des finances », a ses subordonnes
precise ainsi : « ... en ce qui concerne les tributs verses en argent ne fais porter
tes verifications que sur l'argent verse dans les banques, en ce qui concerne le bid
et les oleagineux. sur ce qui a ete versd aux sitologues » 96. Claire Pr&tux ne s'est
pas penchee sp^cifiquement sur cette question et ne donne aucun pourccntage ni
meme ordre relatif des postcs par importance. Olivier Picard, que cette question
interessc beaucoup, semble imaginer que les taxes etaient percues en especes
sauf celles sur le ble (la dekate QtYapomoira)91. Je croirais plutot, avec
Cavaignac a nouvcau, que « une enorme part de ces sommes (les 12 800 ou
14 500 talents dont parlent les textes) a etc percue en nature et jamais convertie
reellemcnt en argent, mais utiiisee sur place » 98.
3. Le royaume seleucide
Recemment, Makis Aperghis, partant de la presomption que le but
recherche* par tous les rois hellenistiques 6tait de «jouer le jeu » (to play the
game), cest-a-dire disposer d'une armee puissante pour resister a ou envahir ses
voisins, a soutenu que les Seleucides n'avaient eu de ceSvSe de transformer un
systeme de taxation en nature (peu intcrcssant pour eux dans cette optiquc) en un
systeme monetarise, susceptible d'amener dans les coffres royaux ce bon argent
dont les mercenaires raffolent. La fondation des villes de la tetrapole (Antioche,
Seleucie, Laodicec et Apamee), entre autres, serait a concevoir dans cette
optique : augmenter la masse de la population susceptible de payer les taxes en
argent. Tout penetre de l'idde de I'avantage pour le roi de percevoir les taxes en
94. Jc dois a Willy Clarysse, que je rcmcrcie, d'avoir pu avoir acccs a son mcmoire a
paraitre portant precisement sur la laxe du sel (« The Salt-Tax and other Taxes »,
97 p.).
95. b1ngkn 1978. 28 et 37.
96. Papyrus Tebiunis 703. Pour la traduction, voir Bertrand 1992, p. 182
97. PlCARD 2003, p. 69.
98. Cavaignac 1951, p. 128. Meme conclusion chez Gara 1987, p. 107-134.
LA RICHESSE DES ROIS seleuc1des ET LE PRQBliSME DE LA TAXATION EN NATURE 41
especes, il se convainc qu'il en fut bien ainsi a partir d'un dossier qu'il taut, je
crois, deconstruire". Que les rois aient tendu vers ce but est probable, qu'ils
aient pris des mesures en ce sens aussi. Mais il ne faut pas aller trap loin. L'etude
des textes comme celle des monnaies ne permettent pas de penser qu'ils aient
reussi a « monetariser » l'essentiel de leurs revenus.
Aperghis cite plusieurs dossiers en poussant de toutes ses forces sur la
presomption d'une mon6tarisation des taxes. II part du tribut impose a la Judee
en nous disant qu'il est souvent exprime dans nos sources comme une somme
d'argent alors qu'il n'y a pas de temoignages exprimes en nature {argument de
toute maniere de faible portee) alors memc qu'il cite la iettre de D6m6trios 100
dans laquelle il est specifie que le roi fait la remise du tiers de I'impSl sur la
recolte des champs et la moitie sur la recolte des fruits. Aperghis insinue d'abord
(p. 172), presente comme probable ensuite (p. 179), qu'il faudrait traduire Ic mot
dvTV non comme « a la place de » mais comme « de la valcur de » (« Kai dvit
tcov Tpttcov xov k<xpnov Kai xoi3 i'liiiaeoi; xov fy>\ivov xapnov to yiv6u,evov
e\xoi Kai dvti xov xpito;) t% anopaq Kai ctvxi xov %uoeoq xov KapTtoO
xov £,vXivov xov emfioXkovxoc, p.oi Xafieiv »). D'ou il imagine que sont ici
signifies les equivalents argent des contributions sur les recoltes. On ne le suivra
pas des lors quand, fort de ce tour de passe-passe, il conclut que «yet the
evidence is strong that taxation was mainly collected there in silver » pour
declarer dans la foulee que si ccci valait pour la Judee au IIe s., soit une region
peu urbanisee, pourquoi cela n'aurait-il pas valu aussi dans les autres
provinces 101 ?
La demonstration pour 1'Asie Mineure parait tout aussi forcde. Si Vargu-
rikos pharos mentionne dans i'inscription de Mnesimachos doit demontrer
quelque chose, e'est bien que, a contrario, les autres taxes etaient pergues en
nature. Pas pour Aperghis qui y voit« plus qu'une forte suggestion » que tous les
montants mentionnes en stateres renvoient a des prelevements realises en
monnaie (142 et 179) ! II ajoute, de facon sp6cieuse introduite au surplus par un
« again », que les 15 talents mentionnes en rapport avec la donation faite a
Laodice constituent sans doute un autre phoros argurikos. Pure petition de
99. aperghis 2002, p. 178-182.
100. I Mace. 10,25-45.
101. 11 fait grand cas du 1/2 shekel du par chaque Juif pour le Temple. Que eclui-ci soit
du en argent ne surprendra pas trop vu lc contexte mais on fera remarquer la
modicit6 de cette taxe dans l'ensemblc dc la fiscaliie* juive. M£me on supposant que
chacun la paye, femmes et enfants compris, on ne depasse pas 20 talents d'argent
sur un total dc 200 ou 300 (= 200 000 x 4g = 800 kg = c. 17 talents). En revanche,
il ne dit rien des conventions demand^es par les Romains aux Juifs dans le trail6
dalliance dat<3 dc 161 av. J.-C. (I Mace. 8, 26-8). Le formulaire intime l'ordre aux
Juifs ne pas aider les ennemis dc Rome en leur fournissant, dans cef ordre ct par
deux fois, du grain, des armes, de I'argent ou des bateaux (voir BURSTHIn 1985,
p. 58-9, n° 44).
f. decallatay
principe. Quant aux important^ montants exprimes en talents d'argent, par
exemple a titrc d'indemnitc, on ne voit pas tres bien ce qu'ils viennent faire dans
la discussion sauf a croire que, exprimes en talents d'argent, ils renvoient a des
sommes d'argent. A vrai dire, je ne suis pas meme convaincu que les sommes
exprimees en stateres d'or pour le domaine a I'evidence rural de Mnesimachos ne
soient pas 1'expression comptable de revenus percus en nature 102.
Sur des bases aussi biaisees, Aperghis conclut: « As to whether the income
o f the Seleukids, from tribute, taxation and the exploitation of royal properties,
was increasingly collected in silver, rather than commodities, the evidence
presented earlier suggests that the changeover to a monetary economy had
proceeded rapidly, which will be borne out in subsequent Chapters, when the
handling of royal surpluses, expenditure and coinage are more fully discussed »
(p. 182). Ceci est peut-etre vrai, mais n'a nullement etc demontre et ne le sera pas
plus dans les chapitres suivants.
Je ne developperai pas ici de contre-demonstration numismatique, mais me
bornerai a deux commentaires qui, dans mon esprit, achevent de relativiser
l'importance que Ton voudrait donner aux taxes en especes.
Primo, le procede le plus expedient pour un souverain d'etre paye en argent
monnay6 est l&ferme. Celle-ci permet a la fois de se garantir des revenus stables
et de rejeter sur un intermediate les problemes qui decoulent necessairement de
la conversion de taxes pergues en nature avec le souci de les recevoir en argent.
Or rien dans le dossier seleucide n'indique 1'existence dc (crmiers generaux 103.
En particulier, le dossier epigraphique des cit6s d'Asie Mineure montre
clairement que ces derni&res traitent directement avec le roi (ou son repre-
sentant). Nulle plainte ne s'eleve pour denoncer les abus de tels fermiers (ce qui
est la face noire quasi-inevitable de I'affermage).
102. Pour un versemenL en espcccs, voir Rostovtzeff 1998, p. 465, DESCat 1985 et
Billows 1990, p. 283 et 287, note 2. Aperghis lui-meme est plus prudent:
« Furthermore, the villages and klcroi of Mnesimachos had tax assessments in gold
staters in the early 3rd century, which does not necessarily mean that they paid in
coin, but strongly suggests it» (2002, p. 179). Je distingue mal, cn pratique,
comment le syslemc aurait pu marcher. Si je suis bien Billows, qui insistc sur la
volonte d'Antigone de creer un monopole royal sur lc grain, le roi aurait achete^ la
production de cereales en la payant (en pieces d'or ?) afin que les paysans puissent
la lui retourner sous forme de taxes en pieces d'or (p. 287 : «it was necessary for
the peasants of the tributary lands to find a ready market for their produce so that
their village authorities could pay the cash tribute in gold to the chiliarchs »). Jc ne
vois pas comment Tor rentre dans lc systeme et ne percois pas plus l'usage qui en
aurait eu$ fait ensuite, lequel implique a tout le moins un syslemc dc change et une
monetarisation accomplic dans les campagnes, ce dont le uSmoignagc numis-
matique rend difficilement compte.
103. Bikermann 1938, p. 127-8.
la euchbsse des rois seleucides et i£ probleme de la taxation en mature
43
Secundo, les prix sont en general bas en Babylonic, tout comme en
Medie 104. Cavaignac 1'avait deja bien vu quoiqu'il ait force un exemple de son
dossier105. II est loisible d'imaginer que cette difference du prix de 1'argent a du
pousser les rois seleucides (mais le meme constat vaut pour les Ptolemees) a
obtenir le tribut en nature plutot qu'en espcces. Ou, pour lc dire en d'autres
lermes : a ne pas irop s'ingenier a le reclamer en espcces.
Des lors, lc traite d'Apam6e conclu en 188 av. J.-C. par lequel les Romains
condamnent les Seleucides a leur vcrser chaque ann<5c ct durant douze ans 1 000
talents d'argent monnaye de bon aloi, risque d'apparaitre sous un angle plus dom-
mageable pour le Seleucide 106. Cette amende est generalement passee dans
I'historiographie moderne comme un fardeau tres lourd pour la maison royale
sdleucide, qui aurait meme pouss6 les rois a depouiller les temples. Georges Le
Rider, demonstration numismatique a Lappui, a recemment plaide pour une
vision differente : cellc d'une « charge irritante mais nullement aussi insup-
portable qu'on l'a souvent pense » I07. II apporte la preuve que Seleucos IV ne
s'est pas trouvc a court d'argent dans les annees qui suivirent le reglement
d'Apamee. Georges Le Rider se garde d'evoquer toute estimation des revenus
annuels royaux a cette epoque. Je n'aurai pas sa prudence. On voit bien que,
surtout en tablant sur des revenus de 1'ordre de 10 000 a 15 000 talents par an
(hypothese maximaliste retenue par Apcrghis [voir tableau supra] et il ne saurait
ctre question d'aller plus haut apres la perte de 1'Asie), 1 000 talents ne devaient
pas constttuer, en effet, une charge insupportable. Cepcndant, si Ton admet que
pas plus dun tiers deccs revenus dtaient verses enespeces (disons 3 000 talents),
voila le roi plus gene, en particulicr quant a sa neccssit6 de payer l'armee.
Pour ma part, je ne serais pas surpris si la ctait le but recherche par les
Romains : en exigeant une indemnite versee uniquement en bonnes monnaies
d'argent, ils ne reduisaient pas la maison seleucide a la mendicite, mais ils la
genaient en particulier dans une cvcntuelle tentative de remilitarisation. Avec la
suppression des t5lephants et lc demantelement de la flotte, ['exigence d'une
104. HEiciiELHi-iM 1930, p. 86-89 et 112 ct Cavaignac 1951, p. 131-138.
105. Cavaignac 1923. p. 119-120. Les parcel les de vigne, situccs entre la Babylonie et
la Medie ct vendues en 88 av. J.-C. pour 30, 40 ou 55 drachmes, ne correspondent
pas. dans 1'hypothese dc prix grecs (1 000 drachmes par hectare, selon lui), a « un
carri3 de 6 metres sur 6 ! » (p. 119) mats a une surface de 333 m- (10 x plus), soit
un caro5 de plus de 18 metres de c6te.
106. Polybe, XXI 17,4-6 etTite Live. XXXVU 45, 14-5.
107. Le Rider 1993, p. 62.
44
i\ UE CALL AT AY
amende payee en argent ajoutait encore pour Rome aux garanties exigees
d'Antiochos afin de ne plus le voir passer a l'offensive.
Francois DECALLATAY
Bibliotheque royale de Belgique
Ecole Pratique des Hautes fitudes, Paris
Intervention de Makis Aperghis
On ne sail pas si les rois selcucides Icvaient les taxes et les impots fanciers plutdt cn
argent qu'en nature. Contre CallataV, je mainticns dans mon livre, qui va e%e public" en
2004 (The Sefeukid Royal Economy. The Finances and Financial Administration of the
Seleukid Empire, Cambridge), que la monetisation de Feconomie seleucide a progress^
rapidement. Le but primaire des rois seleucidcs ctait dc ramasser suffisamment d'argent.
pour avoir la possibilitc dc faire face a leurs depenses, qui etaient surtout milttaires. 11
etaii nccessairc dc percevoir le tribut et les taxes dc plus en plus sou vent cn especes et, par
consequence. les reccttes en nature etaient rgduites. Quelques r6gions possediucnt deja
une economic monctaire, surtout les provinces littorales dc l'Asie Mineure et les villes
grecques, et en Babylonje les 6changes bases sur des mctaux precieux etaient la novme.
Paral) element, certaines sources signalent un tribut ou des impots en especes meme dans
des villages, par exemple les villages et les kieroi de Mnesimachos au commencement du
I1IC siecle avant notre ere, avec leurs tributs en statcres d'or et cn oboles, et le village des
Kardakes au de*bul du IIC sieclc avant notre ere, avec une capitation en drachmcs. Quand
I'impot foncier de la Judee, a Tepoque de Demetrios Ier, a etc evaluc" au tiers de ^a recolte
de grain et a la moitie de la recolte des fruits, le mot grec anti a etc utilise pour le
qualifier, indiquant « a la valcur de», ce qui s'explique cominc payement en argent. En
tout cas, la Judee payait deja un tribut et des imp6ts aux rois seUcucides anterieurs sous
forme d'une somme totale d'argent.
La grande variete" des revenus. sauf ceux de la lerre, qui elait notee dans F economic
satrapique de V Oikonomika du ps-Aristote - que jc consid&re com me representant
Tcmpire seleucide c. 215 avant notre ere - peut Stre expliqu6e surtout dans des termes
mon<Haires. De quelle facon aurait-on pu payer au roi a la sortie des forets royalcs du
Liban et des autres regions le prix du bois necessaire pour la reparation du Temple de
Jerusalem et les impSts aux frontieres des provinces et a F entree de la ville, si ce n'esl
avec de l'argent, dans le cas ou Antiochos III n'aura pas donnc d'exemptions '? D'autre
part, nous avons des u-moignages d'une politique de reduction des terres royales et,
comine consequence, d'une reduction des entrees cn nature. II semble que beaucoup dc
lerre royale ail 6t€ utiiisee pour la construction des villes nouvellcs. Des dons de terre
etaient aussi fails a des individus avec la possibilitc de rattachement a une ville grccque,
chose nouvelle pour Fcpoque. Le roi vendait cn plus lui meme sa terre a des villes,
comme dans le cas de Pitane. U essayait encore de vendre les produits de sa terre, comme
dans 1c cas d'Antigonc a Teos et Lebcdos, et, quand il faisait des dons, ils etaient presque
loujours en nature et pas en argent. En meme temps, les nouvelles villes etaient des points
de localisation pour des echanges bases sur la rnonnaie, landis que Ic grand nombre
d'ateliers monctaircs crecs partout dans I'cmpirc fournissait le numeraire n6cessaire.
la kiciiesse DBS R01S SfiLEUCIDE5 et le problem e de la taxation en nature
45
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