La monnaie de compte à l’époque hellénistique : le nécessaire réexamen des textes (en particulier du sens du terme argurion) à la lumière de la documentation numismatique moreAnnali dell’Istituto Italiano di Numismatica, 54, 2008, p. 19-34. |
38 views |
ISTITUTO ITALIANO DI NUMISMATICA
AN NALI
(estratto)
54
R 0 M A
NELLA SEDE DELL'istituto
2008
LA MONNAIE DE COMPTE
A L'EPOQUE HELLENISTIQUE:
le n ec ess ai re re ex am en des textes
(en parttculier du sens du tekme arcvrion)
a la lumiere de la documentation numismatique*
Le probleme de la monnaie de compte ouvre sur des questions
economiques majeures telles que la part des transactions monetarisees
et, assez directement en definitive sur la question centrale de l'impor-
tance du credit dans les societes mediterraneennes.
Encore s'agit-il de pouvoir l'apprehender, ce qui ne va pas de soi:
«En Grece, la monnaie de compte generalement utilisee est la drachme.
Cependant 1'estimation d une monnaie en drachmes n'est qu'une
indication de valeur, elle ne donne aucun renseignement sur le
numeraire utilise pour le reglemcnt de la transaction, elle ne nous
apprend meme pas si celle-ci a ete ou sera effectuee en monnaies d'or,
d'argent ou de bronze. Un montant indique simplement en drachmes
ne nous apprend rien sur la circulation monetaire»'. Comment
pouvons-nous etre surs que les valeurs exprimees sous forme monetaire
dans les textes renvoient a l'utilisation reelle de monnaies? Get article se
presente comme l'etude d'une suite de cas concrets. On verra qu'il nous
oriente vers une redefinition elargie de la monnaie de compte dans le
monde hellenistique~'.
* Jesuis reconnaissant envcrs Alain Bresson d'avoir rclu et commente le manuscrit
de cct article.
1 A. GlOVANNINl, Home el la circulation monetaire en Grece an He s. av. J.-C, Bale
1978. p. 35.
" Comme sonhaite par les editeurs de ce volume, cct article laisse de cote I'Egypte
ptolemaique traitee ici-meme par Daniele Foraboschi. On doit recemment a S. von
Reden une renversante erreur de lecture s'agissant de la monnaie de compte (S. VON
Reden, "The Politics of Monerization in Third-Century BC Egypt", in A. MEAO< >\x's
et K. SHIPTON ed.. Money and its Uses in the Ancient Greek World, Oxford 2001, pp.
19
I K,\.\'(;OIS DE OU.l.ATAY
Des monnaies d'or pour payer le tribut dans les campagnes (I'inscription
de Mnesimachos)?
Un cxemple servira d'introduction. Le domaine (une dorea)
attribue en Lydie par Antigone Monopthalmos a un certain
Mnesimachos comprenait plusieurs villages soumis a payer un tribut au
roi. Une inscription provenant du temple d'xA.rtemis a Sardes nous en fait
connaitre les details'. Elle indique notamment le photos, le tribut, du
annuellement par chaque village. Ces sommes sont exprimees en pieces
d'or: Periasasostra devait ainsi 57 pieces d'or (chrusious), tandis que le
village de Nagrioa devait 3 pieces d'or et 4 oboles et celui d'Tlos, pres
d'Attouda, 3 pieces d'or et 3 oboles. Le detail des sommes dues est
exprime en stateres d'or et ses subdivisions. Pour plusieurs
commentatcurs, dont R.A. Billows et M. Aperghis, cela temoigne du fait
que le tribut etait pave en cash, en monnaies d'or".
65-76'. A propos de la fameuse pompe organisee par Prolemee Philadclphc a
Alexandrie en 279/8 av. J.-C. elle interprete le passage qui evoque une couronne d or
take de 10 000 monnaies d'or (Athcnee, Deipnos., V. 202ab) comme ayant cte «decoree
de 10 000 monnaies d'or» (p. 69: «adorned with such a large number of gold coins»),
ce qui n'intervient pas pour peu clans sa vision forcee de la monnaie comme outil de
propagandc (p. 67: «the ritual display of the most splendid coins in a dynastic festival
also associated kingship, power, and the prosperity of the new kingdom with coined
monev»)! Voir le compte—rendu en ligne donne par J. Kroi.i. dans Bryn Maivr Classical
Review, 2002.07.24).
1 Voir W.H. buckler et D. M. robinson, Sardis, VII. Greek and Latin Inscrip-
tions. Part I: Seasons 1910-1914, Leyde 1932, n° 1. Sur ce document, on renverra a P.
DeboRD, Aspects socianx et econumiques de la vie religieuse dans I'Anatolie greco-romai-
t/e, Leyde 1982, pp. 244-251; R. descat. "Mnesimachos. i lerodote et le sysfeme tribu-
taire achemenide". in RHA. 87/1-2 (1985). pp. 97-112; R.A. billows, Antigonos the
One-Eyed and the Creation of the Hellenistic State. Berkeley/Los Angeles-London 1990,
pp. 279-280, 283-285, 287 et 405-406; G.G. aperghis, The Seleukid Royal Economy.
The finances and Financial Administration of the Seleukid Empire, Cambridge 2004, pp.
320-323 (Appendix ii. Document 5 - avec le texte de l'inscription accompagne de sa
traduction anglaise). Une traduction anglaise de l inscription est aussi commodement
fournie par M.M. austin, The Hellenistic world from Alexander to the Roman conquest.
A selection of ancient sources in translation, Cambridge 1981, pp. 295-296, n° 181.
• R.A. BILLOWS, Antigonos (cit. note 3), p. 287. note 2 et G.G. APERGHIS, The
Seleukid Royal Economy (cit. note 3), p. 176 ("which does not definitely mean that they
paid in coin, but strongly suggests it"), p. 221 (ou il imagine un paiement des taxes en
retradrachmes).
20
la monnaie de compte a l»ep©que i [ellenistique
Le numismate s'interroge en vain sur lcs monnaies d'or que cette
inscription cvoquerait. Faut-il y voir, com me le suggere P. Debord, une
inscription certes d'epoque hellenistique mais qui evoquerait des
pratiques perses et des lors l'utilisation de dariques? Non seulement rien
n'indique que les dariques circulaienc dans la haute vallee du Meandre
ou se situe la donation faite a Mnesimachos mais, en outre, il est
maniieste que les dariques ne comprenaient pas de subdivisions en sorte
que le probleme pose par les mentions d'oboles en or paraisse ici
condamne. Loin de l'aire de circulation des cyzicenes, il ne reste qu a se
rabattre sur l'eventualite qu'il s'agisse du monnayage d'Alexandre. La
encore, on dcmeure perplexe: le monnayage en or au nom d'Alexandre
est presqu'entierement constitue de state res, admettant un tres petit
nombre de tractions parmi lesquelles le quart de statere, d'une valeur de
5 drachmes mais d'un poids de c. 2,15g d'or. pourrait a la rigueur passer
pour ['equivalent en or du poids de 3 oboles en argent, soil un
hemidrachme. La rarete de ces tractions s'oppose toutetois absolument
a l'idee d'en faire le moyen de paiement exige pour que les habitants de
petits villages de la haute vallee du Meandre, puissent s'acquitter de leur
tribut.
Comment ne pas voir qu'il s'agit ici d'une monnaie de compte? A
travers toute l'antiquite greco-romaine et au-dela, la taxe sur les revenus
tonciers tut la plupart du temps payee en nature (e'etait par exemple le
cas en Egypte a l'epoquc romaine). Imaginer un tribut verse sous forme
de monnaies dans ce haut pays a la fin du 4 s. releve du plus grand
improbable. L'imaginer pave en monnaies d'or tient du fantastique'.
Deux elements peuvent avoir etc a la base de cette meprise: prima,
la monnaie de compte s'exprime generalement en equivalent de la
monnaie d'argent et non d'or comme ici; secundo, on trouve utilise dans
' Mais I'usage, clans le mondc gree, est de denommer les monnaies d'or par leurs
\'aleurs en argent (par exemple les imiaicia ptolemaiques) et non l inverse, comme il
faudrait le supposer ici : les monnaies d or par leurs valeurs en argent.
" Jc ne crflins pas de durcir ici une perplexite exprimee naguere de maniere plus
timoree: F. DE CALLATAY, "La richesse des rois seleucides et le probleme de la taxation
en nature", in Topoi, Suppl. 6. 2004. p. 42. note 102 et G. Ll RlDKRet F. DL Cali.ATAV,
Les Seleucides et les Ptolemees. L'heritage i/ionetaire et financier d'Alexandre le Cjrand,
Paris 2006. pp. 265-266.
21
FRANCOIS 1)1. CALL,M AY
l'inscription - d'ailleurs cle tacon surprenante (voir infra) - le mot
chrusiou (avec un iota), que certains imaginent avoir ete reserve pOLir
designer Tor monnaye (a la difference de chfUSQU).
Le recours a une monnaie de eompte exprimee en monnaies d'or
est en effet tres atypique. L'usage constant est d'exprimer toutes les
sommes, meme celles en or, en drachmes d'argent . II est possible que
l'usage ait ete different a Sardes, dont provient cette inscription. C'est a
Sardes, capitale de la Lydie, que Ton place en effet les riches frappes de
«(-ivseides», d or et d'argent. C'est a Sardes que Ton situe le principal
atelier producteur des dariques perses. Sous Alexandre egalement, la
frappe de Tor avait etc abondante8. En sorte qu'il n'est pas impossible
que s'y soit installee une familiarite plus grande avec ce metal. On reste
neanmoins surpris par une telle pratique et il me parait plus probable
qu'il y ait ici une adaptation de 1'unite de eompte a la forme particuliere
de depot laisse par Mnesimachos au temple d'Artemis, en ['occurrence
1 325 stateres d'or.
Les termes chrusion et argurion pour designer I'or et I'argent monnayes?
II faut se mefier des cles de lecture reductrices. En regie generale,
11 est vrai qu'on observe une difference de sens entre les mots arguron et
: Ceci constitue un piege supplementaire de lecture entrainant a I'occasion cles
erreurs etonnantes. Ainsi. la donation taitc par Seleucos I au temple d'Apollon a
Did vines mentionne des objets en or pour un poids de > 248 drachmes et en argent pour
un poids de 9 580 drachmes (voir CB. WELLES, Royal Correspondence in the Hellenistic
Period. A Study in Greek Epigraphy, New York 1934, pp. 33-40, n° 5, lignes 43-44>.
Clairement, le poids pour l'or a ete exprime en drac hme d'argent, ce qui fait un total de
12 628 drachmes d'argent pour l'ensemble de la donation, soit un pen plus de 2 talents.
M. Aperghis ne 1'entend pas de cette oreille qui parle d'une donation de «almost 7
talents» (G.G. APERGHIS, [cit. note 3], p. 20S). ce qui ne se concoit que s'il evalue (a
tort) le poids des objets d'or en drachmes d'or (au ratio or/argent de 10/1): 3 248 x 10
= 32 480 + 9 380 = 41 680 - 6 talents 5 860 drachmes = «almost 7 talents».
8 M. thompson, Alexander's Drachm Mints. I: Sardes and Mile/us, NS 16, New
York 1983. L'etude de M. Thompson recense au total 80 coins de droit pour les stateres
(p. 40). Les fractions sont rarissimes et se situent au debut de la sequence (p. 7: 3
hemi-stateres [ 1 coin de droit]; p. 8: 5 quarts de statere [2 coins de droit]).
22
la monnaie de u >mpte a i. ep( )qi 'e iieelenistique
argurion, entre chruson et chrusion . Sans zbta, ces termes designeraient
le metal non monnaye; avec un iota, ils renverraicnt a la monnaie
f rap pee.
Ce probleme de terminologie, dont on percoit d'emblee a quel
point il importe au numismate et a l'historien de l'economie, n'a,
curieusement, jamais fait l'objet d'une veritable etude specifique"1.
Aborde quelquefois de front", en passant, il est le plus souvent demeure
dans l'ombre du non-dit. Bien des auteurs, specialistes des textes ou des
inscriptions, traduisant indifferemment par «argent» (ou «Geld» en
allemand):J les vocables arguron et argurion (et meme celui de chremata,
qui sont litteralement «ce dont on a besoin», et par extension des lors
«les biens», «les richesses»)''. Cette situation, tres insatisfaisante, gene
considerablement celui qui s'interesse aux problemes monetaires de
l'epoque.
' Lc livrc IV de XOnomasticon de Pollux dit clairement qu'il faut deux drachmas
attiqucs pour faire un statere d'or eu employant le mot chrusous, sans iota (o de chrusous
stater). Sur ce passage, voir entre autres, P. radici colace, "Tra metrologia e
numismatica : metallo a peso e nomi di moneta", in M. Caccamo CalTABIAMO et P.
radici Colaci:, Dalla premonela alia moneta. Lessico monelale greco tra semantica e
ideologia. Pise 1992, pp. 11-12.
: 1 On se reportcra surtout aujourd'hui ;i A. Brlssox, "Unites de pesee et poids
des offrandes dans les sanctuaires grees", in A. bresson, La cite marchande, Ausonius.
Scripta antiqua 2, Bordeaux 2000, pp. 211-242, dont tout le propos tourne autour de
la monnaie de compte.
" A. GloVANXJNI. Rome {tit. note 1). p. 38-41; L. KalLET-MarX, Money,
Expense, and Naval Power in Tbucydides' History 1-5.24, Berkeley 1993, p. 126,
note 43.
I: Par exempk W. Ameling, in K. Bkixcj.vian et W. von Steuben edd, (1995).
Schenknngen hellenistischer Herrscher an griechiscbe Stiidte und Heiligttimer. 'Veil I:
Zeugnisse and Kommentare. Berlin 1995, p. 271, n ' 239.
'* Bien entendu, ces richesses, ces biens ont. dans hi pratique, souvent ete
constitutes de metaux prccieux, or et argent, ce dernier surtout (voir Xenophon.
Econoniicjue, 1: to argurion estichremata et Aristote. Mart a Nicomaque, IV, 1). Partois
meme. tout indique tju'il s"est agi d argent monnaye (ainsi Thucydide, His/oire, I, 191.
Get etat de fait n'autdrise aucunenient a en restreindre le sens en traduisant chremata
par «argent». Je ne Suis pas con\-aincu non plus par la pertinence des expressions «fonds
publics» et «fonds sacres» pour rentlre les termes demosia chremata et iera chremata. La
notion de «fonds» lait trop pencher du cote des reserves metalliques (et meme
monnayees) alors que - les inventaires le montrent bien - ils comprenaient egalement
routes sortes d'ohjets de valeturen ivoire. pierres precieuses, bois, etc.
23
FRANCOIS DE (JALI.ATAY
On s'accorde pour tfaduire arguron par «argent non monnaye». Le
prouve notamment lc lexique financier et monetairc construit sur ce
mot. Ainsi l'atelier monetairc, quel que sait Le metal ouvrage, est
Yargurokopeion.
Mais faut-il pour autant accorder au terme argurion le sens d'argent
monnaye? C'est ce que soutint Ernest Babelon dans son Traite: «Les
mots chrusion (de chrusos, or), argurion {d'arguros, argent) et chalkion
(de chalkos, bronze), designaient la monnaie quel qu'en tut le metal, or,
elect rum, argent ou bronze; mais le terme le plus ordinaire etait celui
& argurion. C'est ce que constate Eusthate dans une glose de Plliade: 'on
dit argurion, meme quand il s'agit de pieces dor' [Eustath., In Iliad, p.
1205 Cette affirmation a plusieurs fois etc repetee15. Pour Adalberto
Giovannini, par rapport au terme nomisma, le terme «argurion,
beaucoup plus frequent, a un sens plus large, il ne designe pas
specifiquement la monnaie d'un atelier, mais d'une maniere generale
tout monnayage qui suit le meme etalon que cet atelier»"'.
Le Liddell & Scott (1948, 236) est moins affirmatif. II delink
«Argurion (to)» comme: 1) une petite piece de monnaie (Aristophane,
Les Grenottilles, 262; Xenophon, Economique, 19, 16; etc.), puis, plus
prudemment, 2) collectivement comme de Pargent, au sens anglais de
money.
II est certain que, dans de tres nombreux cas, le mot argurion a du,
dans les fairs, renvoyer a de l'argent monnaye. Thucydide (2, 13) comme
Appien (XII, 116, 570) evoquent de Yargurion episemon, de l'argent
estampille (mais voir infra). C'est le sens qui se deduit du contexte fourni
par de nombreuses inscriptions. Les comptes des hieropes a Delos
emploient le terme argurion dans un contexte la plupart du temps
monetaire (il s'agit de caisses sacrees). On y trouve egalement
14 E. BABELON, Tra/tc- des monnaies grccques et rowaii/es, 1.1, Paris 1901, col. 3 86.
Voir anssi col. 388: «Cbrusion signifie Daturellement de lor, et cctte expression pent,
par extension, comme ctrgurion, s'employer pour designer le numeraire, quel qu'en soit
le metal».
" S'agissant des traites conclus entre les Romains et les Etoliens, voir CI. Le Rider.
"Les clauses financieres des traites de 189 et de 188". in BCll. 1 16 (1992), p. 275
Wargitnon designe assurement de l'argent monnayeV).
"' A. Giovannini, Rome (cit. note I), p. 38.
24
la monnaie DE com PTE A l/EP< )QUE 1IELLENISTIQUE
l'expression - encore qualors aussi redondante que celle d'arguron
episemon - d" argurion nomismatos (argent monnaye)1'. On peut aussi
tirer un riche dossier du cote des textes litteraires". On ajoutera que,
quoiqu'il s'agisse d'un hapax numismatique, le Cabinet des Medailles de
Paris possede un didrachme du roi thrace Seuthes II ou on lit an revers
la legende ZET0A APrYPION (l'argent de Seuthes)1''.
Mais, a cet usage, on peut opposer d'autres temoignages qui vont
dans le sens oppose. En void quelques-unsA': relatant les triomphes de
generaux romains, Plutarque use a plusieurs reprises du mot argurion
dans un sens clairement non monetaire encore qifil ne paraisse pas faire
tres attention a une difference de sens. Ainsi, s'agissant du triomphe de
Flamininus {Flam., 14, 2), il evoque 3 713 livres d'or en lingots en
utilisant le mot chrusmu (chrusiou men sugkechoveumcnou litras
trischilias ktl.) et, dans la meme phrase, 43 270 livres d'argent en
utilisant ici le mot argurou. Pour le triomphe de Lucullus, il mentionne
des lingots d'argent en recourant aux mots kechoneumenon argurion
(Luc, 37, 45). Quant au triomphe de Pompee, Plutarque use des mots
argurion et chrusiou pour designer du metal tant monnaye que non
(Pomp., 45, 1: cn nomismali kai kataskeuais argurion kai chrusiou
dismuria talanta). Appien aussi contredit la regie supposee lorsqu'il
" Pour un retour commode aux nombreux passages des inventaires deliens. voir
J.R. MELVILLE-JONES, Testimonia Numaria. Greek and \..alin Texts concerning Ancient
Creek Coinage, Londres 1993, pp. 161-225. Sur cette expression, voir V. Cha\K(.)\X'SKI-
SablE, "Les especes monetaires dans la comptabilite des hieropes a la Hn de
rindependance delienne", in REA, 99, 5—4 (1997), p. 358. Un usage plus conformeeut
attendu argurou nomismatos sur le modele de nonnsma arguroun et chrusoun nomisma
si largemenc atteste {e.g.: Plutarque, Aem., 32, 4).
'' Par exemple Diogene Laerce. VH, 1.18 (pour designer l'argent d'Alexandre).
'" Paris, Bnf, coll. Luynes, n° 1807. Voir recemment a ce sujet U. PETER, Die
Mi/nzen tier thrakischen Dynasten (5.-3. Jabrbundert v.C.br.). Hintergriinde ihrer
Prdgung, Berlin 1997, p. 76 et W. LESC1 IHORjN et P.R. FRANKI-, Lexicon der Au/scbri/ten
aujgriecbiscbeu Miiiizen, I, Vienne 2002, p. 48. D'autres monnaies de meme module et
factufe mentionnent au revers ZEY0A KOMMA (le sceau de Seuthes).
* Rappelons que. a l'epoque classique, Isocrate utilise le mot argurion s'agissant
de ['amende que devait payer les enfants spartiates pris pour vol. ()r nous savons quo
les Spartiates interdisaient l'usage de la monnaie (voir E. BaBELON, Traite (cit. note 14),
col. 387. avec une reference a Isocrate).
25
FRANCOIS DhCAI.I.ATAY
parle d'une statue en or massif en utilisant les mots apo stereou chrmiou
(XII, 116, 570)-".
Surtout, le dossier epigraphique insiste avec force sur \argurion ou
le chrusion asemon, l'argent ou Tor non—estampille, qui - par definition
- n'est done pas de la monnaie22. line telle locution se retrouve a
Athenes, tant pour les inventaires du tresor de I'Opisthodome'3 que celui
de 1'Heaktompedoir4. Elle figure a Eleusis {IG I, 3, 386 et 387) ainsi que
dans le dossier de l'Amphiaraion d'Oropos {IG VII 303: ta chrusia ta
asema kai ten philaen ten chrusen: «les objets en or non monnayes et la
coupe en or»)'\ Vargurion asemon, 1'argent qui n'a pas recu
d'empreinte, done non-monnayc, apparait aussi chez Thucydide (2, 13)
et Appien (XII, 116, 570).
Des lors, plutot que de lui prefer la signification lourde de
consequences « d'argent monnaye » (ee qu'exclut les temoignages dont
il vient d'etre question), il semble que le terme argurion se definisse plus
generalement, par opposition a l'argent metal (arguros), comme de
l'argent envisage comme moyen de paiement2". La langue anglaise, qui -
21 Sur ccs triompheSj voir F. de Cali.atay, "Reflexions quantitatives sur Tor et
l'argent monnayes a l epoque hellenistique (pompe.s, ciiomphcs, requisitions, fortunes
des temples, otfevrerie et masses metalliques clisponibles", in R. descat eel., Appwches
del'economic heUenistique, Saint-Bertrancl-de-Comminges 2006. pp. ^7-84 (surtout
pp. 58 et 70-741.
Pollux {Qnomasticon) definit le mot ascmos tres simplcment par celui (Xarguros
(«de l'argent, entendu comme «argent non-monnaye»).
2i IG CP, 1445, ligne 36 et 1453, ltgne 8: argurion asemon (voir D. harris, The
Treasures of the Parthenon and Erechteion, Oxford 1995, p. 49, n~ 251.
'-' IG IV. 1443. ligne 12: asemon argurion et IG II"', 1388. lignes 7 1-2. 1400, ligne
61 et 1414, ligne 4: argurion ... asemon (D. harris, cit. supra, pp. 123-7, n° 67-68). On
ne se fotmalisera pas outre mesure de la redondanee de l'expression pour denier au mot
argurion le caractere d'argent monnaye. De telles redondances se constatent ailleurs.
par exemple chez Polybe (XXII, 9, 3) qui mentionnent 1'envoi aux Acheens par
Ptolemee V Kpiphane de diakosia de talanta nomismatos episemou chalkou l voir aussi
K. bring mann et W. von steuben, Schenkungen (cit. note 12). pp. 111-112. n° 65.
2000, n° 65).
:5 Voir (i. Ll RlDER. "Les clauses Hnancieres" (cit. note 15). p. 273.
* Voir A. bresson, "Unites de pesees" (cit. note 10), p. 224: «En fait, le mot
argurion signilie certes "argent" (done pent renvoyer a de l'argent monnaye), mais tout
aussi bien etalon». C'est le sens du mot sur les nombreux papyri ptolemai'ques ou
l'expression pros argurion imlique que la valeur etait comptee en etalon d'argent.
26
I.A \!< >NNAIE DEC< >MPTE A [/EPOQUH HELLEMSTIQUE
plus riche sur ce point que la francaise - fait la difference entre silver coin
et silver money (entre I'argent-monnaie et rargent—moyen de paiement),
retiendrait id le terme silver money.
Quant a I'inscription de Mnesimachos, pour revenir a cette
derniere, clle designe les stateres par le mot chrusoi (llgnes 6—10: ce qui
est l'usage ordinaire); les oboles par l'expression oboloi chrusiou (lignes
9-10) et la somme d'or deposee dans le temple d'Artemis comme to
chrvision (ligne 2).
Les grands montants: insuffiscince clu temoignage monetaire par rapport
aux sommes evoques dans les sources ecrites
Au-dela de ces cas particuliers, que le contexte eclaire de lagon
univoque, de nombreux emplois demeurent soumis a Interpretation.
D'une fayon generale, on sera d'autant plus tente de suspecter le renvoi
a une monnaie de compte que les montants seront importants. 11 se
trouvc que, dans certains cas, les masses monetaires dont il est question
paraissent outrepasser les possibilites offertes par les monnayages que
Ton imagine avoir servi a cet effet. De cet irrealisme de lecture que parait
dementir la pauvrcte du materiel numismatique, du moins son
insuffisante abondance, voici quelques exemples (dont le premier tire
du monde classique)
- Les 400 talents d'argent verses par Seuthes aux Atheniens.
A propos du tribut percu par les Atheniens du territoire thrace
controle par Seuthes, Thucydide distingue d'une part 400 talents
d'argent {arguriou) en or et argent et, d'autre part, des cadeaux (dora)
d'or et d'argent pour une valeur similaire (Thucydide, II, 97, 3-5). La
construction de la phrase laisse supposer que les premiers 400 talents
turent bien verses en monnaies frappees et e'est dans ce sens que va le
commentaire de Lisa Kallet2'. Le numismate, toutefois, s'interroge: 400
1 Four l'usage chcz Thucydide. voir L. KALI.r.T-i\L\l<X. Money (eit, note ID. p.
126, note 4 3 (qui, apres avoir exprimeses doutes, conclut: "since, however, silver coinage
was the usual medium of exchange, it is quite likely that argurion in Thucy elides generally
means "silver money").
27
FRANCOIS DECALLATAV
talents font 600 000 tetradrachmes, ce qui requiert, pense-t-on, la mise
en service de 30 coins de droit (a 20 000 exemplaires en moyenne par
coin). De quel monnayage parle-t-on? Nous sommes bien en peine de
le designer.
- Les reserves metalliques capturees par Alexandre dans les tresoreries
royales perses.
Les gigantesques reserves metalliques d'or et d'argent dont
s'empara Alexandre le Grand dans les tresoreries perses n'etaient a
['evidence pas monnayees. Pourtant, s'agissant des 120 000 talents pris
a Persepolis, Diodore ecrit: eis argunou logon agomenou ton chrusiou
(XVII, 71, 1: «pour evoquer Tor sous forme d'argent»), fournissant un
nouvel exemple de l'utilisation due terme argurion dans un sens que Ton
sait non-monetaire.
Pour le tresor de Suse, Diodore parle de: thesaurous... ashnou
ehrusou kai argnrou (XVII, 66, 1-2); Arrien de: argunou talanta es
penlakismuria (III, 16. 7) et Plutarque de: tclrakismuria talanta
nomismatos (Alex., 36, 1). On le voit: ni les chiftres ni les expressions ne
concordent. On reconnaitra aisement que Plutarque se trompe s'il croit
ce butin monnaye {nomismatos). Arrien utilise - mais cela ne doit plus
nous surprendre - tui aussi le mot argurion pour designer du metal
non-monnaye. Quant a Diodore, il evoque tci de Vol et de Targent
non-estampille {asemou), ce qui parait redondant dans la mesure ou Ton
voudrait que le terme arguron Tait deja signitie.
- Les 300 talents d'argent et 1 000 talents de bronze donnes a Rliodes
par Ptolemee Evergete.
Polybe, dans le celeb re passage ou il deceit les liberalites de
Ptolemee III L\'eigete fakes aux Rhodiens apres le tremblement de terre,
evoque argunou talanta triakosia ... kaichalkou nomismatos talanta chilia
( V, 89, 1-2)-'\ Doit-on traduire par: «300 talents cLargent monnavc
(argurion) et 1 000 talents de monnaies de bronze {chalkou nomismatos)?
C'est la se heurter a nouveau a une aporie numismatique: les montants
28 Voir K. BRlNGMAN et W. vox S'l'tUBiZX, Schenkungcn (cit. note 12), p. 238, n°
205 I qui traduit par: «300 Talcnte Silbcr. ... 1.000 Talente gt'iniinzrcs Kupfer)».
la monnaie de COMPTE A l'EPOQUE HELLENISTIQUE
invoques depassent, semble—t-il, le realisme monetaire tant pour l'argent
que pour le bronze.
Pour l'argent, 300 talents correspondent, suivant le meme calcul
que pour le passage de Thucydide, a la production de quelque 22 coins
de droit de tetradrachmes, soit I'equivalent d'une annee entiere de
frappe chez les Ptolemees ainsi que nous sommes amenes a en
reconstituer le rythme2v.
Pour le bronze. I'etonnement est plus grand encore: 1 000 talents
de bronze monnaye representent c. 26 tonnes de metal passees par
I*atelier. J'adapte ici une note publiee en marge d'un article recent: en
supposant que ces monnaies de bronze aient pese c. 4g, il y en aurait eu
7,5 millions, ayant requis les pleines capacites de pres de 325 coins de
droit (toujours pour une productivity moyenne de 20 000 exemplaire
par coin)*". Nous sommes bien en peine de designer le monnayage
incrimine. Ce ne sont en tout cas pas les emissions de bronze, certes
importantes, attributes par Richard Ashton a cet episode qui seraient
susceptibles de convenir'1.
On se gardera done de traduire Polybe dans un sens trop
monetarist. Pour ma part, je prefere demeurer prudent et comprendre:
«300 talents d'argent et ... du bronze pour (le poids de) 1 000 talents
monetaires».
- Les amendes versees aux Romains par Antiochos III et les Etoliens.
Les clauses financieres imposees par les Romains aux Etoliens en
189 av. J.-C. et a Antiochos 111 en 188 av. J.-C. nous ont ete rapportees
par Polybe et Tite-Live. Pour le traite de 189 av. J.-C, le temoignage
de Polybe precise que les Etoliens donneront: arguriou me cheironos
attikou parachrcma men talanta cuboika diakosia, ... anti tritou nitrous
tou arguriou chrmion, ecu? boulonlai, didoHtes, ton deka mnfin arguriou
■' G. LE RlDKK et F. DK Cai.I.ATAY. LcsScleuciJes el les Ptolemees (cit. note 6), pp.
229-230.
w F. de callatay. "La richesse" (cit. note 6). p. 37. note so.
1 R. I [.). ashton. "Rhodian Bronze Coinage and the Earthquake of 229-226
B.C.". in AC 146 (1986), pp. 1-18. pi. 1-4. Le total des trois emissions donne environ
50 coins de droit pour des pieces de c. 6g, soit 6 tonnes de bronze monnaye. loin des c.
26 tonnes dont parle Polybe.
29
FRANCOIS BE CAU.ATAY
chrusiou mnan didontes, ... (Polybe, XXI, 32, 8-9). Ce que Georges Le
Rider traduit: «Les Etoliens paieront en monnaie d'argent, dont la
qualite ne sera pas inferieure a celle de la monnaie d'argent attique, 200
talents euboi'ques, ... ils paieront, s'ils le veulent, le tiers de la somme
d'argent en monnaie d'or, payant pour dix mines d'argent une mine
d'or»'\ Dans le eas d'Antioehos III, le texte de Polybe indique: argimou
de doto Antiochos attikou Romaiois aristou talanta muria dischilia en
etesi dodeka, didons hath' ekaston etos chilia; me elatton d' elketo to
talanton litron romaikon ogdoekonta (Polybe, XXI, 42, 19). Ce que
Georges Le Rider traduit: «en monnaie d'argent, Antioehos paiera aux
Romains, en argent eomme 1'Attique, c'cst-a-dire excellent, 12 000
talents en douze ans; le talent ne peseta pas moins de 80 livres
romaines»ii. Selon lui, ces amendes ont ete exigees «en argent monnaye,
non en lingots»'". C'est la donner aux mots argurion et chrusion le sens
contraignant de metal monnaye alors qu'une telle interpretation ne
s'impose pas.
Meme si I on prete aux rois seleucides une richesse legcndaire, il
n'en demeure pas moins que 12 000 talents devaient representer pour
eux une amende severe dont on pent douter qu'ils aient pu la fournir en
metal monnaye. 12 000 talents de poids attique font en effet c. 3 1 1
tonnes d'argent (12 000 x 2.5,95 kg [a 17,3g le tetradraehme]). Or, si Ton
estime la capacite de frappe d'un coin de droit de tetradrachmes a 346
kg d'argent monnaye (20 000 x 17.3g). on voit que 311 tonnes
necessitent e. 899 coins de droit ( 311 000/ 346). Avec une moyenne de
75 coins de droit par an (899/12), ceci excede dc beaucoup ce que Ton
connait du rythme annuel des trappes seleucides (c. 30 coins de droit par
an pour l'ensemble des frappes de l'empire). On a estime l'ensemble des
frappes seleucides de tetradrachmes pour les annees c. 300-c. 240/235
av. J.-C. a quelque 300 coins de droit et l'enscmble de ce qui circulait
a G. LE RlDER, "Lcs clauses financicrcs" Icit. note 15). pp. 267-277.
11 Ibid., p. 268-269.
M Ibid., p. 272. Dans la rcedition de cet article parue dans ses Etudes d'histoire
monetaire, on note qu'il a ajoute le commentaire suivant: «Si tel est, je pense. le sens
litteral des textes en question, il est vraisemblable cue, dans la pratique, des
accommodements fufetit acceptcs» {Etudes d'histoire monetaire et financiere du mondc
pee. Ecri/s 19>S-1998. Ill, Athenes 1999. p. 1258).
30
la monnaie de comptk a l'eeoque hellenistique
clans le royaume sous d'autres formes monetaires a c. 2 000 coins de
droit5'. On objectera que le monnayage seleucide etait lui-meme
minoritaire clans la circulation ciu royaume et sans doute aussi dans les
caisses du tresor royal, que les Seleucicles purent regler cette indemnite
avec d'autres formes de numeraire, a commencer par celui au nom et
types d'Alexandre le Grand. C'est tres certain mais, meme ainsi, on
s'interroge sur la capacite des rois seleucides a pouvoir acquitter une
telle somme. On fera rcmarquer que I'ensemble des numeraires en
circulation dans le royaume ne clevait pas depasser les 50 000 talents et
qu'il est douteux que le tresor royal ait ete le depositaire du tiers de cette
somme"'.
J'avais moi—meme propose une explication pour rendre compte de
cette exigence - apres tout curieuse - des Romains, lesquels auraient
insiste pour etre payes en monnaies dont ils n'avaient pas l'usage et qui
etaient des lors promises a la tonte le plus probablement. Constatant,
d'une part, la parcimonie des dons effectues en numeraire par les rois
hellenistiques telle que l'a bien mise en lumiere les travaux de Klaus
Bringmann et, de I'autre, la volonte romaine de «demonetiser» les
reserves des rois, il m'avait paru que les deux phenomenes pouvaient
etre rapporte a la meme cause: la nature strategiquc du metal monnaye,
sa plus grancle liquidite permettant a qui le possecle de mieux se
ciefendre ou attaquer selon les circonstances. Ainsi s'explique que les
rois aient rechigne a s'en separer au contraire des Romains qui eurent
interet a ce que leurs ennemis s'en depouillent1 . Cette explication me
parait toujours attrayante mais je suis aujourd'hui beaucoup moins
convaincu cjue les amendes imposees aux Etoliens et a Antiochos III
aient ete exigees et percues en metal monnaye.
i5 G. lM ElOEK et F. DE Cali.atay, Les Seleucides el les P/olewecs, (cit. note 6),
p. 227-228.
12 000 talents Font 72 millions de drachmes: a 300 drachmes par an. c'est la
possibilite de payer durant douze mois 240 000 homines, soit pres de 5 ans I'ensemble
de 1'armee seleucide.
17 F. DP. C.AI.I.ATAV, "La richesse", (cit. note 6i. p. 43.
31
FRANCOIS DECALLATAY
Problemes d'interpretation lies aux petits montants
De la meme maniere que les grands montants d'argent orientent
naturellement vers la monnaie de compte, la mention de petits montants
est de nature a induire l'utilisation effective de monnaies frappees.
Comme il a deja ete souligne a la faveur du commentaire de Pinscription
de Mnesimachos, rien ne va pourtant de soi. On presente ci-dessous
deux dossiers qui dementent cette presomption pour ce qui est des petits
montants.
- Les introuvables oboles de Theagenes a Thasos.
Parfois, le numismate est en situation de denoncer 1'absence de
monnaies reelles telles que pourtant indiquees dans la source. Un beau
cas de ce genre, certes d'epoque classique, concerne une inscription
thasienne relative au culte rendu a Theagenes, le boxeur le plus fameux
du 5 s. 1.1 est question de sacrifier a Theagenes, devenu heros puis dieu
guerisseur apres sa mort, en versant «dans le tronc une offrande
prealable qui ne soit pas inferieure a une obole» (lignes 2-3: eis ton
thesauron me elasson obolou)^. Le probleme est que Ton ne connait pas
d'oboles d'argent pour le monnayage thasien et qu'il ne parait pas
raisonnable d'attribuer aux plus grandes monnaies de bronze du meme
monnayage une valeur qui depasse rhemiobole5'. Comme le commente
Olivier Picard, il s'agit ici d'une unite de compte dont les adeptes
pouvaient s'acquitter «en deboursant soit deux hemioboles, ces pieces
que j'ai appelees jusqu'a present des grands bronzes, soit leurs
sous-multiples»""'. Ce type de transactions etait done bien monetarist
(un versement dans un tronc, un thesauros, pour rappel) mais pas dans
le numeraire indique par l'inscription.
- La pesee des offrandes dans les sanctuaires.
De nombreuses inscriptions relatives a des inventaires de temples
,s Pour ['inscription, voir sa publication par R. martin, "Un nouveau reglement
de culte thasien", in BUI, 64-65 (1940-1941). pp. 163-200.
'* O. PlCARD, "Les oboles de Theogencs", in M.-M. MACTOOX et E. Geny ed..
Melanges Pierre Leveque. 5. Anthropologic et societe. Paris 1990, pp. 315-323.
* Ibid., p. 321.
32
la monnaie dc compte a c'eeoql'e heccenlstique
donnent le poids des objets (aconnes en or et en argent, souvent des
phiales, exprime en poids monetaire d'argent, ce qu'introduit
l'expression pros argurion. Plusieurs auteurs (et non des moindres) ont
imagine que la pesee de cette vaisselle en metal precieux se faisait au
moyen de pieces de monnaies, ce que ne disent pas les mots pros
argurion, meme dans le cas (infirme supra) ou Ton soutient que le terme
argurion renvoie necessairement a del'argent monnaye. Un debat recent
a permis a Alain Bresson de raire le point sur cette question4'. II conclut
a l'absence de pesee par les monnaies que rien n'oblige d'imaginer scion
nos sources (et done pas l'expression pros argurion) et qui constitue un
bien mauvais instrument a la precision douteuse, ce dont on ne fera pas
rinjure aux anciens de ne pas ['avoir remarque. Je suis bien de son avis42.
En-dehors de k rusticite du procede, il croit en outre irrealiste
d'imaginer que les pesees exprimees en stateres d'or {chrusoi) puissent
renvoyer a autre chose que de la monnaie de compte.
Les commentaires orrcrts ci-dessus tont tout sauf une doctrine et
le chemin est long encore avant que nous puissions determiner quelles
furent les operations qui impliquerent de la monnaie trappee, quelles
furent celles qui renvoient a de la monnaie de compte et quelles turent
celles, qui exprimees en monnaies de compte, furent neanmoins realisees
a l'aide de numeraire sonnant et trebuchanr1. D'une maniere generale,
cet examen se presente comme une mise en garde et, de tacon plus
specifique, comme une deconstruction d'une vision qui s'imagine un
recours a de la monnaie reelle au—deli de ce que disent les sources tant
ecrites que monetaires. La principale deconstruction portc sur le sens
du terme argurion. Celle-ci est lourde de consequences sur la vision
monetarisee ou non que nous pouvons avoir du monde hellenistique.
*'• Voir A, Bresson, "Unites de pesec", (cit. note 10) contra M.-C';i 1. makcellesi,
Mild des llecatomnida a la domination romaine. Pralu/aes n/onetaires el histoire de la
cite du he an lie siecle av. J.-C, Milesischc Forschnngcn 3, Maycnce 2004. pp. 5-26
(I. L usage des monnaies dans les inventaires de Didyines).
'' Voir mon compte-rendu de la these de M.-Ch. Marcellesi dans RBt\, 151
(2005), p. 257.
" Cdmme on vient de le voir dans le cas des oboles de Tneagenes,
FRANC! )1S DE CALLATAY
Les grandes sommes exprimees en lalanla arguriou dans les sources
litteraires, par exemplc dcs donations royales telles que les travail x de
Klaus Bringmann les ont rassemblees, ne sont pas necessairement de
l'argent monnaye, ce qui necessairement modiiie la perception que nous
pouvions, sur un autre postulat. avoir forme de ce monde hellenistique.
FRANCOIS DE CALLATAY*
• Academic royal e tie Belgique (Cksse ties Lettres), Bibliothequc royale de
Belgique, Ecolc pratique ties Hautes Etutles (Paris). Universite Libre de Bruxelles
(callatayC" kbr.be).
34