Deux manières de concevoir l’importance des monnaies antiques dans la formation des cabinets humanistes : Hubert Goltzius (1526-1583) et Pierre-Paul Rubens (1577-1640) moreLa Vie des Musées, 20, 2006, p. 30-37. |
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La Vie des Musees
La Vie des Musees
Deux manieres de concevoir I'importance des monnaies
antiques dans la formation des cabinets humanistes:
Hubert Goltzius (1 526-1 583) et Pierre-Paul Rubens (1 577-1640)
Francois de Callatay
Bibliotheque royale de Belgique
II fait peu de doute que les collections de monnaies
antiques ont joue un role de premier plan dans le
developpement des cabinets d'amateur des 16e et
17e s. Exhumees en grand nombre, les monnaies
- romaines avant tout — se presentaient comme les
vestiges les plus accessibles d'une antiquite retrou-
vee et celebree. Contrairement aux sculptures de
bronze ou de marbre ou aux fastueux camees, les
monnaies se laissaient recueillir, sans etre roi ou
prince, par tout amateur et il y avait la possibility
pour ceux-ci de pretendre, souvent a tort du reste,
posseder un type unique, une curiosite a nulle autre
pareille. (ill. 1)
Cette mise en perspective entend s'arreter sur deux
noms illustres, sans doute les plus illustres pour nos
regions s'agissant des collections de monnaies aux
16e et 17e s.: Hubert Goltz, dit Goltzius (Venlo,
30 octobre 1526-Bruges, 24 mars 1583), et Pierre-
Paul Rubens (Siegen, 28 juin 1577-Anvers, 30 mai
1640). Le premier s 'est eteint peu apres la naissance
de 1'autre. Goltzius vecut le plus clair de son exis-
tence a Bruges, Rubens - comme on sait - a Anvers.
A eux deux, ils represented deux epoques, deux
manieres de collectionner egalement. II est plaisant
de les opposer ici meme si leurs situations respecti-
ves se revelent par trop differentes pour pouvoir en
faire les deux termes d'une comparaison naturelle.
Hubert Goltzius1
Ne a Venlo (dans le Limbourg aujourd'hui hollan-
dais, plutot qu'a Wurzbourg en Baviere comme on
l'a conjecture), Hubert Goltzius (ill. 2) vint a Page
de dix-huit ans, en 1544, a Liege ou il se forma
aupres de Lambert Lombard, notamment et surtout
a Part de la gravure, mais aussi a Pattrait des mon-
naies anciennes dont Lombard, qui avait ete en Ita-
lie, etait un fervent collectionneur et pour lesquelles
il aimait a se poser en erudit2. Deux temoignages
ecrits officialised la filiation assumee de Goltzius a
Lombard : une premiere fois dans la preface de son
livre Vivae omnium fere imperatorum imagines
(Anvers, 1557, feuille 4r°) ou, apres avoir cite le
nom de Lombard, il se declare « cujus discipulus in
meo opificio sui » (dont je suis le disciple par mon
travail [tir6J de lui) et, une seconde fois, dans sa
preface pour le livre publie par lui en 1565 mais re-
dige par Dominique Lampson au sujet de la vie de
Lombard3, ou il le qualifie de « praeceptoris mei ».
En 1546, Goltzius monte a Anvers et se marie la
meme annee avec la belle-soeur de Pieter Coeckc
d'Alost, le peintre officiel de Charles Quint. Le
voici introduit au cceur des milieux artistiques de
la metropole. Comme l'ecrit Ch. Dekesel, Hubert
Goltzius allait vite se reveler un fin marchand d'an-
tiquites, en partenariat parfois avec Abraham Orte-
lius, a commencer par les monnaies pour lesquelles
il avait developpe une grande connaissance4.
En 1556, du 2 avril au 9 mai, Hubert Goltzius fit un
premier voyage a la rencontre des cabinets d'ama-
teurs des Pays-Bas, d'Allemagne et de France au
cours duquel il pretend avoir visite 137 medailliers5.
(ill. 3). Revenu a Anvers, il exploita son periple pour
produire, a trente et un ans, un livre qui devait faire
sensation, ses /cones Imperatorum Romanorum
(Bruges), publiees en six langues (le latin, le toscan
|un seul exemplaire connu], l'italien, l'allemand et
le francais en 1557-1559; l'espagnol en 1560)6. Les
133 medaillons d'empereurs, de Jules Cesar jusqu'a
Ferdinand Ier d'Autriche, furent imprimes en clair-
obscur polychromes au moyen d'une technique
dont il est l'inventeur. L'ingeniosite nait souvent de
la pauvrete. En Poccurrence, Goltzius, qui n'etait
pas riche, fit imprimer a ses frais un livre somp-
tueux - on n'avait jamais vu d'aussi belles repro-
ductions de monnaie (ill. 4)- en developpant une
technique mixte, bois et cuivre, jamais reproduite
par la suite, qui lui permettait de realiser lui-meme
La Vie des Musees
une grande partie du travail, a, savoir la taille des
bois (qu'il doit avoir apprise aupres dc Lombard)7.
Dcdie a Philippe II, cet ouvrage connut un grand
succcs et apporta a Goltzius un rcnom qui lui valut
bientot de recevoir une proposition d^terminante :
celle d'etre pris en charge contre remuneration par
Marcus Laurinus, seigneur de Watervliet, etabli a
Bruges et collection-
neur passionne.
Arrive dans la Venise
du Nord le 14 aout
1558, Goltzius, de-
sormais finance, re-
partit pour un Grand
Tour numismatique
vers la mi-novembre
de la meme annee.
Pendant deux ans, du
19 novembre 1558
jusqu au 14 novem- «r*^**i*«««» < ik ei_
bre 1560, il visita (ou ^ ^
pretendit visiter) 799
cabinets* (ill. 5). Cette liste, qualified a juste titre de
veritable Who's Who humaniste de l'epoque9, pas-
se par l'Allemagne, la Suisse, l'Autriche, l'ltalie
(ou il rencontra le plus grand nombre de cabinets),
la France et enfin la Belgique10. Au total, ce sont
pas moins de 120 villes dans lesqucllcs il fait etape.
II visite ainsi 79 collections privees a Rome, 47 a
Naples, 28 a Paris, 23 a Bruxcllcs, 22 a An vers et
6 a Liege : des chiffres qui laissent songeurs". On
a pu calculer qu'il avait examine 119 collections
conservees sur le territoire de ractucllc Belgique12.
Meme si le doute s'eleve parfois sur la vcracitc de
ccrtaines etapes13, la liste rend bien la mcsure d'un
phenomene generalise a l'epoque : la collection de
monnaies romaines est a la portde d'un grand nom-
bre, parmi lesquels beaucoup de mddecins et d'avo-
cats. Les antiques confortent l'honorabilite de leurs
possesseurs. La posture humaniste se porte bien;
1'imposture aussi. Les camees sont hors de prix,
sans meme parler des marbres sculptes (le meme
eut probablement peine a decrire plus de quarante
collections hors de Rome). Des le 16c s., le com-
merce des antiquites - romain avant tout - est un
marche lucratif qui n'hesite pas a proposer des prix
exorbitants aux amateurs de passage14.
Hubert Goltzius publiera plusieurs ouvrages encore
apres son retour d'Italic II ouvrira meme un ate-
lier d'imprimcur a Bruges, denomme « Dc Groene
Wynckel », qui servira essentiellement a publier ses
propres livres (de numismatique, a l'exception d'un
seul). II mourra en 1583, age de 56 ans, non sans
avoir connu une fin de vie rendue difficile par les
conflits de religion (il se peut qu'il fut un calviniste
non declare reste' en terre catholique), le deces de
sa premiere femme le laissant veuf pour un temps
avec sept enfants en bas age ou le vol du materiel
de son imprimcrie.
S'agissant des monnaies antiques, on dira de
Goltzius qu'il a fait beaucoup pour en repandre le
gout - ses portraits d'empereurs demeurerent long-
temps d'une splcndeur inegalee-mais qu'il leur doit
l'essentiel de sa fortune et de sa renommcc.
En effet, combinant son interet sincere pour les
monnaies (encore qu'il ait - moins qu'un autre ?
- inventc des types de fantaisie pour orner ses gale-
ries)15 avec le metier de graveur et bientot d'impri-
meur, servi en outre par une audace de caracterc, il
eut l'adresse de proposer a une large clientele euro-
peenne des livres qui plaisaient et dont sa formida-
ble liste etablie en 1558-1560 nous offre le meilleur
des barometres.
Au milieu du 16e s., pour un
f ||pMj^B|"'.'. monde - celui qu'il visitat
\ mje:.' JV • qui ne devait pas depasser
■^.'^mW-^ les 20 millions d'ames, il so
, trouvait done 1 000 cabinets de
ill- 4 . ..
monnaies dignes d etre exami-
nes. Et, quoique 1'on soit mal informes a ce propos,
il est clair que les ouvrages qu'il fit connaitre fu-
rent imprimds a des centaines d'exemplaires. Les
chiffres reunis par W. Le Loup tournent autour du
millier16. Pres d'un demi millenaire plus tard, les li-
vres de numismatique se tircnt toujours a quelques
centaines d'exemplaires. Les chiffres reunis par W.
Le Loup tournent autour du millier. Pres d'un demi
millenaire plus tard, les livres de numismatique se
tirent toujours a quelques centaines d'exemplaires
(rarement millc) et il n'est pas certain que le nom-
bre de veritables collections privees de monnaies
antiques depasse, a cgalite de territoire mais pour
une population d<5cuplce, aujourd'hui le millier.
La Vie des Musees
ill. 5
Illustrations
1. : Detail d'un tableau de Willem Van Haecht (Le studio d'Apelle, La Haye, Mauritshuis,
Inv. 266, c. 1630) s'inspirant probablcmcnt du « pantheon » cree par Rubens pour ac-
cueillir sa collection de marbres antiques.
2. : Philippe Gallc ( ?), portrait d'Hubert Goltzius public dans le Thesaurus rei antiquariae
huberrimus, Anvers, 1579 (gravurc d'apres la peinture d'Antonio Moro)
3. : pdriplc de Goltzius en 1556 (W. LE LOUP, op. cit. [1983], p. 92)
4. : H. Goltzius, portrait de Tibcre, Vivae omnium fere imperatorum imagines, 1557
5. : periple de Goltzius en 1558-1560 (W. LE LOUP, op. cit. [19831, p. 93)
6. : portrait de Rubens (gravure d'Abraham Lutma d'apres le tableau de Van Dyck - coll.
privee)
La Vie des Musees
La Vie des Musees
Pierre-Paul Rubens
La vie et l'oeuvre de Pierre-Paul Rubens sont trop
connus pour les rappeler ici, ne fut-ce qu'a grands
traits (ill. 6). Plusieurs travaux d'ensemble vien-
nent d'etre consacres au Rubens collectionneur17.
Rubens fut un collectionneur de haute volee qui
utilisa mei veilleusement son art et celui des autres,
devanciers tres lointains ou plus recents, pour
s'elever dans les spheres sociales. II collectionna
les tableaux avec une preference pour les Italiens
et une presque devotion pour son mattre le Titien;
il accumula aussi les antiques : les monnaies, les
gemmes et - de facon plus spectaculaire - les mar-
bres romains, dont il posseda un court moment la
plus belle collection au nord des Alpes.
L'acquisition de cette collection, et sa revente as-
sez rapide du reste, parait emblcmatique du Ru-
bens opportuniste, superieurement informe, char-
meur, fin financier et - toute de meme et d'abord
- esthete sachant jouir de ses biens et les mettre en
scene18. Le ler juin 1618, Rubens accuse reception
de la splendide collection de sculptures antiques
dont cherchait a se debarrasser Sir Dudley Carle-
ton (1574-1632). Ce dernier, fraichement arrive a
La Haye comme ambassadeur d'Angleterre et en
poste avant cela a Venise, avait amasse cette col-
lection d'antiques pour le compte de Robert Carr
(1590-1645), premier Marquis de Somerset, qui
s'etait vu entre-temps accuse de meurtre et mis aux
fers dans la Tour de Londres. Le marche conclu par
Rubens prevoit, en contrepartie de cette collection
de plus de 90 marbres antiques (dont 19 statues, 36
bustes et 13 tetes) evalues a quelque 6 000 florins
d'or, douze tableaux a fournir par son atelier (dont
5 entierement de sa main), dont la valeur est esti-
mee a 4 000 florins, plus 2 000 florins pour ache-
ter des tapisseries. Rubens ne craignit pas d'ecrire
a Carleton qu'en echange d'une piece pourvue de
marbres, son Excellence recevait des peintures
pour decorer un palais entier, sans meme parler des
tapisseries. En realite, chacun pensait a ses sous
et il n'est pas sur que, des deux, Carleton ait eu
le nez le moins fin. Un tel ensemble de sculptures
antiques n'existait pas pour nos contrees, ni chez
les rois ni ailleurs. Rubens, dans la maison qu'il
venait d'acheter, proceda a une extension et batit
un « pantheon » soit une abside a niches surmontee
d'un oculus afin d'accueillir sa nouvelle collection.
L'effet visuel connut un grand succes dont rendent
compte plusieurs compositions d'epoque telles
que celles coneues par Willem Van Haecht. Cette
disposition theatrale, dont on peut imaginer l'effet
sur les notes de marques qui se pressaient voir le
maitre, ne rcsta pas longtemps intouchee. En 1626,
Rubens vendit un grand nombre d'eeuvres d'art -
peintures, marbres antiques et gemmes - a George
Villiers, Due de Buckingham (1592-1628), pour la
somme astronomique de 100 000 florins (dont il en
touchera 84 000). Rubens etait alors entre dans les
spheres diplomatiques et 1'importance de la som-
me correspond sans doute a des services rendus ou
a rendre. On suit assez bien le destin des marbres
antiques tels qu'ils apparaissent sur la « Fattura »
delivree a leur embarquement a Venise, la « Note »
redigee a Londres avant leur depart pour La Haye
et l'inventaire de la collection du Due de Buckin-
gham'9. Plusieurs d'entre elles passerent finalement
au Rijksmuseum van Oudheden de Leyde.
La collection de gemmes, intailles et camees, for-
mee par Rubens est egalement bien documentee20.
Rubens lui-meme declarait ne pas eprouver de plus
grand plaisir que de les contempler21. II placait au-
dessus des autres une gemme au nom de Sostratos :
« Toccante la Gemma Romana inscritta COCTPA-
TOC mi duole in estremo il mancamento delle tes-
te, perche mi persuado eh'ella sia d'un artificio so-
vrano in conformita di un Cameo divino... questa e
la Gemma favorita fra quante mi capitarono giamai
per le mani »22. Parlant d'une gemme , plaisir qu'il
se reservait volontiers pour lui-meme car il ne mon-
trait que rarement ses gemmes aux visiteurs. Cet
interet le mit en contact epistolaire avec le grand
erudit aixois Claude Fabri de Peiresc (1580-1637)
et ils eurent le projet de faire connaitre ensemble un
livre qui donnerait a voir les plus belles gemmes.
Le livre ne parut jamais mais la correspondance
atteste la vive affection et les hautes connaissan-
ces de Rubens a l'egard de ces petits monuments
de pierre dure. Un manuscrit autographe de 1628
donne une liste de 53 de ceux-ci (Paris, BnF, Ms.
Fr. 9530, fol. 248re,v et 249') mais on se fera une
idee plus correcte de ['importance de sa collection
en parcourant l'inventaire, dresse en 1658 par Jean
35
La Vie des Musees
Chifflet, dcs 212 gemmes de la collection d'Albert
Rubens, son fils (Besancon, Bibliotheque munici-
pale, Ms. Chifflet 189, fol. 2'-Tf\
Nous sommes beaucoup moins bien renseignes
sur la collection de monnaies de Rubens24. Pei-
resc, dans une lettrc datee du 26 novembrc 1621,
la qualifie pourtant d'immense (CDR II, p. 295)
mais Rubens lui-meme n'en parle presque pas. On
ne possede guere qu'une lettre a Peiresc (4 sep-
tembre 1636 - CDR VI, p. 165), qui mcntionne
['acquisition de deux monnaies romaines, l'une de
Commode, l'autre de Marc-Aurcle. On ne saurait
douter pourtant que cette collection fut a la fois tres
large et prisce par son possesseur. Lorsque Peiresc,
avec sa curiosite universelle, en vint a s'interesser
aux monnaies gauloises, il sollicita son ami Ru-
bens qui, en reponse a sa demande, lui fit cadeau
de 50 monnaies de ce type en janvier 162225. Qui
posseclait a l'Cpoque cinquante monnaies gauloises
devait posscder plusieurs centaines de monnaies
romaines et il n'est pas improbable que les avoirs
de Rubens se soient montes a plusieurs milliers. II
est certain aussi que devaient y figurer des pieces
de toute beautc, celles-la merae qu'il avait pris soin
de ne pas vendre a George Villicrs.
Mais, qu'il collectionnc les monnaies ou les gem-
mes, Rubens le fait toujours de son double point de
vue : celui d'un artiste devenu grand seigneur. Mu
par Tart ct non par Thistoire, Rubens accumule le
beau, dans la mesure de ses moyens toujours plus
larges. En ce sens, il s'oppose a Peiresc, 1'erudit.
Des lors qu'il avait la possibility d'acquerir des ca-
mees, Rubens le fit. Peiresc s'inscrit dans la tradi-
tion humaniste d'un Goltzius : il voyage beaucoup,
examine personnellement les cabinets par dizaines,
prefcre les monnaies qui rendent mieux compte de
Thistoire passee que les gemmes (et qui lui sont
plus acccssibles). Rubens est lance a la poursuite
du beau en sc tournant a la fois vers ses contempo-
rains, qu'il veut epatcr, et ses devanciers, qu'il vcut
surpasser. C'est ce qu'ecrit et comprend un Peiresc
un peu flattcur, alors au debut de leur amitie, dans
une lettre du 23 decembre 1621 (CDR II, p. 317):
« Non mi maraviglio veramente che V. S. si dilecti
piu dellc cose antique d'eccelentc macstria che del-
le mediocri, poi che ognugno ha piu naturale inchi-
nationc ad amare i pari suoi, o che s'avicinano al
suo proprio humorc, sendo V. S. arrivata al supre-
mo grado di perfettione in questa sua nobilissima
professione sopra ogni altro del suo secolo e se, per
non offender la sua modestia, non dico del 1 i altri
secoli passati, ancora son ben sicuro ch'clla e arri-
vata al pari delli piu eccelenti, et per cio non puo
senza violenza, assoggiettare il suo genio elevato a
cose piu basse ct passate per mani barbare »26.
On a voulu souligner le fait que Rubens, le collec-
tionneur, s'est tourne vers les antiques et n'a pas,
comme Rembrandt (1607-1669), le scul que This-
toire de I'art lui oppose par dela les siecles, porte sa
curiosite plus loin dans l'espace ou dans lc temps,
vers les civilisations exotiques ou les produits re-
marquables de la nature27. C'est, je crois, un assez
mauvais proces pour une situation qu'expliquent
avant tout les moyens respectifs et les milieux so-
ciaux des deux artistes. II est loisible de penser
qu'un Rubens, moins en fond, se serait tourne vers
les coquillages et les vetements d'autres continents.
Mais pourquoi, enrichi par son art et son sens des
affaires, aurait-il cvite le faste de ['antique avec ses
possibilites d'identifications imperiales ou royales?
L'antiquite romaine, la collection et le sens des af-
faires rapprochent Goltzius et Rubens, comme bien
d'autres a leurs epoques dira-t-on. Leur erudition
a chacun fut rccllc et reconnue. Goltzius en pro-
fita pour realiser des ouvrages grand public qui le
firent vivre. Rubens le fit davantage pour I'amour
du beau. L'opposition des genres entre Peiresc et
Rubens - la primaute de Thistoire d'un cote, celle
de Part de l'autre - peut etre transposed a Goltzius.
Toutefois, il serait malvenu, je pense, d'y voir un
signe des temps, une evolution entre deux mondes.
On y vena davantage la rcsultante d'une difference
de temperaments et de ressources. A cettc aune,
Rubens fut imbattable : un tel artiste attcignant une
telle richesse et une telle reconnaissance sociale,
voila qui ctait sans comparaison. Nulle surprise des
lors si les monnaies, qui sont du cote de Thistoire,
furent moins mises en avant par lui que les camees
passes de mains royales en mains royales.
Notes
1 Hubert Goltzius ne doit pas etre confondu avec son nevcu
Hendrik (Mulhbracht. pies de Venlo, 1558-Haiicm, i er jan-
vier 1617). lequel, apres avoir ete i'cleve a Anvers de Philippe
Galle (1576-1577). s'installa a Harlem pour devenir lc maTtrc
36
La Vie des Musees
d'unc forme dc manicrisme hollandais et dont Pceuvre grave est
aujourd'hui portee au pinacle (avec notamment uiie retrospec-
tive au Metropolitan Museum a New York en 2003).
2 Voir F. de CALLATAY, Lambert Lombard (1505/1506-1566)
et les mommies antiques (a paraitre en 2007 dans les Actes du
Colloque Lambert Lombard tenu a Liege en avril 2006),
3 D. LAMPSONIUS, Lamberti Lombardi Apud Eburones
Pictoris Celeberrimi Vita, Bruges, Ex Of'ficina Hubert! Golt-
zij, 1565^ p. 3.
4 Voir Ch. E. DEKESEL, Hubertus Goltzius. The Father of
Ancient Numismatics. An Annotated and Illustrated Biblio-
graphy, Gand, 1987 et Ch. E. DEKESEL, Hubertus Goltzius
{Venloo i526-Bruges 1583) and his Icones Imperatorum Ro-
manorum, in R. PERA (ed.), L'imaginario delpoterc. Studi di
iconografia monetale, Rome, 2005, p. 259-69* pi. XX-XXB.
Voiraussi le catalogue de P exposition tenue a Bruges en 1983
pour le quatre-centieme axiniversaire de la mort de Goltzius :
W. LE LOUP (ed.), Hubertus Goltzius en Brugge 1583^1983,
Bruges^ 1583 (avec des articles biographique et numismati-
que de Ch. E. Dekesel)-
5 H. GOLTZIUS, C. Julius Caesar, Bruges, 1563* feuille aa3 v°;
6 Voir Particle detaille qu'en a donne Ch- E. DEKESEL, art.
cit. (2005), p. 263-77.
7 Sur la redecouverte de cette technique, voir W. LE LOUP, Hu-
bertus Goltzius, drukker-graveur, in Archief- en Bibtiotheekwe-
zett, 1975 (1 -2), p. 33-49 et (3-4), p. 567-91 ct Hubertus Goltzius
drukker-graveur, in W. LE LOUR op. at (1983), p. 37-50 ainsi
que Ch, E. DEKESEL, art. cit. (2005), p. 270-3.
s Dc precienses informations sur le periple de Goltzius. avec ses
etapes et le nornbre de jours passes dans certaines villes, se trou-
vc dans un livre annote par lui, le Calendarium historicum de
Michael Beuther de Carlstott (Francfort, 1557), et aujourd'hui
conserve a la Ribliotheque royale dc Belgique (RPTI 38334A).
9 M. P, HORN1K et S, E. SMITH, Who s Who: 400 years ago,
in Scienza Nuova, 2, 1953, p. 42-57,
111 Voir les deux cartes de ses voyages donnees dans W. LB
LOUP, op. cit. (.1983), p. 92-3.
11 Voir, par exemple> J. CUNN ALLY, Images of the Illustrious. The
Numismatic Presence in the Renaissance, Princeton, 1999, p. 43.
12 V. TOURNEUR, La collection Laevinius Torrentius. fjn ca-
binet de. medailies en Ikdgique au XVle siecle> in Revue beige
de Numismatique,l0, 1914, p. 2Sl-5+
,? Voir Ch.E. VVK&SBLMt&erius Goltzius inDouai(5 Ji. 1560-
14.JJ,1560), in Revue beige de Numismatique, 127,1981, p. 117-
25 et J. CUNNALLY, op. cit. (1999), p. 162, note 9-
14 Sur cette question, voir G. A. CELLINI, Notizie di rinve-
nimenti monetali a Roma nel XVI e XVII secolo, in Numis-
matica e Antichitd Classiche, 30, 2001, p. 339-60 et E de
CALLATAY, art. cit. (2007).
15 Voir R. BOGAERT, Petite hisioire des fausses monnaies
d'Odenalh, roi de Palmyre, in Studia P. Naster oblata. 1: Nu-
mismatica Antiqua, I, Lou vain, 1982, p. I51-9fpl. 20 etF. de
CALLATAY, Un faux a la puissance deux : un tetradrachme
d'Alexandre imite d'apr&s Goltzius, in Revue beige de Numis-
matique, 138, 1992, p. 157 et pi. 18, 5-6.
16 W. LE LOUP, op. cit. (1983), p. 41-2 (199 Vi rames de pa-
pier «pour imprimer ledit Augustus», soit e. 1 000 exemplai-
res; c, 700 pour les Fasios cn 1566 et sans doute plus pour
d'autres ouvrages; un tirage de 1 000/1 250 cxcmplaircs est
quaMe de normal pour 1'epoque s'agissaot d'ouvrages in-4°
ou in-8°).
17 Deux auteurs sont a citer lei : Marjon Van der Meulen (M.
VAN DER MEULEN, Petrus Paulus Rubens Antiquarius.
Collector and Copyist of Antique Gems, Alphen aan den Rljn,
1975 et Rubens, Copies after the Antique, Londres, 1994-5
(vol. 1: Texte; vol. II: Catalogue; vol 111; Planches et index)
ct Jeffrey M. Muller (L M. MULLER, Rubens's Museum of
Antique Sculpture: An Introduction, in The Art Bulletin, 59,
1977, p. 571 -82; Rubens. The Artist as Collector, Princeton,
1989 et Rubens's Collection in history, in K. LOHSE BEL-
KIN ct F. HEALY (ed.), A House of Art. Rubens as Collector,
Anvcrs, 2004, p. 10-85). A ceux-ri, on ajoutera, sans verita-
ble mteret desormais M. JAFFE, Rubens us a Collector, in
Journal of the Royal Society of Arts, 1969, 117, p. 641-60.
111 Rubens possedait deja, des avant 1618, certaines pieces ra-
menees d'ltalie, dont le celebre buste de Seneque.
* Voir J. M. MULLER. op. cit. (1989), p. 82-7.
2f> Outre les ouvrages cit£s ci-dessus, voir O. NEVEROV.
Gems in the Collection of Rubens, in The Burlington Maga-
zine, 121, 1979. p. 424-32.
21 R. de P1LBS, Conversations sur la connaissance de lapein-
ture et sur le jugemem qiCon doit faire des tableaux, Paris.
1677, p. 215.
22 CDR V, p. 291-2 (Paris, BNF, Ms. fr. 9530, fol. 290r - lettre
dc Rubens a Pcircsc datce d'aout 1630). CDR - M. ROOSES
et C. RUELENS, Correspondance de Rubens et documents
epistolaires concernant sa vie et. ses azuvres, Anvers, 6 vol..
1887-1909, Voir M. VAN DER MEULEN, op. cit. (1994), I,
p. 209,
23 Albert Rubens, lui-meme collectionneur passioiine, avait il
est vrai quelque peu agrandi la collection de son pere.
24 Voir M. VAN DER MEULEN, op. cit. (1975), p. 21-4.
2^ Ibid, ct p. 226-30 (Appendix G). Lc nombre de 50 mon-
naies figure dans unc lettre dc Peircse a Sallette (R. LEBE-
GUE, Les correspondants de Peiresc dans les anciens Pays-
Bas, Rruxelles, 1943, p. 46-7)+ On possede un manuscrit dc
la main de Peiresc qui domic les provenances des dons au
cours de ses voyages (La Haye, Musee Meermanno-Wes-
trecnianum, Ms. 10 C31, fol. 93-4). Le nombre de monnaies
gauloises pmvenant dc Rubens («A RVBENIO») s'eleve a 23
(ou 27, ce qui correspondrait aux 27 monnaies «recouvrees
de Mr Rubens en Janu. 1622» indiquces dans Pinvcntaire des
biens de Peiresc [Carpentras, Ms. 1869, fol. 26r]).
lb « II ne m'^merveiMc pas vraiment que Voire Selgneurie
sc delectc plus des choses antiques d'excellente facture que
des mcdiocres, puisque chacun a plus dTnclinaison naturelle
a aimer ses pairs, ou ceux qui s'approchent de son tempe-
rament partieulier ; Votre Seigneurie est arrivec a un grade
de perfection dans sa tres noble profession au-dessus de tout
autre de son siede et, pour ne pas offenser sa modestie, je ne
dis pas des autres siecles passes, encore qu'il soit bicn certain
qu'elle est arrivee a equivaloir les rneilleui\s. et pour cela elk
ne peut sans violence assujettir son genie eleve a des choses
plus basses et passees par des mains barbares » (trad., tres
liltcrale, dc l'auteur).
27 J. M. MULLER. op. cit. (1989), p. 72-3.