Le transport des monnaies dans le monde grec more

Revue belge de Numismatique, 152, 2006, p. 5-14.

REVUE BELGE DE NUMISMATIQUE ET DE SIGILLOGRAPHIE BELGISCH TIJDSCHRIFT VOOR NUMISMATIEK EN ZEGELKUNDE publiee SOUS LE HAUT PATRONAGE DE S. M. LE ROI par la SOCIETE ROYALE DE NUMISMATIQUE DE BELGIQUE uitgegeven ONDER DE HOGE BESCHERMING VAN Z. M. DE KONING door het KONINKLIJK BELGISCH GENOOTSCHAP VOOR NUMISMATIEK Directeurs pRANgois de CALLATAY, Johan van HEESCH, Ghislaine MOUCHARTE, Raf VAN LAERE CLII - 2006 BRUXELLES BRUSSEL Francois DE CALLATAY (*) LE TRANSPORT DES MONNAIES DANS LE MONDE GREC Le monde grec, de l'archaisme jusqu'a la fin de la periode hellenistique, a livre tres peu d'informations sur le transport de fonds, et en particulier de monnaies. Les representations figurees sont pour ainsi dire inexistantes (encore qu'aucun releve — pas meme sur les vases — n'ait, a ma connais- sance, ete tente); les sources litteraires sont maigres et, la plupart du temps, relatives au transport d'avoirs individuels; l'examen des tresors et des monnaies de fouille est une source inepuisable pour qui etudie le voyage des monnaies (voyage des hommes et aussi, veut-on croire, des marchandises) mais ne nous dit rien sur les conditions de leur transport. A la mediocrite des sources disponibles — leur silence total meme sur bien des points —, s'ajoute le morcellement politique qui, sauf a l'epoque hellenistique, complique toute tentative de modelisation telle que l'Em- pire romain parait la favoriser, avec sa forte centralisation monetaire et l'etendue de son territoire. On ne s'etonnera pas des lors que l'etude des monnayages grecs n'a pas suscite de debat sur la capacite des monnaies a voyager a l'interieur du territoire comme l'a fait l'Empire romain avec les contributions de Keith Hopkins d'un cote, de Duncan-Jones de l'autre et de Chris Howgego (presque) au milieu. On dira que, a l'oppose du Haut-Empire romain occidental, achemi- nant au loin sur les frontieres du limes ses monnaies d'or et d'argent pro- duites par un ou quelques ateliers, le monde grec se caracterise par le tres grand nombre de ses lieux d'emission. Chaque cite, ou presque, de quel- que importance possedait son monnayage (plus exactement: a un jour frappe monnaie), et on est regulierement surpris de devoir attribuer des frappes monetaires a des hameaux ou des villages dont on ne sait par ailleurs quelquefois presque rien. Cette situation diverge profondement du monde romain mais aussi, par exemple, de l'Empire parthe. Dans ces conditions, sauf pour les grandes monarchies hellenistiques, le transport a longue distance des monnaies demeura un phenomene limite par le terri- toire des cites a l'interieur desquels le monnayage etait admis a circuler et done distribue. Reste que pour frapper monnaie en or ou en argent, il est necessaire de posseder de tels metaux, lesquels voyageaient done force- ment, au meme titre que les monnaies demonetisees comme l'illustre une serie de tresors archaiques retrouves en Egypte ou au Levant. (*) Francois de Callatay, Cabinet des Medailles, Bibliotheque royale de Belgique, Boulevard de l'Empereur 4, B-1000 Bruxelles; email: callatay@kbr.be. RBN, 152, 2006, p. 5-14. 6 francois de callatay Les liquidites individuelles Disons quelques mots de la facon dont les Grecs transportaient sur eux leurs propres pecules. Sans surprise — parce qu'il s'agit la precisement d'une pratique qui nous etonne — la mise en bouche de monnaies de metal a retenu l'atten- tion de tous les commentateurs. C'est Chremes qui revient du marche « la bouche pleine de pieces de cuivre » apres avoir vendu son grain (Aristo- phane, L'Assemblee des femmes, v. 817-819). C'est la fille de Philocleon qui, lorsque ce dernier revient avec son salaire, le caline et « peche avec la langue un triobole dans sa bouche » (celle de son pere!) (Aristophane, Les Guepes, v. 608-609). C'est encore le Cynique de Theophraste qui recueille les interets journaliers de ses prets ehontes et se les fourre dans la bouche (Theophraste, Caracteres, VI, 9: « etc, ty)v yvdc6ov IxXsysiv »). Sans surprise encore, la facon la plus courante de porter avec soi des liquidites etait de les confier a une bourse, le plus souvent en cuir peut-on penser, du type de celle representee sur un vase a parfum du ve siecle conserve a Berlin (Antikensammlung, Staatliche Museen zu Berlin, Preus- sischer Kulturbesitz). En grec ancien, la bourse ou la sacoche se dit [3aX(X)avTiov (forme sur 3aXXco, « je jette ») (v); en latin, on trouve differents mots suivant la taille de l'objet: crumenajcrumina pour une sacoche pouvant contenir un poids de plus de 10 kg, pasceolus ou marsupium pour des bourses ou des sacs de plus petites dimensions (voir Plaute, Rudens, V, 2, 27). II est significatif que le mot cpoXXic;, avant de designer une grande piece de bronze a l'epoque byzantine (follis, pluriel folles), ait d'abord signifie une « bourse » precisement (Anthologie Palatine, IX, 528). Quelques bourses de ce type ont survecu, exceptionnellement protegees par leur environnement (le sable d'Egypte ou la tourbe de Hollande); toutes les autres se sont rapi- dement desintegrees. De telles bourses se trouvent souvent reproduites au revers des monnaies romaines imperiales a la legende PIETAS AVGG dans la main droite de Mercure, le dieu du commerce (2). Un passage du Truculentus de Plaute merite d'etre reproduit ici: il met aux prises Stratophane, le type meme du miles gloriosus, soudard hableur enrichi, a Strabax, habitant de la cite, luttant tous deux pour conquerir les faveurs de Phronesie: « Ou est ton cadeau? », dit Stratophane. (1) Voir Theophraste, Caracteres, XVII, 5 (l'homme chagrin qui, trouvant une bourse — PocAAavTiov - sur son chemin, se lamente de ne pas trouver de tresor — 97]<jaupov). On trouve aussi GuXocxov = le sac (Herondas, VII, 89). (2) Ce type figure deja sur certaines series grecques, par exemple a Ainos en Thrace. le transport des monnaies dans le monde grec 7 « Denoue ta ceinture (Solve zonam), toi qui provoques les gens, de quoi as-tu peur? ». Strabax lui repond: « Tu es etranger, toi; moi, j'habite ici; je ne me promene pas avec une ceinture (Montrant la bourse qu'il porte a son cou). Je lui apporte sur mon cou un troupeau enferme dans ce sac (Pecua ad hanc collo in crumina ego obligata defero) » (3). Nous savons par ailleurs que, dans le cas d'un voyage, il n'etait pas d'usage que le citoyen grec portat lui-meme ses liquidites, lesquelles etaient confiees a un esclave (Theophraste, Caracteres, XVIII [Le defiant], 3; Plaute, Pseudolus, I, 2, 37). Conservation des encaisses dans des jarres Quand elles ne voyagent pas, les monnaies appartenant a des encaisses royales, sacrees ou publiques sont en general conservees dans des crrafA- voi, des jarres a large panse, deux anses et couvercle (stamnoi) (4). Ainsi, a Delos, les monnaies sont conservees dans de tels stamnoi por- tant le nom du banquier (5). On a calcule que, en 179 av. J.-C, le temple d'Apollon conservait un minimum de 88 stamnoi (49 pour la caisse sacree et 39 pour la caisse publique) et que ces jarres avaient une capacite qui pouvait aller jusqu'a 12 000 drachmes (2 talents), soit plus de 50 kg (6). Les papyri rendent compte du meme type de conservation dans l'Egypte ptolemaique que ce soit a Memphis (UPZ I 5, 25 et 6, 20 - 163 av. J.-C.) ou a Kerkeosiris (P. Tebt. I 46, 35 - 113 av. J.-C). La stele athenienne portant le decret relatif a la collecte du tribut des allies (IG, I3 68 — 426/ 425 av. J.-C.) represente au-dessus de la corniche qui surmonte l'inscrip- tion deux stamnoi ainsi que des sacs sculptes en bas-relief, lesquels sont explicitement designes pour le transport du tribut (7). De telles jarres munies d'inscriptions sur la panse ont d'ailleurs ete decouvertes a A'i Kha- noum (Afghanistan), dans ce que Ton identifie comme la tresorerie du palais (s). (3) Trad, par A. Ernout, Plaute, VII, Paris, Les Belles Lettres, 2001, p. 164. (4) D'autres contenants sont attestes: coffres (kibotoi). (5) R. Bogaert, Banques et banquiers en Grece ancienne, Leyde, 1968, p. 163-164 et 176-183 et Id., Les operations des banques de l'Egypte ptolemaique, dans Ancient Society, 29, 1998-1999, p. 118, n. 248. (6) V. Chankowski, Les especes monetaires dans la comptabilite des hieropes, a la fin de I'independance delienne, dans REG, 99, 1997, p. 357-369. (7) Athenes, Musee epigraphique, EM 6595 — voir L. Migeotte, De I'epigraphie grecque a la numismatique, dans Dossiers d'archeologie, 248, nov. 1999, p. 24. (8) Voir O. Picard, Sur deux termes des inscriptions de la tresorerie d'Ai Khanoum, dans H. Walter (ed.), Hommages a Lucien Lerat, Paris, 1984, p. 679-690 et l'illustra- tion donnee dans L. Migeotte, op. cit. (n. 7), 1999, p. 25. 8 francois de callatay Modalites du transport des monnaies: contenants et animaux de bat On ne connait pratiquement rien des moyens de protection mis en oeuvre pour proteger les transports de fonds en Grece. Tout au plus sait- on que, pour rendre le mot escorte, on utilisait le terme TOxpaTCOfiTCT). C'est du moins le sens dans lequel il apparait dans un stratageme du second livre de I'Economique du Pseudo-Aristote mettant en scene Chari- deme d'Oreos en Bolide. Rien ne nous permet d'evaluer l'importance de ces escortes. Nous sommes mieux renseignes sur les conditions materielles du trans- port. Un passage de la Vie de Lysandre (16, 1-4) de Plutarque jette a ce sujet une lumiere precise: « 1. Ces affaires une fois reglees, Lysandre s'embarqua pour la Thrace. Tout ce qui lui restait d'argent, avec tous les dons et les couronnes qu'il avait recus personnellement (car beaucoup de gens naturellement lui faisaient des presents, comme a l'homme le plus puissant et, pour ainsi dire, au maitre absolu de la Grece), il l'envoya a Lacedemone par Gylippe, celui qui avait commande en Sicile. 2. Mais Gylippe, a ce que Ton rapporte, decousit le fonds des sacs (to? poccpa? tcov ayysieov), prit dans chacun une forte somme d'argent, puis les recousit, sans se douter qu'il y avait dans chaque sac un bordereau (ypocfAfiocTiSiov) qui en specifiait le contenu. 3. Arrive a Sparte, il cacha sous les tuiles de sa maison l'argent derobe et remit les sacs aux ephores en leur montrant les sceaux (to? acppaylSoc?). 4. Les ephores ayant ouvert les sacs et compte l'argent (api6[xouvTCov), constaterent que le montant ne s'accor- dait pas avec les bordereaux et ils ne savaient que penser de cette affaire, lorsqu'un serviteur de Gylippe les mit sur la voie en disant de facon enig- matique: « Beaucoup de chouettes (-rcoXXa? yXauxa?) nichent sous le Ceramique ». La chouette etait, parait-il, l'embleme que Ton voyait le plus souvent sur les monnaies en ce temps-la, a cause de l'importance d'Athenes » (9). Ce temoignage est le bienvenu mais, au fond, ne nous apprend rien dont nous ne puissions nous douter. Comme plus tard, chez les Romains, chaque sac etait muni d'un bordereau attestant le nombre exact de pieces lors du scellement. Les papyrus ajoutent une serie d'informations pour l'Egypte ptole- maique. Ce sont les banques royales qui sont chargees de l'acheminement des fonds, appele la-bas xocTocycoyiov (10). Les fonds sont transporter dans (9) Trad, par R. Flaceliere et E. Chambry, Paris, Les Belles Lettres, 1971, p. 192- 193. (10) Litteralement la « descente » (vers Alexandrie?). On ne confondra pas ce sens avec celui, plus courant pour ce mot, d'hotellerie, de lieu de halte (par exemple pour les pelerins d'un sanctuaire). Voir P. Petrie III, p. 191 et C. Preaux, L'economie royale des Lagides, Bruxelles, 1939, p. 280. le transport des monnaies dans le monde grec 9 des STCupiSsc;), corbeilles ou paniers tresses de forme ronde, sur lesquels l'Etat percoit une taxe, la tl[it) STCupiSeov. Dans l'Oxyrhynchite, celle-ci s'elevait a 1 drachme et 3 oboles et demi par mine (UPZ I 112 V 17-18 — 203/202 av. J.-C). On a emis l'hypothese que ces spurides ont servi de modele aux fisci romains (UPZ I, p. 516, n° 4). Plusieurs monnayages romains emis dans le monde grec aux noms de questeurs, les responsables financiers, illustrent par ailleurs ce fiscus, destine a recueillir les contribu- tions des provinces. II s'agit d'une grande corbeille, apparemment circu- laire, avec anse (tetradrachmes au nom d'Aesillas en Macedoine) ou pieds (bronzes de Gaius Sosius en Cilicie). Dans l'Egypte ptolemaique, ces spurides etaient transporters a dos d'ane et par bateau jusqu'au Tresor royal, le basilikon, d'Alexandrie. Un document (P. Ent. 38, 1-3 - 221 av. J.-C.) nous montre le directeur, le ^sipiCTTYjc; (celui qui a la [haute] main sur), d'une succursale bancaire louer 73 anes pour transporter les monnaies du roi vers Crocodilopolis (u). Nous savons que, en Grece comme ailleurs, le transport par voie d'eau etait moins cher que par voie de terre (12). Partout ou la circulation flu- viale ou maritime etait impossible (13), ce sont les animaux de bat qui etaient charges du transport. Plutarque (Alexandre, 37, 4) parle de 10 000 mulets et de 5 000 chameaux pour transporter a Ecbatane les butins pris aux Perses. On a montre combien ces nombres, qui permet- tent le transport d'une charge d'environ 3 000 tonnes, n'etaient pas invraisemblables s'agissant du transport de 180 000 talents, soit plusieurs milliers de tonnes de metaux precieux. Tout depend de la proportion que Ton attribue a For et a l'argent. Dans l'hypothese d'une repartition egale (90 000 talents d'or et 90 000 talents d'argent), ce sont quelque 2 550 tonnes qu'il eut fallu mouvoir (14). Lors du Triomphe de Lucullus en 63 av. J.-C, Plutarque (Lucullus, 37, 5) nous informe que 107 mulets porte- rent un total de 2,7 millions de drachmes, ce qui fait c. 11 tonnes, soit la charge raisonnable d'environ 105 kg par mulet (15). (11) R. Bogaert, Banques et banquiers dans I'Arsinoite II. Les villages du nome, dans ZPE, 69, 1987, p. 126-127 et Id., Les operations des banques de l'Egypte ptolemaique, dans Ancient Society, 29, 1998-1999, p. 117. (12) W.T. Loomis, Wages, Welfare Costs and Inflation in Classical Athens, Ann Ar- bor, 1998, p. 202. (13) Pour ramener par bateau les tresors du roi de Chypre, Caton d'Utique fit fabri- quer des coffrets susceptibles de contenir 12 500 drachmes chacun, soit un peu plus de 50 kg (Plutarque, Caton d'Utique, 38, 1). (14) Fr. de Callatay, Les tresors achemenides et les monnayages d'Alexandre: especes immobilisees et especes circulantes ?, dans REA, XCI (1-2), 1989, p. 263 (avec une erreur dans le calculi). (15) Un mulet pouvait porter de 100 a 150 kg: P. Vigneron, Le cheval dans I'Anti- quite greco-romaine (des guerres mediques aux grandes invasions). Contribution a I'histoire des techniques, I, Nancy, 1968, p. 134-137. 10 francois de callatay Les caisses militaires De nombreuses anecdotes attestent l'emploi de mulets pour transporter la caisse militaire des armees en campagne. C'est sur des mulets que Datames charge les objets d'argent cisele dont il vient de depouiller un temple pour aller les convertir en monnaies a Amisos (Pseudo-Aristote, Economique, II, 2, 24a et Polyen, VII, 21, 1). Ce sont des mulets, ou d'autres animaux de bat charges d'or ou d'argent, qui ont regulierement sauve la vie de commandants en deroute en retardant les vainqueurs par le pillage. Mithridate, par exemple, serre de pres par ses ennemis a la bataille de Cabira (printemps 71 av. J.-C), parvint a s'echapper apres avoir tranche la sangle d'une mule chargee d'or (Plutarque, Lucullus, 17, 7; Appien, XII, 12, 82; Polyen, VII, 29; Memnon, frgt 30, 1 et Ciceron, Pro lege Manilla, 22). On imagine assez bien que toutes les armees de l'epoque se deplacaient accompagnees d'une caisse en liquide susceptible de proceder a des paie- ments rapides en monnaies d'or et d'argent. Les triomphes romains indiquent la presence de sommes parfois consi- derables de monnaies frappees trouvees dans le camp du vaincu (16). Tite Live detaille a plusieurs reprises la nature de ces sommes. Ainsi, lorsqu'il vainquit Antiochos III a la bataille de Magnesie en 188 av. J.-C, Scipion Asiaticus mit la main sur 224 000 tetradrachmes (de poids) attique, 321 070 (monnaies) cistophoriques et 140 000 philippes d'or (c'est-a-dire, pour l'essentiel, des stateres aux types d'Alexandre le Grand) (Tite Live, XXXVII, 59, 3-5). Ce sont l'equivalent de 777 talents de poids attique sous forme monnayee qui furent alors decouverts (sur un total d'environ 2 650). S'agissant du meme Antiochos III, le tresor de Quetta, recemment decouvert au Pakistan, prouve qu'il avait emporte avec lui pour son ana- base dans les Hautes Satrapies de grandes quantites de tetradrachmes fraichement battus a Antioche et Seleucie du Tigre (17). D'autres tresors attestent de longs deplacements de monnaies lies a des expeditions militaires. Les monnaies paraissent souvent avoir voyage depuis leur lieu d'origine, comme si le commandant de l'expedition s'etait mis en marche avec de fortes sommes monnayees. Ce n'est pas le seul modus operandi auquel il est loisible de penser. Les Perses entretenaient des tresors le long des routes royales qui servaient au passage des armees (Pseudo-Aristote, Economique, II, 2, 38: touc; ts 6-y)aaupouc; rcapa Tac (16) Fr. de Callatay, Reflexions quantitatives sur I'or et Vargent non monnaye d l'epoque hellenistique (pompes, triomphes, requisitions, fortunes des temples, orfevrerie et masses metalliques disponibles), dans R. Descat et al. (ed.), L'economie hellenistique. En- tretiens sur l'economie antique de Saint-Bertrand-de-Comminges, Saint-Bertrand-de- Comminges, 60 p. (a paraitre). (17) A. Houghton et C. Lorber, Seleucid Coins. A Comprehensive Catalogue. Part I. Seleucus I through Antiochus III, 2 vols., Lancaster-Londres, 2002, p. XIX. le transport des monnaies dans le monde grec 11 oSouq tc\q flat.aikiY.ixc;). Cette pratique fut prolongee sous Alexandre. La presence de metaux precieux (monnayes ou non), sans etre certaine, parait probable. Une pratique quelque peu differente consiste a monnayer au fur et a mesure des besoins les metaux precieux disponibles. On peut soit mon- nayer dans le camp, soit recourir a des ateliers existants. La frappe dans le camp parait a priori un procede avantageux, d'autant quelle ne neces- sitait pas, semble-t-il, de lourdes infrastructures. Toutefois, si Ton possede bien quelques monnayages emis dans le camp (1S), ceux-ci demeurerent des exceptions. La plupart des emissions royales d'or et d'argent se lais- sent attribuer a l'une ou l'autre suite bien constitute d'atelier de cite, ainsi qu'il se deduit de l'etude des marques secondaires (monogrammes ou symboles). II n'est pas impossible qu'un certain nombre de groupe- ments non attribues jusqu'ici proviennent d'ateliers militaires de campa- gne. Mais cela ne parait pas, en l'etat, le plus probable. On est davantage porte a croire que les chefs d'expeditions, a l'instar de Datames, ont mon- naye dans des ateliers proches du theatre des operations quand le besoin s'en faisait sentir. Quitte a emmener avec eux des le depart un personnel qualifie. Ainsi voit-on des monetaires dAntioche sur l'Oronte accompa- gner Seleucos III dans son expedition en Asie Mineure, puis, apres le meurtre de celui-ci dans son camp. On observe meme ici le transfert en Phrygie d'un coin de droit utilise a Antioche, en Syrie du Nord, ce qui suppose qu'il figurait dans les bagages de Seleucos III (19). Se pose plus generalement le probleme des liaisons de coins entre ate- liers differents: faut-il y voir la marque de graveurs itinerants ou celle d'une production centralisee? L'hypothese d'une production centralisee — plusieurs fois evoquee (entre autres pour les monnaies de Lysimaque ou les monnaies cistophoriques des Attales) n'implique d'ailleurs pas for- cement un transfert des productions de leur lieu de fabrication vers les cites pour le compte desquelles elles furent produites. Les tresors monetaires Une serie de trouvailles monetaires rendent compte de situations parti- culieres, souvent — croit-on — liees a des transports de nature militaire. Quelques-unes d'entre elles frappent par l'importance des montants evo- ques; il est peu probable qu'ils aient constitue des avoirs p rives. Ainsi, le tresor de Saida au Liban (l'antique Sidon - IGCH 1508) aurait contenu, entre autres, plus de 6 000 stateres d'Alexandre le Grand (dont plus de 1 800 aujourd'hui conserves a Istanbul). Les monnaies ont ete decouvertes au meme endroit a trois moments differents (1829, 1852 (18) CM. Kraay, Greek Coinage and War, dans Ancient Coins of the Graeco-Roman World. The Nickle Numismatic Papers, Waterloo [Ontario], 1984, p. 3-18. (19) A. Houghton et C. Lorber, op. cit. (n. 17), p. XVIII. 12 francois de callatay [trois vases en plomb contenant chacun 1 200 monnaies = c. 10 kg] et 1863 [a nouveau trois vases en plomb renfermant chacun c. 1 200 mon- naies, dont deux exclusivement des stateres d'Alexandre, le troisieme y ajoutant quelques pieces etrangeres a ce roi]). Commentant cette trou- vaille, Waddington observait que: « La plupart de ces monnaies, a en juger par leur admirable conservation, n'ont pas du entrer dans la circu- lation » (20). Le tresor, d'une valeur de 20 talents ou plus, aurait ete enfoui vers 323-320 av. J.-C. (21). Plus demesure encore, le tresor de la riviere Streiu, decouvert au xvie s. (c. 1540-1545) dans le sud de la Transylvanie (IGCH 670), une des plus grosses trouvailles jamais faites, aurait contenu quelque 40 000 sta- teres posthumes de Lysimaque. De cette gigantesque trouvaille, passee au creuset a n'en pas douter, il ne resterait plus que quelques fragments au Cabinet des Medailles de Vienne. Le tresor de Demanhur, enfoui dans le Delta egyptien vers 317 av. J.-C, est sans doute la plus grande trouvaille jamais mise au jour de tetra- drachmes d'Alexandre le Grand (IGCH 1664). Elle en aurait contenu plus de 8 000. II est interessant d'observer que la production du grand atelier macedonien (Amphipolis?) y est surrepresentee. Quelques trouvailles, moins importantes par leur ampleur, retiennent l'attention d'une autre facon car elles font connaitre un grand nombre de pieces issues des memes coins. On est des lors fonde a imaginer pour elles une ponction intervenue rapidement apres leur mise en circulation. Le tresor de Sitichoro (IGCH 237 - Thessalie), trouve en 1968 sur le lieu de l'antique bataille de Cynocephales, est avant tout forme d'une grande quantite d'imitations de drachmes rhodiennes: 1 800 exemplaires selon une source, peut-etre meme davantage si Ton y ajoute les 654 spe- cimens conserves a Volos et Thessalonique (22). Or pratiquement toutes ces monnaies se revelent avoir ete frappees au nom d'un meme monetaire (Hermias - EPMIAZ) a l'aide de deux coins de droit et de trois coins de revers. II est clair que nous sommes a la source; pas autant qu'on pour- rait l'imaginer toutefois. M.J. Price parait avoir montre que la date d'enfouissement de ce tresor datait d'apres 168 av. J.-C. (la date de la bataille de Pydna) — sans doute c. 165 —, c'est-a-dire apres la fin de la guerre soutenue et perdue par Persee contre les Romains (172-168 av. J.-C). Ce tresor, que Ton imagine avoir ete en possession d'un mercenaire a la solde de Persee, aura done mis quelques annees avant d'etre enfoui (20) W.-H. Waddington, Trouvailles de Saida et de Marmara, dans RN, n. s., 10, 1865, p. 5. (21) U. Westermark, Notes on the Saida Hoard (IGCH 1508), dans NNA, 1979-80, p. 33-34. (22) M.j. Price, The Larissa, 1968 Hoard (IGCH 237), dans G. Le Rider et at. (ed.), Kraay-Morkholm Essays. Numismatic Studies in Memory of CM. Kraay and 0. Mmkholm, Louvain-la-Neuve, 1989, p. 233-234 et 241-242. le transport des monnaies dans le monde grec 13 en terre. II reste que les monnaies au nom d'Hermias, de toute fraicheur, ont ete cueillies a la sortie de l'atelier (et cela d'autant plus facilement qu'il est loisible d'imaginer pour ces imitations un atelier de campagne qui suivait l'armee) (23). Le tresor de Tooapse (IGCH 1120 — trouve en 1908 pres de Krasno- dar et aujourd'hui a l'Hermitage de Saint-Petersbourg) contenait 52 sta- teres byzantins aux types et nom de Lysimaque ainsi que quelques objets d'orfevrerie, le tout enfoui au debut du ne s. De toute fraicheur eux aussi, ces stateres se sont reveles avoir tous ete frappes a l'aide de la meme paire de coins (24). Un cas tres exceptionnel a recemment ete enregistre pour les monnaies de bronze d'Apamee de Phrygie. On a retrouve en 1990, a Dinar (le site actuel de l'ancienne Apamee) plus de 6 000 monnaies (soit au moins 56,5 kg), dont la plupart sinon toutes au nom du meme monetaire ANTKDON MENEKAEOYZ (CH IX 565 — cette trouvaille, toujours inedite, est conservee au musee dAfyon). Au-dela de tels tresors singuliers, des groupements de tresors peuvent nous informer sur des deplacements massifs de numeraire. C'est reguliere- ment le cas avec des garnisons installees au loin. Ainsi en va-t-il des bron- zes macedoniens (?) dAntigone Gonatas retrouves en Eubee et a Athenes ou des bronzes seleucides dAntiochos II emis a Sardes qui forment le fond de la circulation a Cabyle en Bulgarie (25). Un cas edifiant est fourni par les monnaies stephanephores retrouvees en Grece du Nord. Une tres grande majorite des monnaies atheniennes emises entre c. 126/5 et 123/2 provient de cet horizon distinct dont elles constituent le gros de la circulation. Tout se passe comme si, durant qua- tre annees consecutives, la production athenienne avait ete soustraite a lAttique pour etre mise en circulation en Grece du Nord. On n'echappe pas, selon moi, a la conclusion que ce sont les Romains qui ont organise ce transfert, vraisemblablement pour payer leurs troupes stationnees en Macedoine (26). (23) On peut penser que ces imitations rhodiennes sont sorties groupees de l'atelier. Pour une anecdote de ce genre intervenue en 1812, lors de la retraite de la Grande Armee de Russie, voir Fr. de Callatay, Les problemes d'argent lors de la campagne de Russie (1812) d'apres le temoignage de combattants francais, dans Revue beige d'Histoire militaire, XXIX (4), decembre 1991, p. 263 (avec renvoi a la source) — lors du pillage du tresor, au sortir de Vilnius, le caporal Scheltens s'est empare d'un sac de 50 000 napoleons en or, tous frappes au millesime 1812 (soit un peu plus de 16 kg par sac). (24) A. Zograph, The Tooapse Hoard. With Some Notes on the Lysimachean Staters Struck at Byzantium, dans JVC, s. 5, 5, 1925, p. 29-31. (25) D. Draganov, The Coinage of Cabyle, Sofia, 1993, p. 136-144. (26) Fr. de Callatay, Athenian New Style Tetradrachms in Macedonian Hoards, dans AJJV, 3-4, 1993-1994, p. 11-20 et A. Meadows, "Thasos"jNew Style Hoard, 1996 (CH 9.265), dans CH, IX, 2002, p. 256-258 — nonobstant O. Picard, Le contre-exem- ple du monnayage stephanephore d'Athenes, dans _RJV, 155, 2000, p. 79-85. 14 francois de callatay Annexe: Liste des papyri P. Ent. 38, 1-3 (221 BC): le ^eipi<jTY)<; de la banque de la meris de Polemon a du louer 73 anes pour transporter les monnaies du roi vers Crocodilopolis (R. Bogaert, Les operations des banques de VEgypte ptolemaique, dans Ancient Society, 29, 1998-1999, p. 117 et Id., Banques et banquiers dans VArsinoite II. Les villages du name, dans ZPE, 69, 1987, p. 126-127). P. Fouad Crawford 3-4, 11 (229 BC). Le directeur du logeuterion de Phebichis jure qu'il deposera tout l'argent recu, excepte les sommes depensees locale- ment, a la banque d'Heracleopolis (R. Bogaert, Les operations des banques de VEgypte ptolemaique, dans Ancient Society, 29, 1998-1999, p. 117, n. 246). P. Giss. Univ. Ill 22 (me s. ap. J.-C). Transport de 53 talents et 4 500 drach- mes monnaies par bateau dans 4 jarres (xviSeioc). P. Petrie III, p. 191. Le transport de la monnaie est appele katagogion (xaTaywyLov) dans les papyri (C. Preaux, L'economie royale des Lagides, Bruxelles, 1939, p. 280). P. Tebt. I 46, 35 (Kerkeosiris, 113 BC). Monnaies de bronze conservees dans des jarres (stamnoi). UPZ I 5, 25 et 6, 20 (Memphis, 163 BC). Monnaies de bronze conservees dans des jarres (stamnoi). UPZ I 112 V 17-18 (203/202 BC): mention d'une taxe sur les corbeilles des- tinees a transporter l'argent du roi. Un diagramma sur la ferme (UPZ 112 [203]) prevoit le prix des corbeilles (acpuptSet;) pour transporter les mon- naies (voir C. Preaux, L'economie royale des Lagides, Bruxelles, 1939, p. 280, Th. Reinach, Du rapport de valeur des metaux monetaires, dans REG, 41, 1928, p. 190 et P. Tebt. 121 [94 ou 61]).
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