Les applications restreintes de la « loi de Gresham » au monde hellénistique moreM. ASOLATI et G. GORINI (éd.), I ritrovamenti monetali e la legge di Gresham. Atti del III Congresso Internzionale di Numismatica e di Storia Monetaria, Padova, 28-29 ottobre 2005, Padova, 2006, p. 21-33. |
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I RITROVAMENTI MONETALI E LA LEGGE DI GRESHAM
AM del HI Congresso Internazionale di Numismatica e di Storia Monetaria
Padova, 28-29 ottobre 2005
Estratto
E S E D R A
Francois de Callatay
LES APPIJCATIONS RESTREINTES DE LA "LOI DE GRESHAM"
AU MONDE HELLENISTIQUE
"La mauvaise monnaie chasse la bonne": cette pseudo-loi, dite de Gresham (c.
1519-1579)', tres imparfaite dans son principe2, formulee autrement. par lui, mais
bien presente, comme Ton sait, deja deux siecles auparavant chez Nicolas Oresme
(1320-1382) dans son traite De moneta (c. 1357) [pour ne pas remonter plus haul]
et mieux etablie encore par Nicolas Copemic3, a pour cadre de pensee un monde,
qu'il soit medieval tardif ou renaissant, caracterise par la circulation concomitante de
nombreuses especes monetaires n'ayant ni le memo poids ni le meme titre de fin. On
connait la place occupee alors par les marchands et les changeurs4,1'importance pour
ceux-ci des tarifs et des boites de poids. Cette impression est confirmee par les tresors
de ces epoques dont une large proportion atteste une grande variete de monnayages.
Les affaires monetaires se presentaient sous un jour different en Gfece ancienne, du
moins si on se place du point de vue de l'utilisateur et de ses choix raicro-economiques
(ce qui correspond a l'espritdans lequel Oresme ou Gresham formulerent leurs propos).
On laissera done de cote les manifestations, nombreuses a l'epoque hellenistique, qui
decoulent non pas d'un choix de l'utilisateur mais de la capacite du pouvoir emetteur
a imposer un systeme defavorable a celui-ci5. Ont cle la sorte ete exclus de ce panorama
les cas d'instauration d'un systeme ferme d'economie monetaire6.
1 Rappelons que Sir Thomas Gresham, le fondaieur du Royal Exchange a Londres, fut d'abord et
pendant longtemps I'agent de la cour anglaise a Anvers. Dans une de ses lettres adressees a la reine
Elisabeth I, il ecrivit plus cxactement: «good and bad coin cannot circulate together". On trouve pour
la premiere fois l'expression "loi de Gresham" sous la plume de l'economisie anglais Henry Dunning
Macleod (1821-1902) (Macleod 1858).
2 Historiquement, d'un point, de vue macro-cconomique, e'est sans conteste la bonne monnaie qui a
chasse la mauvaise (MuNDElX 1998).
3 Voir Fishisurn 2004 et, infra, la contribution de C. Crisafullj.
1 Extrayons une citation de la vaste litterature a ce sujet: «Sur 503 Parisiens riches assujettis a l'impot
de 1423, on compte 43 changeurs. Dix changeurs figurent alors parmi les 20 contribuables le plus
lourdement taxcs» (Favier 1987, p. 168).
5 Conlra Noe 1949.
6 "Le bronze chasse l'argent" consiitue un autre cas d'espece de ce type. Un passage tres commente
des Grmouilks d'Aristophane (v. 718-26) evoquc l'obligation faite aux Atheniens, a l'epoque classique,
d'accepter de la mechantc monnaie de bronze a la place de leur bon argent. Cette imposition, plus lard
annulee par un autre decret qui en revient a la monnaie d'argent (Aristophane, Assemble desfemmes, v.
821-2), teinoigne de la possibilite de voir un tnetal monnaye chasser I'autre. Une telle situation semble
avoir prevail! dans l'Egypte ptolemaique lorsque, suite a l'lntroduction par Ptolemee II Philadelphe d'un
vaste monnayage de bronze, la monnaie d'argent se rarefia dans la chora. C'est qu'il existait un agio a
fournir en plus pour qui entendait proceder a un paiement en nionnaies de bronze et que, dans ces
conditions, la monnaie d'argent, les tetradrachmes a l'effigie de Ptolemee I Soter, furent activement
thesaurises par ceux qui y avaient un acccs privilegie. Je n'ai pas pu voir Fishburn 2000.
!2
francois de gaulata?
GeNERALITES SUR LE TITRE ET'LE POIDS DES MONNAIES HELLENISTIQUES
Purete generals, de I'aloi. Le monde grec tut caracterise dans son ensemble, et jusqu'a
son terme pratiqnemcnt, par remission de monnaies d'or ct d'argent ires purs, dont
le titre de fin depasse les 98% (les 988/1 000Sroes meme) la plupart du temps. Les
exceptions existent: parfois, lorsque le pourcentage de cuivre depasse le 1 % ou le 1,5%,
il taut supposer un ajout. intentionnel. De tels cas demeurent exceptionnels pour Tor
et rares pour l'argent, du moins jusqu'au debut du troisieme tiers du 2P s. La monnaie
precieuse est done reputee generalement.de bon aloi, d'ou qu'elle provienne.
Appurtenance a tine meme norms ponderale. Or, non seulement, les monnayages d'or
et d'argent presenters des titres equivalents, mais surtout, ils s'organisent en larges
panoramas repondant au meme e talon ponderal. A l'epoque hellenistique, un e talon
va connaitre une indeniable suprematie sur les autres: l'etalon de poids attique qui,
adopte par Alexandre le Grand pour ses numeraires d'or et d'argent, prolongera
le succes deja acquis par les chouettes atheniennes aux V et IVC siecles7. Ainsi qu'il
ressort des comptages de tresors presentes ci-apres, la situation la plus courante a
l'epoque hellenistique est celle de vastes zones qui ont vu circuler des monnaies de
bon et meme aloi taillees selon la meme norme metrologique.
Grande longevite. des pieces dans la circulation. Des lors et sans surprise, assiste-t-on a
une circulation prolongee des especes monetaires. Bien entendu, les pieces mises en
circulation s'usent et le frai en diminuent le poids au gre des transactions mais nous ne
possedons pas de trace d'un decri monetaire ordonne parce que les pieces anciennes
etaient devenues trop legeress. Plus decisif que cet argument a sikntioest le temoignage
des tresors. Ainsi, il ne semble pas que les utilisateurs aient ete genes vers 200, voire
meme plus tard, de recevoir et. d'echanger des tetradrachmes emis plus d'un siecle
auparavant du vivant d'Alexandre le Grand, lesquels, tout de meme, perdaient pres
de 35 eg par siecle de circulation0. Nombreux sont les tresors qui attestent la grande
longevite du numeraire de poids attique, et singulierement celle des alexandres10. On
pourrait multiplier les exemples par dizaines. Certes le stock des alexandres emis au
4C s. s'epuisc avec le temps (ils rcprescnterait encore plus de 10% de toutes les pieces
vers 200 av. J.-C.)", mais, autant qu'on puisse en juger, ce phenomene s'explique par
un taux de perte naturelle, d'ailleurs assez faible (bien en dessous des 2% par an).
II est sans rapport avec un eventuel decri ou retrait des especes par le pouvoir royal.
7 D'autres etalons subsisteroni, et d'abord l'etalon eginetique en Grece cenirale ei dans le Peloponnese
ou l'etalon rhodicn a Rhodes ctsa pcrce.
s Picard 1996, p. 248.
9 Dfxamare 1994, pp. 177 ct 183 : c. .18 eg pour les drachmes.
10 Pour evoquer quelques exemples decouverts lors de fouilles officielles, on citera, pour les fouilles
menees a Sardes, les 55 monnaies d'argent deeouvert.es en 1911 dans la base de la statue cultuelle
d'Artemis (IGCH1299 - c. 220-214 av. J.-C.) ou les 60 tetradrachmes mis au jour la meme annee dans un
vase (/(XT/1318- c. 190 av. J.-C). Situation identique a Perganxe pour les 22 tetradrachmes retrouves dans
une oenochoe lors des fouilles menees en 1960 (IGCH 1303 - c. 201 av. J.-C). Ces tresors enfouis a la fin
du 3C s. ou apres contiennent a chaque (bis des tetradrachmes emis au 4" s.
11 Par excmple, IGCH 1405 (Gordion 1961) = 12% (12 sur 100); IGCH 1406 (Gordion 1951) = 13,2%
(15 sur 114).
I.F.S APPLICATIONS DE LA "LOI DE GRESHAM" AU MONDE HEM.ENISTIQUE
Tout se passe comme si les pouvoirs emetteurs, satisfaits d'avoir emis de la monnaie
pour rencontrer un besoin precis tout en realisant un profit, s'etaient par la suite
desinteresses du devenir des pieces en circulation.
L'ATTITUDE DES UTILISATEURS
Les utilisateurs, banquiers et marchands, ne semblent pas non plus avoir temoigne
le plus grand interet pour le poids des pieces apres leur mise en circulation. Du moins
est-ce la ce que Ton est tente de conclure de la conjonction de deux faits: 1'absence de
tfesor d'epargne selective et celle de rognage ou de limage des pieces.
L'absence d 'epargne selective. De fait, parmi la masse des tresors de monnaies grecques
(quelque 3500 recenses jusqu'ici pour toutes les periodes et les metaux), on est en
peine de designer une trouvaille temoignant nettemcnt d'une epargne selective pour
laquelle le proprietaire aurait pris soin de retenir les pieces les plus lourdcs, ainsi
qu'on croit en detenir quelques exemples (et. quelques-uns seulement d'ailleurs)
pour la Rome imperiale avec les tresors d'aurei de Corbridge et de Didcot12 ou celui,
curieux, de Snettisham13. Cette derniere trouvaille, enfouie vers 154-155 ap. J.-C,
a du appartenir a un orfevre. Outre une quantite de gemmes, de bagues el autre
argenterie, elle contenait 83 monnaies d'argent dont 74 pour le seul Domitien (81-
96 ap. J.-C). On pense que son proprietaire avait soigneusement mis de cote ces
deniers pour la qualite superieure de leur argent. Nulle part, a ma connaissance pour
les tresors monetaires hellenistiques, ne s'observe de volonte deliberee en ce sens;
on ne rencontre pas d'ensemble de monnaies toutes fleur de coin en depit de dates
echelonnecs de production.
II ne semble pas non plus que, s'agissant d'un lot de monnaies fraichement battues,
on distingue une volonte d'avoir mis de cote les exemplaires les plus lourds. II en
resulterait une distribution des poids obeissant a la loi de Poisson, soit. une courbe
normale (ou gaussienne) tronquee de sa queue inierieure, ce qui ne s'observe pas14.
Mais reconnaissons que la preuve est delicate a etablir. Le concept raeme de tresor
d'epargne, comme "Idealtyp", a recemment recu de severes critiques15.
L'absence de rognage et de limage a jusqu'ici peu emu les specialistes des monnaies
grecques qui n'ont pas era utile de donner un commentaire a cette obsen'ation.
On en appelle d'ailleurs a un travail d'ensemble, fonde sax des observations et des
comptages precis. Dans l'attente de celui-ci, on note que les tranches des monnaies
d'or el d'argent emises a la periode hellenistique ne presenlent pas de coup de cisailles
12 Biand, Ork-a-Ormstoin 1997, p. 92.
" Burnot 1997, pp. 16-19.
" Dans son Hvre sur frai et ses lots, F. Delamare (1994) ne pose pas la question du rognage, laquelle
a pourtant une incidence directe .sur le poids des especcs en circulation. On voit bien que, dans une telle
evcnnialitc (et en admettant pour la facilite que le taux annuel de rognage par les particuliers soit reste
constant), e'est autant a retranchcr de Taction du frai par abrasion naturelle, qui pourrait des lors etrc
revue a la baisse.
13 Backendorf 1998, p. 190; Buttrev 1999, pp. 528-530.
FRANCOIS Dli CALLAfAY
(rognage - "clipping") ou de stries dues a Taction d'une lime (limage - "filing") et, plus
generalement, aucune marque d'alteration du poids16-. La pratique du rognage se
developpera plus tard, au corns de l'Antiquite tardive, ou ellc concerne avant tout les
monnaies d'argent, et de facon preferentielle, doit-on ajouter, les monnaies d'argent
retrouvees en Angleterre17. La pratique est eourante au Moyen Age18.
S'agissant du monde grec, on a pourtant era la reconnaitre dans un terme
technique atteste a Delos (Inventaire delien de l'annee 250 av. J.-C.) ainsi que dans
trois contrats d'emprunt, de memc nature et presentation, passes entre la petite cite
d'Arkesine sur l'ile d'Amorgos et des preteurs a l'epoque d'Alexandre le Grand ou
des Diadoques19. Le terme oXocx£epr|s, qui peut signifier "entier", "intact", "d'un seul
morceau", "total", "global", fait partie des qualites exigees par les creanciers pour les
monnaies qui doivent leur etre retournees. U a ele interprete dans ce contexte precis
comme la preuve a rebours de 1'existence de pieces usees et/ou rognees20. O. Picard a
porte sur cette question un avis different21. Cet adjectif ne se concoit que s'appliquant
au poids des pieces. II distingue trois explications potentielles, dont il en ecarte deux.
II lui semble impossible en effet que le terme o\oa£epr|9 fasse reference au frai des
pieces, Cant les tresors temoignent de la circulation prolongee de monnaies usees.
Les pieces rognees lui paraissant «rares, si meme il en existait», il a du mal, comme
numismate, a admettrc une explication dans ce sens. II est. d'ailleurs saugrenu, ajoute-
t-il, d'imaginer que les hieropes de Delos aient pris la peine de specifier qu'ils n'ont
pas eu recours pour leurs pesees d'objets precieux a des pieces rognees. Des lors,
Fexplication qu'il retient concerne le poids non pas d'exemplaires individuels, uses
ou rognes, mais celui de monnayages emis tres ofliciellement en dessous de la norme
pleine de l'etalon dont ils se revendiquent. Ainsi, e'est ce qui lui importe, les cites
eubeennes auraient continue aprcs 338 a faire partie de Faire monetaire de l'etalon
atdque quoique frappant desormais des drachmes d'un poids de c. 3,40-3,70 g au lieu
des 4,30 g attendus. II s'agirait de drachmes taillees sur un ctalon attique reduit; il n'y
aTirait pas lieu done d'imaginer pour elles un passage a l'etalon rhodien. On reviendra
sur ces monnayages d'ctalon dit "reduit" ou "leger".
Ne cheichant ni a mettre de cote les exemplaires les plus lourds ni a rogner
discretement la tranche des pieces, les manieurs d'or et d'argent monnayes paraissent
n'avoir ete, en Grece ancienne, que moderement guides par l'esprit de lucre. Est-ce
K' Le rognage, qui a toujours ele severement combattu, se congoit comme une action par nature
discrete, si possible invisible aux yeux des utilisateurs. On ne le confondra pas avec d'autres types
d'alteration, comme par exemple le calibrage, d'un coup de gouge en plein type, des deniers romains
republicains apres emission (Stankard 1993).
" Burnett 1984; Depeyrot 2002, p. 24; Guest 2005.
18 ok Roovkk 1948, pp. 183-184, 236 ; Booaert 1968, p. 31; Frrrs 2001; Depeyrot 2002, p. 24. II y aurait
a reunir tous les procedes utilises ou supposes avoir ete utilises pour lutter contre le rognage: les tranches
dcntclccs (monnaies serrati), I'extension d'un type circulaire jusqu'au bord precis de la monnaie (ce
qui suppose une maitrise sur la forme de celle-ci), etc. Aucune de ces pratiques ne se rencontrent
apparemment dans lc monde grec (les seules emissions dentelees concernent les bronzes seleucides), ce
qui, a contrario, renforce la presompdon d'absence de rognage.
19IG, XII 7, 67B (ligne 21), 69 (ligne 23), 67A (ligne 11) = Migeotte 1984, nn. 49, 50, 51.
20 Booaert 1968, p. 319; Migeotte 1977, p. 134; Migeotte 1984, p. 174.
21 Picard 1996, pp. 247-248.
LES APPLICATIONS Dii LA "LOI DE GHESHAM* A.U MONDE HELLENISTIQUE
a dire que, comme le soutenait M.I. Finley, la societe grecque etait pen portee au
profit? II faut rester prudent avant d'ajouter tine piece (en 1'occurrence a decharge)
au dossier du rationalisme economique dans I'Antiquite.
L'absence apparente de traces de rognage sur les exemplaircs parvenus jusqu'a
nous (iepeions qu'on aimerait etre mieux fixe a ce propos) n'implique pas de facon
transitive que le phenomene n'a pas existe et encore moins que les utilisateurs n'ont
pas ete forternent tentes. La Ijx Cornelia da falsis, prononcee en 82 av. J.-C. sous Sylla,
punissait ceux reconnus coupables d'avoir lave (lavare), fondu (conflare), rognc
(radere), casse (cotrumpere) on abimc (vitiare) le numeraire officieP. On n'a toutefois
pas reconnu jusqu'ici sur les monnaies romaines republicaines les traces de rognage
que cette loi est censee combattre. II en va de merne pour les deniers carolingiens,
rarement limes dans les medailliers, alors memc que plusieurs textes de loi denoncent
a l'epoque cette pratique23. La pauvrete documentaire d'aujourd'hui peut resulter
du combat efficace d'hier. Inversement, il est acquis a present que le rognage des
pieces, pratique a grande echelle sur les siliques des 4C et 5e s. ap. J.-C, ne lut pas
le resultat d'une activite frauduleuse individuelle mais fut decide de ("aeon officiclle
(probablement en Angleterre) au gre des reductions de poids24.
L'image est done brouillee: il existe des pcriodes pour lesquelles nous ne possedons
pas (peu) de monnaies rognees alors que des textes y font reference; il en existe
d'aulrcs pour lesquelles nous possedons des monnaies rognees sans que cela ne
renvoie a de la f raudc individuelle.
Inversement, il y a lieu de se demander pourquoi un changeur avise de cette epoque
n'apas recouru au rognage des especes qu'il manipulait. II serait tentant d'imaginer qu'il
en ait etc dissuade par la peur d'une repression impitoyable si, precisemenl, nous ne
venions de rappelcr l'apparent dedain du pouvoir emetteur pour son numeraire aprcs
sa mise en circulation (voir toutefois la Loi de Nicophon a Atbenes2'). Je me demande si
n'ont. pas joue un role deux causes, tres differcntes de nature mais creant toutes les deux
une opposidon, semble-t-il, entre le monde grec et le Haut Empire romain d'une part,
r,\ntiquite tardive et le monde medieval de l'autre. La premiere raison est technique
et pourra paraitre triviale: l'epaisseur des numeraires en circulation. Les monnaies
rognees, aux 4C et 5C s. comme au Moyen Age, presentent des tranches tres fines (c.
1 mm), ce qui rend praticable un rognage precis du contour. La ceuxieme raison est
structurelle et concerne la possibilite de "frappc libre". Al'inverse decertaincs situations
medicvalcs, les particuliers n'avaient pas, ni en Grece ni a Rome, le pouvoir de se rendre
a l'atelier monetaire pour convertir en monnaies leurs metaux precieux2". II y a la une
circonslance defavorable pour negocier le fruit d'un rognage frauduleux.
Au passage, on observera que cette circulation prolongee des especes, qui fait se
cotoyer monnaies usees et monnaies fraiches, est susceptible d'etre interpretee dans
le sens d'une monetarisation accomplie des echanges. En effet, nole R. MundelP,
a B(x;akri 19G8, p. 318 [note 70]; Rebuffat 1996, p. 154.
25 Depevkot 2002. p. 24.
Du-a-Roi 2002, p. 24; Guest 2005.
25Stroi.d 1974.
26 de Cai.IjVew 2006. On notera que l'interei modcrnc pour la "loi de Gresham" s'est dcvcloppe dans
la sccondc moilie du 10'' s., a l'epoque du bi-melallisme moneiaire et dc la frappe libre.
27 Mundeu. 1998, p. 7.
26
francois oe caj.latay
tant que les moyens d'ccbanges ne sour pas insuffisants, on ne sera pas surpris de
voir la bonne monnaie (la lourde) circuler aux cotes de la mauvaise (la lcgere), du
moment qu'elles aient toutes cours legal. L'utilisateur, quo Ton suppose mu par an
comporlement raiionnel ("rational behavior") ne sera confronte a un choix (en
l'occurrencc celui de garder pour lui la bonne monnaie) que si les instruments
d'echanges disponibles ne couvrcnt pas la demande. D'oti il est tcntant de conclure
a conlrario que le monde hellenistique, du moins a certains moments et pour certains
types de paicments, ne manquait pas de liquidilcs pour scs besoins.
L'attitude des i'oxtvoirs emetteurs
Le poclc comique Diphilos a decrit une scenette qui suppose l'usage concomitant
de monnaies taillecs sur deux ctalons differcnis:
Si tu demandcs: Combien ce loup de raer?, il (le marchand) rcpond: dix oboles, sans
preciser de quelles oboles il s'agit. Ensuite, quand tu lui corhptes l'argent, il exige des
pieces d'Egine; pais, s'il doit rendre de la menue monnaie, il rend de l'argent attique. Et,
dans les deux cas, il retient son benefice"'*.
L'anecdote est plaisante. Elle s'est peut-etre produite un jour mais on ne croira
pas qu'elle decrive une situation banale. Comme les monnaies de fouilles de I'Agora
en temoigne, on employait a Athenes de l'argent cl du bronze atheniens-". Le monde
grec au sens large, des rois et des cites, est un monde ou le pouvoir emettcur a plus
souvent cherche a imposcr l'usage exclusif de son numeraire a l'interieur de son
territoire que le contraire. On cite habituellement l'inscription d'Olbia.
Mais e'est surtoul la realite des tresors cjui pousse a dresser, du point de vue des
etalons ponderaux, une image cloisonnee de la circulation*".
Aires de circulation reslreintes a un etalon pondered. La plupart des trouvailles d'or
ou d'argent parvenues jusqu'a nous sont constitutes de numeraires appartenant au
meme standard de poids. C'est en lout cas cc qu'indiquc un examen mene pour la
circonstance et portant sur les tresors recenses dans V Inventory of Greek Coin Hoards*1.
Le derail des resultats precise epic, sur les 141 tresors hellenistiques d'Asie Mineure
ayant contenu des monnaies en metaux prccieux (de l'argent la plupart du temps),
132 (93,6%) sont constilues de pieces appartenant. au meme systeme metrologique
pour 9 seulement qui attestent I'existence de deux systemes au moins (6,4%). Le
detail par zones donne les resultats suivants:
-s Le passage se Home dans Athenee. VI. 225b. Jc rcprends la txaduclion donncc par Iacroix 1969,
p. 170.
^Kroll 1998.
30 Sur le cloisonnement de la circulation hellenistique, voir Lis Rjder 1999, pp. 1'595-1396: s. v.
"circulation" dans 1'index de son oeuvre avec renvois aux passages ad hoc.
31 IGCII. II landrail eu ndrc l'examcn a loules les trouvailles reprises dans les 9 "Coin 1 Ioarris» qui on(
pris la suite de VIGCil. II n'y a pas lieu de penscr toutefois que cet accroissement de la documentation
bouleverscrait. les resultats presentes ici.
LES APPLICATIONS D£ LA "LOI RE GRESHAM" All MONDE HELLUNISTIQUE
27
Asie Mineurc de l'Ouest: '14 (88%) - 6 (IGCH 1292, 1330, 1336, 1340,1349 ct 1359)
Asie Mineure du Nord: 17 (94%) -1 (IGCHVMb)
Asie Mineurc centrale: 26 (100%) -0
Asie Mineure du Sud: 15 (100%) - 0
Asie Mineure (indetermine): 30 (94 %) - 2 {IGCH 1444 et 1453).
Parmi les 9 tresors qui documenlcnt l'existcuce de plusicurs systemcs metrologiques,
4 d'cntre eux font juxiaposer l'etalon attique avec des monnaies cistophoriqucs
du royaume de Pergame (IGCH 1336, 1340, 1359 et 1453). On se rappelle que ce
tetradrachme cistophorique, dont le poids d'argent (c. 12,6 g) equivalaita trois quarts
de celui du tetradrachme de poids attique (c. 16,8 g), ctait echangc au pair awe ce
dernier. Le voyageur arrivant dans le royaume de Pergame ctait place dans l'obligal ion
d'echanger ses bonnes monnaies de poids attique corttre ces tetradrachmes
cistophoriqucs. La difference de poids (25%;) devait pousser ce voyageur a calculer
au plus juste ses besoins alin de ne pas se retrouver avec. de tclles monnaies hors du
royaume des Attales et dc l'economie rnonetaire fermee qui y avail coins.
L'Egypte ptolemaique avail egalement mis en place un systeme d'economie
rnonetaire fermee. Sur les 51 tresors hellenistiques d'or et d'argent repris dans YIGCH,
5 seulcment melent des monnaies appartenant a des systemcs differents :
F.gyple: 46 (90%) -5 (IGCH 1678, 1679, 1684, 1701 et 1721).
Ce resullat peut surprendre: non seulemcnt a-t-on rctrouve en Egypte des tresors
mixtes (tous dans le Delta) mais, a en juger d'apres l'echantillon examine, leur
proportion (10%) depasse celle observee pour l'Asie Mineure (6%;). Comme pour les
tresors mixtes "poids atlique/poids cistophorique" en Asie Mineure, il parait falloir
admettre, quel que soit le caractere dissuasif de la legislation, un certain pourcentage
dc trouvailles qui ne repondent pas au facies altendu.
L'aire geographique que VInventory of Greek Coin Hoards appclle le Levant permet
de proceder a un examen plus approfondi dans la mesurc ou une distinction csl
introduite cntre les tresors du 41' s. (enfouis Cntre 330 ct 300 av. J.-C.) et ccux qui Ieurs
sonl posterieurs (300-30 av. J.-C.). Parmi ces derniers, on a utilemcnt separe ceux
inhumes en Syrie du Nord de ceux inhumes en Syrie du Sud ct en Palestine:
1) Levant (330-300 av. J.-C): 8 (57%) - 6 (IGCH 1507, 1508, 1510, 1515,1517 et 1521)
2A) Syrie du Nord (300-30 av. J.-C): 53 (95%) - 3 (IGCH 1526, 1538, 1552)
2B) Syrie du Sud - Palestine (300-30 av. J.-C): 21 (62%) - 13 (IGCH 1593, 1597, 1601, 1604,
1607, 1609, 1610, 1616, 1617, 1619, 1628, 1629,1630)
Dans le dernier tiers du 4e s., nombreux sont encore les tresors mixtes. La situation
change ensuite, du moins en Syrie du Nord, avec un faux de 95% de trouvailles
homogenes. En Syrie du Sud et en Palestine, la situation est nettemcnt moins tranche.
On y trouve mele dc I'argent dc poids attique et ptolemaique (IGCH 1593, 1597 ct
1601 [ces trois tresors ont ete enfouis apres lc retrait des Ptolemees en 200 av. J.-C.])
mais encore voit-on les tetradrachmes seleucides voisiner avec des tetradrachmes de
Tyr (IGCH 1604, 1607, 1617, 1628, 1629 et 1630), d'Ascalon (IGCH 1609 et 1616) ou
d'Arados (IGCH 1610 et 1619).
FRANCOIS 0E CALLATAY
Le tableau general qui emerge est bien celui d'une circulation monetaire
cloisonnee a des aires geographiques et qui adniet, selon que Ton tienne compte ou
non des zones frontalieres32, entre c. 7 et 12 % de trouvailles heterogenes du point de
vue pondcraP. De tels chiffres se siluent tres en dessous dc ce qui s'obtient au Moyen
Age et a PEpoque moderneS4, ou Pheterogeneite parait etre la regie.
Avec des tresors composes de monnaies que ne differencient ni le litre de fin ni
le poids, avec des utilisateurs qui ne cherchenl ni a rogner ni a mettre de cote les
exemplaires les plus lourds, le champ d'action de la "loi de Gresham" apparahra done
comme restreint a l'epoque hellenislique par rapport a celui de 1'Europe occidenlale
aux 15* et 16c s.
Adulteration du litre: imitations dont le Hire a ete. adullere. Le monde grec ne fut certes
pas a l'abri des imitations monetaires. Mais, dans l'ensemble, il ne connut pas le
phenomene illustre par les "pennies" anglais de Jean PAveugle du Luxembourg et,
plus generalcment, par tous les monnayages qui reprennent consciemmcnt les types
d'un numeraire robuste, bien repandu et bien accepte, "mais" en modiliant a la baisse
la qualite de leur metal.
Certes, a Pepoque classique, les chouettes atheniennes furent imitees en bien des
endroits de la Mediterranee avec un taux de cuivre (et d'or !) superieur (entre c. 3
et 7%) a celui des chouettes emises en Attique (de c. 1 a 3%sr')- La loi de Nicophon
(c. 375 av. J.-C), decouverte sur l'Agora d'Athenes est. venue opportuncment nous
eclairer sur le role du dokimastes, le verificatcur ofliciel des especes86.
Pour la pcriode hellenistique, le cas le mieux documentc sans doutc concernc le
monnayage rhodien de la lin du 3l et du debut du 2's. av. J.-C., dont R. Ashton a montre
qu'il avail ete unite en differents endroits de la Mer Egee (a Samothrace, en Grecc
continentale, en Eubee, en Crete, a Kos, a Kaunos, a Mylasa) par des chefs de guerre
obliges de payer leurs troupes, surtout lors de la troisieme Guerre de Macedoine'7.
Une analyse des imitations cretoises a montre que la teneur en cuivre de ces monnaies
d'argent prescntait. des pourcentages (jusqu'a 37%) jamais atteints a Rhodes meme38.
II convient toutefois de se demander si les destinataires de ces imitations ont ete en
mesure d'operer le moindre choix vis-a-vis de ce vil numeraire et s'ils ont pu en etre
dupes. Ni Pun ni Pautre ne paraissent vraisemblables. Ces monnaies sont viles; tout le
monde le savait et clles ne se sont jamais substituees au bon numeraire rhodien.
Adulterations du poids: etalons pleins et elalons reduils. En Grece ancienne, les pouvoirs
'-' Le grand Ire-sot de Meydanoikkale (Cilicie, 1980 - "Coin Hoards", VIII. n. 308), qui mele desespcecs
de poids attique avec des especes de poids lagide, illustre le cas d'un tresor frontalier (Davksmf., Le Rider
1989).
'' Tons les iresors: 12,1% (36 mixtes sur 296); tous les tresors rnoins ccux enfouis au Ixvanl au 41
s»: 10,6% (30 mixtes sur 282); tous les tresors moins ceux du Levant du 4'' s. et ccux de Syrie du Sud/
Palestine: 6,9% (17 sur 248).
M Voir, pour la Belgiquc, Van Keymeoien 1973.
» DlEBOI.T, NlCOLET-PlF.rre 1977, p. 85.
1,6 On renvoic ici a Pedilion princepsde Stroud 1974.
37 On renvoie a loutc la bibliograpbie de R. /Vshton citt-e ici.
W Barrandon, Bresson 1997.
I.F.S APPLICATIONS 6E LA "LOIDE GRESHAM" AU MONDE I-BELLfiNISTIQUE
emetteurs onl de loin prefere jouer sur le poids du numeraire, c'est-a-dire sur le poids
reel des pieces par rapport a l'ctalon de reference, plutot que sur l'aloi39. C'est le sens
donne par O. Picard"1" au motoXoa^eprjg: «de poids entier», sous-entendu «par rapport
a l'ctalon plein sur lequel il est cense avoir ete taille». Deux mccanismes sont ici a
l'oeuvre, susceptibles chacun de recevoir de nombreuses illustrations.
D'une part, comme les monnaies restaient longtemps en circulation, elles finissaient
par perdre de leur poids, provoquant de la sorte un lent mais reel delitement de
l'etalon utilise. Ainsi, lorsqu'une cite etait amenee a cmeltre vers 200 av. J.-C. des
tctradrachmes de poids attique, choisissait-elle de calibrer celte nouvelle production
sur un poids rle c. 10,90 an lieu des c. 17,30 g attendus, qui auraient correspondu a
l'etalon plein de depart mais qui ne se rencontraient plus dans la circulation.
D'autre part, la tenlation existait d'augmenter lc benefice en monnayant
scicmment selon une norme legerement en dessous de celle en vigueur. Les exemples
ne manquent pas. Je m'arreterai au cas des tetradracbmes tardo-hellenistiques emis
a leurs noms par une serie de villcs de Phenicie, soit les cites d'Aigeai, de Seleucie de
Pierie, de Laodicee, d'Arados, de Tripolis, de Sidon, de Tyr et d'Ascalon.
Tableau comparatif des poids des ic'-tradrachmes
Elaiussa Aigcai SclciK it- Laodicee Arados Tripolis Sidon T\r Asralon
x>15,99 g 7 14 1
15,90-9 g
15,80-9 g 1 1 ?
15,70-9 g 2 p
15,60-9 g 2 p
15,50-9 g 1 p
15,40-9 g 1 16 2
15,30-9 g 37 2
15,20-9 g 5 138 9
15,10-9 g 8 238 17
15,00-9 g 6 13 183 19
14,90-9 g 1 12 15 131 12
14,80-9 g 1 28 4 92 3
14,70-9 g 6 24 6 63 2
1 4,60-9 g 32 11 1 28 1
14,50-9 g 41 15 2 27 3 3
14,40-9 g 47 9 16 27
14,30-9 g 32 5 1 17 1 104
14,20-9 g 15 6 1 11 92
14,10-9 g 1 5 1 2 12 1 30
14,00-9 g 1 7 5 6 1
13,90-9 g P 4 16 4
13,80-9 g 3 3 10 1
13,70-9 g 1 4 3 4
13,60-9 g 1 p 2 6 8
13,50-9 g 1 p 1 2
x<13,50g 1 26 2 7 10 10
* Howgego 1995, p. 114; Barrandon. BRESSON 1997, pp. 154-155.
1(1 Picard 1996.
FRANCOIS DE CAI.IATAY
La comparaison des poids dcs tctradrachmes frappes par ces villcs dans la premiere
moitie du 1" s. av. J.-C. montre bien, semble-t-il, comment les poids de toutes ces
cites s'organisent autour de deux systemes de reference, en 1'occurrence ceux des
principales cites emettrices, Arados au nord et Tyr an snd41.
Le tableau, qui classc les cites dans leur ordre geographique du nord au sud,
materialise a la fois l'attraction et le decrochagc dcs monnayages peripheriqucs par
rapport aux deux references les plus robustes de la region. Malheurcusement, nous
sommes mal renseigncs sur I'impact que ce type de situation, profitable a l'Etat, devait
entramer chez les utilisateurs.
Au total, on dira que, mis en perspective, le monde hellenistique parait avoir
presente un mediocre champ d'application a la "loi de Gresham". Caracterise par une
circulation des especcs monetaires en generate ties conlrolec, il a laisse peu ou moins
de place a la concurrence monetaire et done au libre choix de ses utilisateurs.
de Cantata* 2002, p. 84.
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