L’historique de l’étude des liaisons de coins (XVIIIe-XXe s.) more

Bulletin de la Société française de Numismatique, 62e année (4), avril 2007, p. 86-92.

62" année - N° 4 AVRIL 2007 ~UllET~N DE lA §OCHÉT[É FfüANÇA~§E DE NUM~§MAT~QUE Publication de la Société Française de Numismatique SOMMAIRE ÉTUDES ET TRAVAUX CHARLET(Christian) (1665) - Faintaisies béarnaises à Saint-Palais au temps de Colbert .82 CALLATAY (François de) - L'historique de l'étude des liaisons de coins (XVllleXXesiècle) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .86 CORRESPONDANCES DHÉNIN (Michel) - Les monnaies carolingiennes d'Arpajon (anciennement Châtres), Essonne. Complément (cf. BSFN, octobre 2006, p. 226-231) ... .93 DUPLESSY (Jean)(1207-1234) Denier inédit de Guillaume 1er,seigneur de Déols .93 SOCIÉTÉ Compte rendu de la séance du 31 mars 2007 .94 PROCHAI N ES SÉANCES SAMEDI5 MAI 2007 1 1"'-2 JUIN 2007 Journées numismatiques Marseille 14 h 30 1 BnF Salle des Commissions 1 -811 ~ On ne connaît à ce jour pas de monnaies frappées à Saint-Palais au millésime 11666.Sous la régie générale de Claude Thomas (11), l'atelier ne se singularise pas jusu'à l'extraordinaire introduction du nouveau portrait de Louis XIV, dit à la cra{( vate », dans les dernières semaines de la régie, objet de ma communication ournées numismatiques de Toulouse en 1994 (12). CALLATAY (François de) -l'historique siècle). aux de l'étude des liaisons de coins (XVllle-XXe Chargé de dresser, en 1936, l'historique du dernier demi-siècle de recherches en numismatique grecque, Sir GeorgeMacDonald (1862-1940) écrivait: {( Rien n'aurait davantage surpris nos prédécesseurs que de se voir dire que nous avons aujourd'hui trouvé notre chemin pour remonter jusqu'aux officines des ateliers émetteurs. C'était presque un acte de foi, chez les numismates et les collectionneurs du passé,qu'il n'y avait pas deux monnaies anciennes qui soient exactement les mêmes, que chaque exemplaire parvenu jusqu'à nous attestait une paire de coins différents. Je ne sais pas quand on s'avisa pour la première fois du caractère erroné de cette vue, mais l'étude des coins est maintenant l'un des instruments les plus utiles que le numismate ait à sa disposition » (1). Presque débarrassé du besoin de se justifier, Oscar E. Ravel écrivait la même année: {( Laseuleméthodepossibleestcelle de l'étude descoins qui ont servi à frapper les pièces, en vue de se rendre compte de la combinaison et de la succession de ces coins et d'en établir la séquence. Ce système n'a plus besoin d'être défendu » (2). Quelques décennies plus tard, en 1972, l'étude des coins était désormais présentée comme {( la méthode de base de la numismatique moderne » par Gilbert Kenneth Jenkins (1919-2005) (3). 11. F.ARBEZ, Régie générale des monnaies de Claude Thomas (1666-1672) », RN 1996, p. 285{( 306. L'auteur précise que la fabrication celle de 1667. {( 1666 débute fin décembre et fut comptabilisée avec 12. C. CHARLET, Une utilisation à Saint-Palais, en 1672, d'un poinçon d'effigie destiné à la Monnaie de Toulouse? », BSFN, 6, 1994, p. 888-892. La présente communication, qui fait le lien entre cette dernière et les deux articles précités (1996 et 1997) de la Revue Numismatique, est dédiée à Madame Françoise Dumas dont l'article dans la RN de 1959 (F.DUMAS, « Les frappes monétaires en Béarn et en Basse-Navarre d'après les comptes conservés aux archives départementales des Basses-Pyrénées », RN 1959, p. 297-334) a guidé mes recherches depuis un demi-siècle sur les monnaies béarnaises de Louis XlV. Elle est un prélude à une synthèse de ces recherches destinée à la séance d'hommages à Madame Dumas à l'automne prochain. 1. G. MACDONALD, « Fifty Years of Greek Numismatics », dans J. ALLAN, H. MATTINGLY et E. S. G. ROBINSON, Transactions of the International Numismatic Congress Organized and Held in London by the Royal Numismatic Society, June 30-July 3, 1936 on the Occasion of fts Centenary, Londres, 1938, p. 12 (<<Nothing would surprise our predecessors more than ta be told that we have actually found our way back into the workshops of the issuing mints. With the older numismatists and collectors it was almost an article of faith that no two ancient coins were exactly alike, that every surviving specimen represented a pair of different dies. 1 do not know wh en the erroneous character of this view first came ta be realized, but the study of dies is now one of the mostusefulinstrumentswhich the numismatisthasat his command »). 2. O. E. RAVEL, Les {(poulains» thiens, 1), p. 9. de Corinthe, Bâle, 1936 (Monographie des statères corin- 3. G. K.JENKINS,Monnaies grecques, Fribourg, 1972, p. 21. -86- " L'idée de dépasser l'étude du style des types monétaires pour considérer celle des coins date du dernier tiers du XIXe siècle. Elle nécessite de pouvoir disposer d'un matériau de comparaison fiable. Quoique les numismates de l'époque pouvaient, depuis longtemps déjà, s'appuyer sur l'étude d'empreintes en plâtre ou en souffre, il fait peu de doute qu'il faille placer le développement de la photographie en bonne place parmi les causes essentielles de ce progrès méthodologique. Dominique Hollard a naguère étudié les modalités de ce développement dans le champ des études numismatiques (4). Il a montré comment, les unes après les autres, les revues numismatiques eurent recours aux procédés photographiques. Lecas de la Numismatic Chronicle, quoiqu'en avance sur ses consœurs, est exemplaire. Il y est fait usage d'un cliché photographique dès 1873. En1874, B.V.Head (1844-1914)publiait une étude des monnaies de Syracuse illustrée de 14 planches de reproductions photographiques (5) et, en 1888, la gravure se trouvait définitivement éliminée de l'illustration numismatique. Ce qui est vrai pour le grand périodique anglais l'est également, avec retard, pour le continent (apparition de la photographie en 1875 pour le Zeitschrift für Numismatik (Berlin), 1877 pour la Numismatische Zeitschrift (Vienne), 1884 pour la Revue Numismatique et 1885 pour la Revue belge de Numismatique). On a souvent attribué la paternité de l'étude de coins comme critère scientifique à Friedrich Imhoof-Blumer (1838-1920). Celui-ci fit, de fait, paraître en 1878 une étude où, sur ce critère, il assignait à un même atelier d'Acarnanie, en l'occurrence Anactorium, un groupe de monnaTeSjusque là réparti en une série de lieux d'émission (Cleonae, Epidamnos, Lysimacheia et Naupacte) (6). Le rôle tenu dans cette affaire par le grand savant et collectionneur suisse est indéniable (il reviendra sur ces identités ailleurs dans ses travaux) (7). Mais il y a sans doute lieu de ne pas trop l'exagérer. La date de 1878 n'est pas, ainsi que la science germanophone, en particulier, aime à le répéter, un ({ Wendepunkt in der Erforschung der griechischen Münze " (8). D'abord parce que les Américains sont très fiers de ce qu'un des leurs, Sylvester Sage Crosby (1831-1914), tenu pour le père de la numismatiqueaméricaine ", ait, en toute indépendance et avant ({ 4. D. HOLLARD, « l'illustration numismatique au XIXesiècle", RN 1991, p. 7-42, pl. 1-3. p. 1-180 (p. 3; nombreuses mentions passim Identischen Stempels wie Nr. » : p. 58, 65-8, 70, etc.). 5. B.V.HEAD,« On the chronologicalsequence of the coins of Syracuse", NC 1874, p. 1-80. 6. F.IMHOOF-BLUMER,Die Münzen Akarnaniens», NumismatischeZeitschrift,10, 1878, « 7. F. IMHOOF-BLUMER, « Zur Münzkunde Grossgriechenlands, Siciliens, Kretas, etc. mit beson- derer Berücksichtigung einiger Münzgruppen mit Stempelgleichheiten », Numismatische Zeitschrift, 18, 1886, p. 205-286, pl. V-VII. 8. M.-R. ALFOLDI, Antike Numismatik, Mayence, 1978, p. 47. Même affirmation, formulée différemment, chez R. GOBL, Antike Numismatik, Munich, 1978, p. 220 (( Die Ausnützung der Stempelfolge hat im letzen Viertel des vorigen Jahrhunderts offenbar zuerst ImhoofBlumer 1878 in die Wege geleitet »)et P.BERGHAUS,« Friedrich Imhoof-Blumer 11. Mai 1838 Winterthur - 26. April 1920 Winterthur », Celdgeschichtliche Nachtrichten, 1993, p. 58 (( Mit dieser epochemachenden Arbeit führte Imhoof-Blumer erstmals die Methode des Stempelvergleichs in die antike Numismatik ein »). On pourrait multiplier sans grand intérêt les citations. Ajoutons que les numismates germanophones ne sont pas les seuls à lui attribuer cette paternité. Ainsi G. MacDonald, art. cit. (1938), p. 12); O. M0RKHOLM, « A history of the study of Greek numismatics. III. C. 1870-1940. The scientific organization », Nordisk Numismatisk Aarskrift, 1982 (1985), p. 15 et J.-B. GIARD, « l'évolution de la numismatique antique au XIXe siècle », Revue Suissede Numismatique, 65, 1986, p. 172. -87- Imhoof-Blumer, tiré un certain parti de l'étude attentive des coins (9). Ensuite parce que, au sein même des spécialistes de monnaies grecques, Imhoof-Blumer ne fut pas le premier. Ainsi, dès 1869, comme l'a noté O. M0rkohlm (10), Edward Herbert Bunbury (1811-1895) se fondait sur une identité de coins entre trois tétradrachmes de Lysimaque pour les attribuer, contre L. Müller, à des ateliers de la même région (11). Du reste, Bunbury comme Crosby et Imhoof-Blumer ne se targuent d'aucune originalité dans leurs propos et il est à penser que ce type d'observation avait déjà été fait avant eux. En tout état de cause, aucune de ces publ ications du dernier tiers du XIXe siècle, si elles s'appuient ponctuellement sur l'étude de coins pour soutenir le raisonnement, ne constitue une véritable étude systématique des coins d'un monnayage. Il faudra pour cela attendre Kurt Regling et son livre sur Terina publié en 1906 (12). La deuxième monographie d'atelier concerne Ségeste en 1910 (13). Le mouvement est alors lancé. Un an plus tard, en 1911, c'est au tour d'E. 1. Newell de causer la sensation en débutant la série d'articles qui allaient complètement réattribuer le monnayage d'Alexandre grâce à l'étude des coins tels qu'observés dans la grande trouvaille de Demanhur (14). Puis viennent, en 1913, les études de Seltman pour Olympie (15) et de Tudeer pour Syracuse (16). Ces travaux remarquables, qui font encore aujourd'hui autorité, insistent tous sur les mérites de l'étude des coins, indice révélateur que l'enthousiasme pour ce nouvel outil d'analyse était resté jusque là mitigé. De fait, en 1899, G. F. Hill pouvait encore 1 ) 9. S.S.CROSBY,The Early Coins of America and Laws Coverning their Issue, Boston, 1875 (et certains articles déjà antérieurs à cette publication d'ensemble). Voir, à propos de cette antériorité américaine, W. E. METCALF, « Roman Dies in Modern Studies », dans Italiam Fato Profugi. Hesperinaque venerunt litora. Numismatic Studies Oedicated to Vladimir and ElviraEliza ClainStefanelli, Louvain-la-Neuve, 1996, p. 253. La lecture du livre de Crosby tempère quelque peu cet enthousiasme. Il ne faut pas se laisser abuser par l'emploi des locutions « Obverse No. 1 ", « Obverse No. 2 », qui renvoient à des types différents. Il reste que Crosby établit en effet, de temps à l'autre, une liaison de coins (p. 356 : « Obverses 2 and 3 with reverse C, were evidently designed for medals, but are so connected by rnuling, with the dies of the Washington piece last preceding, that they properly follow that in our descriptions "). Elvira Clain-Stefanelli paraît attribuer le mérite de l'étude des coins plutôt à Irnhoof-Blurner (E. E. CLAIN-STEFANELLI, Numismatics. An ancient science, Washington, 1965, p. 42-3 [ImhoofBlumer] et 63 [Crosby]). O. M0RKHOLM, art. cit. (1985), p. 15. E. H. BUNBURY, « On some unpublished coins of Lysimachus ", NC 1869, p. 1-18 (<< ail ln other respects both the style and execution of the reverse of these two coins ... are as precisely similar -even in minute details of the form and disposition of the letters of the legendas it is possible for coins to be, which are not from the same die. But wh en we come to look at the obverses, we find that the heads are actually from the same die. It appears to me, therefore, as certain as any conclusion can be, in a subject where we are necessarily left to the mere inference, that the two coins in question ... belong to the same part of the country, and can only be referred to neighbouring cities »). K. REGLlNG, Terina, Berlin, 1906. P. LEDERER, Tetradrachmpragung von Segesta, Munich, 1910. E. T. NEWELL, « Reattribution of certain tetradrachms of Alexander the Great », AJN, 45 (1), 1911, p. 1-10. Cette étude sera publiée en sept livraisons dont la dernière dans AJN, 46 (3), 1912, p. 109-16. C. A. SELTMAN, The Temple Coins of Olympia, Berlin, 1921. Ce travail avait paru en trois livraisons dans la revue Nomisma 8, 1913, p. 23-65 ; 9 1914, p. 1-33 et 11, p. 1-39. L. O. Th. TUDEER, « Die Tetradrachmenpràgung von Syrakus in der Periode der signierenden Künstlers ", ZfN, 30,1913, p. 1-292. 10. 11. "] ) 12. 13. 14. 15. 16. -88- écrire: « it is indeed not common, before imperial times, to find two coins from the same die », ajoutant plus loin: « The safest of ail internai criteria, within certain limits, is style » (17). Mieux même, B. V. Head n'a pas consacré un mot à cette technique lors de la seconde édition, en 1911, de sa monumentale Historia Numorum (Oxford). Les travaux d'E. T. Newell pour le monde hellénistique, la grande œuvre d'Eric Boehringer pour les monnaies archa"iques et classiques de Syracuse (18) vont beaucoup contribuer à donner à cet outil d'analyse ses lettres de noblesse. Regling, Newell, Seltman, Boehringer, pour n'en citer que quelques uns, sont des noms à jamais fameux au firmament de la numismatique grecque. Le respect qu'ils imposent aujourd'hui ne doit pas faire oublier la précocité de leur talent. Le tableau ci-dessous récapitule, classés dans leur ordre d'apparition, les études de coins publiées jusqu'en 1929. Pour chacune, il rappelle le monnayage considéré, celui qui l'a étudié, dont il donne les dates de naissance et de décès, ainsi que l'âge de cet auteur au moment de la publication. î j 1906 1910 1911 1913 1913 1918 1919 1924 1925 1927 1928 1929 1929 Année Monnayage Térina Ségeste alexandres Auteur Regling (1876-1935) Lederer (1872-1944) Newell (1886-1941) Olympie Seltman (1886-1957) Syracuse Tudeer(1884-1955) alexandres (Tarse) Newell (1886-1941 ) alexandres (Myriandros) Newell (1886-1941) Athènes Seltman (1886-1957) Sélinonte Schwabacher (1897-1972) Démétrios Poliorcète Newell (1886- 1941 ) Ambracie Ravel (1877-1949) Syracuse Boehringer (1897-1972) Himère Schwabacher (1897-1972) Age de l'auteur 30 ans 38 ans 25 ans 27 ans 29 ans 32 ans 33 ans 38 ans 28 ans 41 ans 51 ans 32 ans 32 ans , Ce tableau rend manifeste le jeune âge de ceux qui furent les premiers à proposer des études de coins. Kurt Regling avait 30 ans, Philip Lederer, le plus vieux, 38, Charles Theodore Seltman 27; Lauri O. Th. Tudeer 29, Willy Schwabacher 28 et Erich Boehringer 32. Quant à Edward Theodore Newell, il n'avait que 25 ans lorsqu'il mit de l'ordre dans les séries d'Alexandre à partir du trésor de Demanhur et 32 lorsqu'il fit paraître sa première véritable étude de coins (les alexandres émis à Tarse).Inversement, ceux qui avaient déjà dépassé les 40 ans en 1910 ne publièrent jamais d'étude de coins, même s'ils furent actifs au delà de cette date. À commencer par Barclay Vincent Head (1844-1914), Ernest Babe/on (1854-1924), Jean Svoronos (1863-1922) ou même George Francis Hill (18671948). Ces considérations ne rendent que plus étonnant le cas d'Edward Herbert Bunbury (1811-1895) qui anticipe le procédé à l'âge de 58 ans. Crosby et les monnaies coloniales américaines mis à part, l'étude des coins est donc une invention des spécialistes des monnaies grecques. Constatant le même phénomène pour ce qui est du recours à la photographie, D. Hollard avance une explication de type 17. 203.F. HILL, A Handbook of Creek and Roman Coins, Londres - New York, 1899, p. 150 et G. 18. E. BOEHRINGER, Die Münzen von 5yrakus, : « Berlin - Leipzig, 1929. grecque ». 19. D. HOLLARD, art. cit. (1991), p. 29-32 Le rôle moteur de la numismatique -89- scientifique (19). Pour lui, la nature même des monnayages grecs, souvent anépigraphes et pour cela mal datés, nécessitait de développer de nouveaux outils d'analyse dont, a contrario, le numismate romain et ses légendes explicites n'ont pas un besoin aussi pressant. Ajoutons que cette explication se double d'une autre, plus prosaïque: la faveur dont jouissaient (et jouissent encore) les monnaies grecques auprès du collectionneur comme fleuron ultime de l'art monétaire. L'illustration photographique est un luxe que l'on a d'abord réservé aux joyaux de l'art monétaire. Ainsi expliquet-on que, outre les monnaies grecques, ce sont les médailles qui reçurent les premiers honneurs de la photographie. On comprend aussi de la sorte pourquoi les monnaies celtiques, dont l'engouement pour l'esthétique est beaucoup plus récent, ont, en revanche, longtemps été délaissées par le procédé photographique alors même qu'elles justifiaient, plus encore que les grecques, un tel traitement. Pour ce qui est de la numismatique romaine, on reconnaît à Max von Bahrfeldt (18561936) d'avoir le premier, en 1923, soit près d'un demi-siècle après Bunbury, poussé la recherche jusqu'à s'enquérir des coins (20). Et il faudra encore attendre plusieurs décennies pour voir publiées les premières véritables études de coins de monnayages : Paul Naster, en 1951, pour les monnaies de Postume du trésor de Grotenberge (21) ; Theodore V. Buttrey (22) et Colin M. Kraay (23), en 1956, ensuite. On ne mettra pas sur le compte du hasard si ces trois numismates furent aussi et même d'abord des spécialistes de la période grecque (24). Pour ce qui est des monnaies celtiques, il revient à jean-Baptiste Colbert de Beaulieu d'avoir en une fois comblé le retard de la discipline avec la publication en 1948 du trésor de monnaies des Redones de Saint-jacques-de-Ia-Lande (25). jean-Baptiste Colbert de Beaulieu, habitué par sa formation aux néologismes scientifiques, est également l'inventeur du mot « charactéroscopie » pour désigner une étude de coins. Ce mot est formé sur les termes grecs charaktèr, l'empreinte, la figure gravée (26), et skopeô, j'observe. Utilisé pour la première fois en 1948 (27), il a connu ~. 20. M. von BAHRFELDT, Oie romische Coldmünzenpragung Augustus, Halle, 1923. warhend der Republik und unter 21. P. NASTER, « La trouvaille d'antoniniani de Grotenberge et le monnayage de Postume », RBN, 97,1951, p. 25-88. 22. 1. V. BUTTREY, The Triumviral Portrait Co Id of the Quattuorviri York, 1956 (NNM 137). Monetales of 42 B.c., New 23. C. M. KRAAY, heAes CoinageofCalba, T coinage of Vespasian: classification New York, 1956 (NNM 161), p. 2-3 et « The bronze ", dans R. A. G. CARSON et C. M. KRAAY ; and attribution (éd.), Suipta Nummaria Romana. Essayspresented to Humphrey Sutherland, Londres, 1978, p. 47-57 (étude conduite à la même époque mais publiée vingt ans plus tard). 24. En réalité, les premiers travaux de Colin M. Kraay, publiés dans les années 1950 traitaient avant tout des monnaies romaines. 25. j.-B. COLBERTde BEAULlEU,« Le trésor de Saint-jacques-de-la-Lande », RBN, 94,1948, p. 15-76, pl. III-V. Voir aussi Traité de numismatique celtique, 1. Méthodologie des ensembles, .. Paris, 1973, p. 39 (<<En prenant contact avec les monnaies de la Gaule, il nous était apparu de piano que cette méthode, contrairement aux enseignements reçus, leur était applicable» et, note 77 à la même page: « Aussitôt nous entreprîmes de ranger les monnaies par leur coin puis nous présentâmes le fruit de notre travail à Paul Naster, qui nous apprit de provenance, que c'était là une recherche en principe inapplicable aux monnaies gauloises »). 26. Voir, pour des emplois dans ce sens, Euripide, Electre, IV, 559 et Aristote, La Politique, l, 6. 27. j.-B. COLBERT de BEAU LIEU, art. cit. (1948), p. 42. -90- un certain succès dans le monde francophone sans que l'on puisse écrire qu'il ne se soit jamais imposé (28). Il n'a jamais été adopté par les chercheurs anglophones ou germanophones. En réalité, ce terme n'est ni plus court par la forme ni plus précis par le sens que la locution « étude de coins» (( die-study » en anglais, « Stempelstudie » en allemand), laquelle a pour elle l'avantage de la simplicité (29). Le terme paraît surtout arbitraire au spécialiste des monnaies grecques qui sait, par l'épigraphie athénienne (30) ou délienne (31), que le mot charaktèr signifie spécifiquement le coin de revers à l'exclusion du coin de droit, qui se dit akmôn. La charactéroscopie, ce serait donc, littéralement, l'étude des coins de revers. J'ai espéré un moment, en préparant cet exposé, offrir à la science numismatique française et à son Cabinet des médailles un titre de gloire que j'eusse été heureux de lui présenter comme contre-don symbolique à ce jeton de vermeil dont elle veut bien m'honorer. On trouve dans les Monumenti antichi que Johann Joachim Winckelmann publia à sesfrais en 1767 - soit un siècle avant Bunbury - un passagequi retient toute l'attention : « Des médailles de ces époques, nous devons toutefois exclure en premier lieu celle avec le nom Phido, attribuée erronément par Beger et Schott à Phidon, qui fit frapper les premières monnaies sur l'île d'Égine, neuf cents ans avant l'ère chrétienne. Outre mon avertissement, un sagace chercheur de ce genre d'antiquités a déjà montré, à partir de la forme du bouclier représenté sur une telle monnaie, et d'un coin iden- tique, que celle-ci est de Thèbeset du temps de l'efflorescence de l'art» (p. LXII ma traduction) (32). Le texte dit « dal conio medesimo », littéralement d'un coin identique. Quant au chercheur sagace, une note nous apprend qu'il s'agit de Jean-Jacques Barthélemy. Voilà donc, apparemment, une monnaie qui avait changé d'époque et d'émetteur, sur la base d'une identité de coins, dès le milieu du XVIIIe siècle et ce par la grâce du garde du médaillier de Louis xv. 28. 29. 30. 31. 32. 33. Voir 1. HACKENS, « Terminologie et techniques de fabrication ", dans J.-M. DENTZER et al. (éd.), Numismatique antique. Problèmes et méthodes, Nancy-Louvain, 1975, p. 12-5 (La charactéroscopie ou comparaison des coins). À propos des néologismes que certains lui ont reproché de trop favoriser, J.-B. Colbert de Beaulieu écrit: « Ces moyens nouveaux d'expression constituent la discrète rançon, inesthétique peut-être, de l'efficacité et de la féconde orientation "pluri-disciplinaire" des études et de la U.-B.COLBERT de BEAULlEU, op. cil. [1973], p. 40, note 78). recherche scientifique" IC II' 1408, lignes 11-13 (le numismate se reportera de façon commode à J. R. MELVILLEJONES, Testimonia Numaria. Creek and Latin Texts concerning Ancient Creek Coinage, Vol. l, Londres, 1993 (n° 169) ; IG Il' 1409, lignes5-6 (op. cil. [1993], n° 170); IG II' , 1424a,colonne l, lignes 119-20 (op. cil. [1993], n° 174). ID 1428, colonne Il, lignes 46-7 U. R. MELVILLE JONES, op. cil. [1993], n° 272) ; ID 1443, face A, colonne Il, ligne 50 (op. cil. [1993], n° 279); ID 1450, face A, ligne 198 (op. cil. [1993J, n° 283). J. J. WINCKELMANN, Monumenti antichi, Rome, 1767, p. LXII (( Dalle medaglie di questi tempi debbesi pero escludere in primo luogo quella col nome FIDO : dal Begero, e dallo Schotto erroneamente attribuita à Fidone, che fece coniare le prime medaglie ne!l'isola d'Egina, novecent'anni prima dell'era cristiana. Oltre il mio avvertimento, un sagace indagatore di quello genere d'antichità, dalla forma dello scudo espresso in si fatta medaglia, e dal conio medesimo, già ne ha mostrato, ch'e!l'è di Tebe, e de tempi in cui l'arte fioriva ,,). Sur Barthélemy et Winckelmann, voir F.de CALLATAY, « Winckelmann et les monnaies antiques ", REG (article à paraître en 2007). Et non p. 542, comme l'écrit Winckelmann. -91- La référence à Jean-Jacques Barthélemy renvoie à sa lettre du 28 août 1750, intitulée « Remarques sur quelques médailles publiées par différens auteurs» et publiée dans les Mémoires de Littérature tirées des registres de VAcadémie royale des Inscriptions et Se/les-Lettres 26, 1759, p. 532-56. On y lit, à la p. 543 (33), ,dl. Les remarques précédentes expliquent très naturellement une médaille ci-devant attribuée à Phéidon, qui gouvernait l'île d'Égine, environ neuf siècles avant J.-c. Elle offre, ainsi que les précédentes, d'un côté un bouclier Béotien, & au revers un vase, avec ce mot FIDO. Beger la publia, & n'hésita pas à la rapporter à Phéidon. Schott, son neveu, défendit son sentiment attaqué par Sperlingius & Spanheim qui, bien éloignés de donner une si grande antiquité à ce monument, prétendirent qu'il avait été consacré long-temps après le magistrat d'Égine à perpétuer le souvenir de ces monnaies, poids & mesures dont il passait pour être l'inventeur. Les uns & les autres ont été persuadés que le nom exprimé sur la médaille étoit celui de Phéidon. Cependant tous les anciens qui ont eu l'occasion de parler de lui, l'appellent <PEtOûJV & non <PtoûJv. plus, la médaille estd'un trèsbon De goût de dessin, & ne peut se rapporter au neuvième siècle avant l'ère vulgaire. Enfin comme les Béotiens n'avoient aucune sorte d'intérêt de rappeler le souvenir de Phéidon, & qu'on voit sur presque toutes leurs médailles les noms de leurs magistrats actuels, il est visible que le mot <pI~O désigne un de ces magistrats ». Le raisonnement de l'abbé Barthélemy est impeccable. Seule manque la mention d'une identité de coins posée par Winckelmann. Est-ce à dire qu'il faut attribuer à Winckelmann la paternité de l'observation portant sur l'identité des coins ou alors penser qu'il aura voulu renforcer la démonstration de Barthélemy en insistant sur la communauté de conio pris ici, peut-être, de façon plus large comme « empreinte», c'està-dire « type monétaire» ? La première hypothèse serait piquante quand on sait que Winckelmann fut critiqué, plus tard, pour avoir trop fait peser, et de toute l'autorité que ses travaux inspirèrent aux générations suivantes, le critère stylistique sur la datation des séries monétaires. La deuxième hypothèse semble toutefois plus vraisemblable. Il paraîtra peu probable en effet que Winckelmann 1) ait eu la chance de pouvoir examiner deux monnaies (ou leurs empreintes) provenant du même coin de droit d'un monnayage rare et n'ayant jamais circulé en Italie, 2) que, ayant eu cette chance, il ne s'en soit pas attribué le mérite de la découverte; 3) plus extraordinaire encore: qu'il la cède à Barthélemy. Reste alors une observation de Jean-Jacques Barthélemy, rédigée en 1750 et reprise aussitôt par Winckelmann, cet autre esprit sagace, toute proche par l'esprit de ce qui allait devenir une préoccupation fondamentale des numismates à partir du XXe siècle. ~ -92- -
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