Fiscalité et monnayage dans l'œuvre de Georges Le Rider more

M. AMANDRY et S. HURTER (éd.), Travaux de numismatique grecque offerts à Georges Le Rider, Londres, 1999, p. 109-121.

TRAVAUX DE NUMISMATIQUE GRECQUE OFFERTS A GEORGES LE RIDER Edites par Michel AMANDRY et Silvia HURTER avec la collaboration de Denyse BEREND TIRAGE A PART 4*>3S Francois de CALLATAY (') FISCALITE ET MONNAYAGE DANS L'CEUVRE DE GEORGES LE RIDER L'ceuvre de Georges Le Rider concerne en priorite l'epoque hellenistique dont elle aura ex- plore quantite d'aspects. J'aimerais, dans celte conlribuLion offerte a celui qui est aujourd'hui sans conteste le plus fin connaisseur des monnaies de cette periode, meLtre en perspective un des apports les plus feconds de cette ceuvre polymorphe, a savoir la grande insistance mise sur une explication a caraclere fiscal pour rendre eompte d'une serie de comporternents mone- taires. L'interet de Georges Le Rider pour ce type d'explication n'est pas nouveau mais il s'est surtout al'i'irme ces dix dernieres annees, depuis la publication en 1986 d'un article qui appa- rait comme un ecrit majeur dans son oeuvre: Les alexandres d'argenl en Asie Mineure el dans ('Orient seleucide au Hi" siecle av. J.-C. (c. 275-225). Remarques sur le syslerne monetaire des Seleucides el des Plolemees (Le Rider 1986). Je serais tente de mettre en avant deux fac- (1) Cabinet des Medailles - Bibliotheque Royale de Beigique - 4, bd de I'Kmpereur, 1000 Bruxelles. - Quoique Georges Le Rider rn'ait donne son accord quant an projet memo de cet article, il n'cst intcrvenu en rien dans ('ela- boration de celui-ci. 11 m'a neanmoins fourni les inaiiuscrils inedits de ses dernieres eludes, ce dont je le remercie bien vivenicnl. Bibliographie Le Rider 1966 Le Rider 1975 Monnaies creioises du v" au f siecle av. J.-C, Etudes Crctoises, XV, Paris, 1966. Contremarques et surfrappes dans l*Antiquite grccque, A'umismalique antique. ProbMmes el melhodes, Nancy-Louvain, 1975, p. 27-56 (actes du colloque organise a Nancy du 27 septem- bre au 2 octobre 1971). Les alexandres d'argent en Asie Mineure et dans I'Orient seleucide au nie siecle av. J.-C. (c. 275-225). Remarques sur le systeme inonetaire des Seleucides el. des Ptolemecs, JS 1986, p. 3-51, pi. I-Vl. La politique rnonelaire du royaumc de Pergame aprcs 188, JS 1989. Hphese el Arados au He siecle avanl noire ere, QT 20, 1991, p. 193-212. Les lelradrachines allalides au portrait de Philelaire, Studia Weslerrnark. Les deux monnaies macedoniennes des annees 323-294/290, BCH 117 1993. La politique monetaire des Seleucides en Coele-Syrie et en Phenicie aprcs 200. Reflexions sur les monnaies d'argenl lagides cl sur les monnaies d'argenl seleucides a l'aigle, BCH 119 1995, p. 391-404. Histoire economique et monetaire de I'Orient hellenistique, Annuaire du College de France. Numismatique Grecque, Annuaire de I'Ecole pratique des Hautes Etudes. A propos d'un passage des Poroi de Xenophon: la question du change et des monnaies incuses d'ltalie du Sud, KME, p. 159-172. College de France. Chaire d'histoire economique el rnonelaire de I'Orient hellenistique. Lecon inau- gurate faile le mercredi .9. mars 1994, Paris, 1994. voir Bibliographie generate voir Bibliographie generate Le Rider 1986 Le Rider 1989 Le Rider 1991 Le Rider 1992 Lb Rider 1993 Le Rider 1995 Le Rider, College Le Rider, EPHE Le Rider, KME Le Rider, Lecon Le Rider, Philippe Le Rider, Suse 110 F. de Gallatay teurs qui, plus que d'autres, predisposaient Georges Le Rider a enqueter dans eette voie: 1) une familiarite aver, les contremarques et les surfrappes acquise des le debut de son ceuvre scientifique, 2) une attention accordee, plus recemment, a 1'importance des taux de change pratiques dans I'Antiquite grecque. Contremarques, surfrappes el taux de change Je croirais volontiers, en effet, que eet interet est du pour beaucoup au fait de s'etre, comme numismate, retrouve tres tot et plus souvent qu'a son tour confronts a des pheno- menes de contremarques et de surfrappes. Pour s'en tenir a des travaux majeure, sa these d'Etat publiee en 1965 sur Suse sous les Seleucides et les Parities comportait son lot de contre- marques (Le Rider, Suse); la these annexe qu'il fit connaitre l'annee suivanfe sur les Mon- naies cretoises du Ve au Jer siecle av. J.-C. reste un des cas les plus documentes de surfrappes systematiques (Le Rider 1966). On explique sans peine des lors que Ton se soit tourne vers lui, en 1971, pour rediger une contribution synthetique a propos des contremarques et des surfrappes dans I'Antiquite grecque (Le Rider 1975). Dans eet article, qui reste a ce jour l'ecrit le plus substantiel sur le sujet, il fait siennes, en les etendant, les idees exprimees peu de temps auparavant par son maitre Henri Seyrig. « Supposons, ecrit-il, que I'Elat ait un pressant besoin de numeraire. II pouvait, entre aulres expedients, decrier sa monnaie, de. bronze., en indiquant que seules les pieces sur lesquelles await ele apposes une. contremarque seraie.nl acceptees. Cede contremarque etant appliquee contre redevance, il re.ali.sait ainsi un profit substantiel. » (Le Rider 1975, p. 42). Une explication similaire doit etre trouvee a propos des contremarques appliquees sur les mon- naies d'argent par Byzance et Calcedoine vers 220: « lis (les autorites de Byzance et de Calcedoine) reatiserent ainsi un triple benefice, en accroissant leur propre production monetaire, en instituant un chanye et en perceoant une taxe d la contremarque » (Le Rider 1975, p. 43). Bref, les contremarques officielles sont le plus souvent a interpreter comme « des expedients financiers adoptes sous t'e.mpire de, la necessite <> (Le Rider 1975, p. 45). Cette explication, qui petit nous paraitre banale aujourd'hui, etait a l'epoque assez neuve et Georges Le Rider ne craignit pas de se mettre en peine pour ecarter une serie d'hypotheses qui circulaienf jusque la, dont certaines purement politiques. Si la contremarque n'est jamais que le signe visible d'une manipulation monetaire, on peut dire que 1'importance des taux de change pratiques dans I'Antiquite grecque en est le veritable moteur. L'etude fondamentale est ici celle ecrite vers le milieu des annees 1980, quoique pu- bliee plus tard, A propos d'un passage des Poroi de Xenophon: la question du change et des monnaies incuses d'Italic du Sud (Le Rider, KME) (2). On ne peut qu'etre frappe, en effet, par 1'importance des taux de change reunis dans cet article (Le Rider, KME, p. 164-5). lis datent tous du 4C s. av. J.-C: 5,95% puis 5,63% debourses par les Epidauriens pour de l'ar- (2) Gette elude ellc-meme prolonge le travail donne par Ph. Gauthier, Un commenlaire hislorique des Poroi de Xenophon, Paris, 1976. FlSCAUTE ET MON NAY AGE DANS L'CEUVRE DE GEORGES Le HlDER 111 gent athenien, 7,1% par les Delphiens pour le meme numeraire. Cos frais de change sont par- ticulierement eleves si on les compare aux taux pratiques au Moyen Age ou plus recemment. Us comprennent, outre la part du changeur, le rendage soit l'addition des droits de seigneuriage (le profit du seigneur) et de brassage (les frais de fabrication). La verite est qu'il etait forte- menf desavantageux de changer de I'argent en Grece ancienne. Cette donnee simple est a la base, que ce soit de facon explicite ou non, d'une serie de vues, souvent nouvelles, qui placent la raison fiscale en tete des motivations pour un etat de baftre monnaie. Quoique ceux-ci me paraissent avoir joue un role determinant, on ne saurait reduire 1'in- teret de Georges Le Rider pour des explications de nature fiscale aux seuls contremarques, surfrappes et taux de. change. D'autres ferments, d'aufres lectures ont a 1'evidence joue. Ainsi sent-on l'effet profond opere sur sa pensee par une inscription de Sestos etablissanf de la facon la plus explicite le benefice lie pour la cite a la possibilife de battre monnaie (3). II en va de meme pour ce qui a etc ecrit, notammcnt par Henri Seyrig (J) mais egalement par d'autres dont 0. Morkholm (5), sur les cas antiques d'economies « fermees ». Meme si le choix de l'ad- jecfif n'est pas totalement satisfaisant, on entend par economie « fermees » le fait pour un Ktat d'avoir cherche a imposer l'emploi unique de sa monnaie a l'mterieur de ses frontieres en con- tra ignant les etrangers a un change defavorable pour ce qui est du poids des especes. On en connait trois cas fameux pour la numismalique grecque ("): PEgypte ptolemai'que (±17% de difference entre un tetradrachme de poids ptolemai'que aux alentours de 14,20-14,30 g et un tetradrachme attique de +17,20-17,30g) (7), les cites de Byzance et de Calcedoine vers 240- 220 av. J.-C. (+19% de difference entre l'etalon local de + 13,90g et l'etalon attique) (s), le royaume de Pergame a partir de la fin des annees 180 ( + 25% de difference entre un tetra- drachme cistophorique de +12,60g et un tetradrachme attique). Tous ces elements convergent, en definitive, vers une perception renforcee selon laquelle les Etats grecs ont cherche a tirer profit de la frappe rnonetaire. La suite de cet article a pour ambition de montrer comment Georges Le Rider a exploite ces observations pour edifier une oauvre qui, dans son developpement actuel deja, elargit et renforce nos connaissances a ce propos. L'evocation ci-apres tente de suivre l'ordre chronologique en faisant la part belle, na- turellement, a la periode hellenisfique. Un necessaire avertissement s'impose au seuil de cet examen: le souci de passer syste- matiquement en revue les argumentations a caractere fiscal dans les ecrits de Georges Le Ri- der ne devrait pas atnener a conclure dans le systematisme de sa pensee. II y a la un danger de glissement dont |e suis bien conscient et confre lequel je prie le lecteur de bien vouloir se premunir. Vinvenlion de la monnaie On sail que la question de ('invention de la monnaie siriclo sensu, vers 625/600 av. J.-C. (au plus tot, semble-t-il aujourd'hui) par le roi de Lydie, a etc et demeure l'objet de debats. Les economistes font confiance a Aristote et soutiennent que la monnaie a ete inventee pour rem- (3) Le commentaire de nette inscription a ete donne par L. Robert, Les monetaires el un decret hellenistique de Sestos, RN 1973, p. -13-53. G. Le Rider la cite plusieurs fois: Lecon, p. 11-12 et College 1995, p. 775. (4) H. Seyrig, Monnaie; hellenistiques de Byzance et de Calcedoine, Essays Robinson, p. 183-200, pi. 23-25. (5) O. m0rkholm, Some Reflections on the Production and Use of Coinage in Ancient Greece, Hisloria 31/3, 1982, p. 290-305. (6) Ces Irois cas sont repris dans EPHE 99, 1966-67, p. 191-192 el KME, p. 170. (7) Voir infra el Lb Rider 1993, p. 499. (8) Voir Le Rider 1989, p. 168 et 1993, p. 498. 1 12 F. de Callatay placer le troc. Les numismates, quoique leurs vues divergent, refutent en bloc cette vision. Certains y ont vil une mesure destinee a payer les mercenaires, d'autres un moyen pour la cite ou I'Etat de verser des primes similaires au donaiiva du Bas-Empire, d'autres enfin une mesure proprement fiscale destinee a soutenir les finances publiques en permettant au pouvoir de rea- liser un profit. Georges Le Rider est venu apporter son appui a cette derniere hypothese: « Le profit materiel tit faisait pas de doule. It est permis de conjeclurer que, des redevances elaienl percues auparavanl d Hire prive pour la mise en circulation des lingols el les expertises concernanl la qualile du melal. Ces redevances elaienl remplacees desormais par des taxes royales, exigees pour la frappe de la monnaie el la garanlie de valeur qu'apportait le sceau du roi. Elles fournissaienl au souverain des revenus non seulement considerables, mats conslamment renouveles » (Le Rider, Lecon, p. 11) ("). Les monnaies incuses de Grunde-Grece Comme le precise son sous-titre, l'article commentant un passage des Poroi de Xenophon porte sur les monnaies incuses d'ltalie du Sud, soit cellcs frappees a partir de 550 — un peu apres, probablement — par les cites acheennes de Metaponte, Sybaris, Crotone et Caulonia. La technique exceptionnelle et ephemere mise en ceuvre pour ces monnaies dont le motif du re- vers epouse parfaitement, en creux, celui du droit, en relief, a suscite une abondante littera- ture. S'interessant aux poids, Georges Le Rider constate, apres d'autres, que ces monnaies incuses pesent aux environs de 8 g et non pas 8,6 g comme les stateres corinthiens. II s'est des lors « demande s'il ne convenait pas d'inlerpreler ce poids en tenant compte des frais de change qu'il fallail supporter pour acquerir une monnaie locale. Normaleme.nl, (...) ces frais doivenl etre pages en plus. Les Epidauriens donnenl. un certain nombre. de drachmes egincliques en plus de la somrne qui correspond theoriquement d la valeur de I'argent alhenien qu'ils achele.nl. Les cites acheennes d'ltalie du Sud auraient essage un autre systeme: au lieu d'exiger de I'argent en plus, elles auraient donne de I'argent en moins. Un marchand elranger qui arrivail sur le lerriloire acheen recevail en echange de sa monnaie de 8,6 g une monnaie de 8 g: c'etait une. facon de lui faire acquilter une luxe de + 7%, qui equinaiil plus ou moins d ce qu'on trouve au 7V* siecle » (Le Rider, KME, p. 169). 11 souligne ensuite les avantages potentiels d'un tel systeme: fixite du taux de change renfor- cant l'union economique et monetaire, possibilite de parites preetablies entre le monnayage incus et les autrcs, possibilite pour I'Etat de realiser un profit supplementaire en effectuant lui-meme le change et, enfin, gain de melal precieux. II s'agirait des lors de la premiere Lenta- tive d'economie « fermee » attestee par les monnaies (10). L'explication me parait etre la bonne d'autant qu'elle permet d'expliqner le recours unique a une technologic differente. On comprend en tout cas que, chaque monnaie incuse ayant une valeur fiduciaire surevaluee par rapport a son poids de metal, il devait etre tentant pour un faussaire de la contrefaire. C'est, je crois, cette crainte qui a pousse i'autorite emettrice a innover en recourant a une technolo- gie difficile a reproduire ("). (9) Voir deja : EPHE 99, 1966, p. 191-192. (10) On nolera qu'une telle idee avail deja ete avancee vingt ans plus tot: EPHE 99, 1966-67, p. 192. Voir aussi Le Ridf.r 1986, p. 39. (11) F. de Cam.atay, Les monnaies grecques el I'orienlation des axes, Milan, 1996, p. 32. FlSCALITE ET monnayage DANS L'ceuvre DE QeORGES Le RlDF.R 11: Les deux monnaies macedoniennes et Audoleon Georges Le Rider a recemment propose une explication entierement nouvelle sur la finalite des frappes posthumes de Philippe II (Le Rider 1993, p. 491-500). E.T. Newell y avait vu une reponsc a l'attrait de ces pieces dans les Balkans, soil une explication commerciale. M. Thompson, a la suite de J.R. Ellis (I2), avait insiste sur leur vertu propagandiste a un mo- ment ou les Diadoques se cherchent des legitimites, soit une explication politique. Georges Le Rider presente un autre point de vue: le pouvoir macedonien, et en particulier Cassandre, a plus pragma tiquement cherche a realiser un profit en faisant frapper un double monnayage: des philippes pour la Macedoine et des alexandres pour l'exterieur, engrangeant. de la sorte une taxe sur le change: « Les philippes auraieni constitue le numeraire propre d la Macedoine el auraient ete privilegies par VEtat dans ses transactions internes; d valeur intrinseque egale, Us auraient oblenu une plus-value par rapport aux alexandres. Le fisc aurait retrouve ainsi les benefices procures par I'exislence d'une rnonnaie locale » (Le Rider 1993, p. 498). Ici l'Etat macedonien n'a pas eu comme volonte d'instaurer une veritable economie « fermee », ou il aurait preleve sur chaque tetradrachme quelque 2,80g d'argent (la difference entre les 17,30g des alexandres et les 14,50g des philippes), mais seulement d'engranger les benefices lies au change: « // est plus probable, dans ces conditions (existence d'un scul etalon, l'attique, pour les monnaies d'or), que les autoriles macedoniennes n'avaient en vue que la prime altachee normalement d la rnonnaie locale, ou, si I'on veut, la taxation habiluelle des monnaies elrangeres selon la pratique courante des cites du IV* siecle » (Le Rider 993, p. 499). II ajoute que « en imposant I'usage de sa rnonnaie, VEtat pouvail mieux eslimer le volume de la masse monetaire en circulation d Vinlerieur de ses fronlieres » (Le Rider 1993, p. 497). Audoleon egalement est connu pour avoir frappe de l'argent suivant deux etalons diffe- rents. II l'a vraisernblablement fait a l'imitation de la Macedoine et siirement avec la memo finalite (Le Rider 1993, p. 498): « // est evident qu'Audoleon a frappe ces alexandres pour les besoins de son commerce exlerieur, tandis que les tetradrachmes peoniens' ont servi aux echanges locaux » (Le Rider, EPHE 1971, p. 251). Les Ptolemies: une economic « fermee » aux mains du roi La notion du controle de la masse monetaire en circulation apparait a differents endroits de l'ceuvre recente de Georges Le Rider. Elle est tres clairement affirmee pour les Ptolemees a propos desquels il ecrit: « // cut etc dangereux de trap accroilre la masse monetaire: comme Font rappele I.C. West el A.C. Johnson el apre's eux CI. Preaux, "Les economisles de I'Anliquite savai- enl que {'augmentation du volume, de la rnonnaie disponible fail rnonler les prix" » (l3). Ici, le controle de la masse monetaire est lie au controle des prix. Davantage que pour obtenir de (12) J.R. Ellis, Amyntas, Perdikka, Philip II and Alexander the Great, a study in conspiracy, JHS 91 1971, p. 15-24 et Philip II and Macedonian imperialism, Londres, 1976, p. 235-239. G. Le Punrcn s'etait laisse convaincre par ['argumentation de J. R. Ellis dans Philippe, p. 435-438, (13) Le Rider 1986, p. 35. Georges Le Rider a egalement souligne combieti la premiere politique monetaire de Ptolemee ler Soter, sans encore signifier finslauration d'une economie « fermee », avait deja ete guidee par une vue fiscale (Le Rider 1993, p. 499). Quant a Cleomene de Naucratis, e'est plutot de profit commercial qu'il faut parler a F. de Callatay l'argent metal, donl les souverains ne manquaient pas, meme s'il etait rare dans la chora ('''), le systeme aurait ete concu pour controler le volume monetaire en circulation el pouvoir par la influer sur les prix, en ('occurrence maintenir leur stabilite. Les prix, precisement, etaient moins eleves en Egypte qu'ailleurs, ce qui explique que les commercants etrangers ne se soient pas montres trop reticents a troquer leurs bons tetradraehmes alliques contre ceux d'etalon ptolemaique ("): « Mais, dira-t-on, les marchands etrangers etaienl-ils prets a payer une (axe aussi fork au Iresor lagide, alors qu'ailleurs une telle taxation n'exislail pas? Pour que le systeme put fondionner, il fallail que les prix, en Egypte, fussenl nellement moins eleves que dans tes aulres contrees. II fallait que les marchands pussent acheter en Egypie avec tin tetradrachtne de Ptolemee ce qu'ils achetaient ailleurs aoec tin letra- drachme d'Alexandre. On peut conjeclurer que les Ptolemees reussire.nl pleinement d maintenir des prix compe.lit.ifs... Comment le roi lagide pouvait-il maintenir des prix attrayants pour les etrangers? La tache. lui etait facilitee par le fail qu'il s'elail approprie touie une serie de monopoles el qu'il etait le principal exportaleur. II pouvail done surveiller lui-meme. les prix d'achal d la production el les prix de uente» (Le Rider, Lecon, p. 20-21). Qui dit controle des prix dit controle de l'inflation: «I'elude des emissions monetaires montre sans ambiguile que les souverains, des le regne de Ptolemee II, controlere.nt severement leur production de monnaies en metal pre.cieux, pour ne pas depasser le strict, ne- cessaire... Je ne crois pas un instant que les Ptolemees aient manque d'or ou d'argent, comme on Va dit; Us en regorgaienl, au contraire. Mais en frappanl le minimum indispensable, quitte a creer des moments de penurie, Us cherchaienl d reduire les risques d'inflation » (Le Rider, Lecon, p. 21-22). En somme, le systeme etait imrncnsernenL avantageux pour le tresor royal tout, en n'etant pas desavantageux pour l'etranger. Quant a l'utilisateur egyptien, il n'avail a en subir les desagre- ments que s'il s'aventurait hors d'Egypte. Le parallele avec la situation qui prevalait avant 1989 dans les pays du Pacte de Varsovie est trop frappant pour ne pas etre fait (Le Rider, Lecon, p. 23). La situation du paysan egyptien allait se deteriorer encore vers la fin du 3e s., moment ou celui-ci n'aura meme plus acces a la monnaie d'argent de poids ptolemaique rnais uniquement a une monnaie de bronze dont le degre de fiduciarite peut sans cesse etre aggrave. Les Scleucides: une economic ouverte A l'economie fermee des Ptolemees, Georges Le Rider oppose l'economie ouverte des Seleu- cides oil toutes les pieces, pourvu qu'elles fussent d'etalon attique, etaient acceptees, le nume- raire proprement seleucide ne representant qu'une fraction peu importante de Pensemble. Comme il 1'ecrit, «les Seleucides, en admetlanl liberalemenl sur leur territoire toutes ces monnaies elrangeres, se privaient de la ressource qu'apporlaienl les operations de change. D'aulre part, dans un sysleme oil leur propre monnaie etail minoritaire, les autoriles seleucides se troiwaient dans I'impossibilite de controler le volume des espe'ees son sujel (College. 1996, p. 8-47-8'19). tin important memoire de H. Cadell cl G. Le Rtoer sur les prix en Egypte (Prix du ble el numeraire dans tUgypie lagide. de 305 d 173, Papyrologica Bruxellensia 30, Bruxelles, 1998) reprend et developpe bon nornbre des points relatifs a l'economie monetaire lagide. (14) G. Le Rider a rappele que tes prets d'argent cLaient plus eleves en Egypte (24%) qu'ailleurs (Le Rider 1986, p. 48). (15) Le Rideh 1986, p. 45: « J. Schwartz montre eiisuite que, la vie en Egypie etanl moins chere qu'ailleurs, le tetra- drachme avail un pouvoir d'achal egal a celui du denier dans le. resle de. I'Empire.». FlSCALITE ET MONNAYAGE DANS l'CEUVRE DE GEORGES Le RlDER 115 en circulation sur leur territoire. II. y avail done toujours un risque de moments difficiles, soil que le numeraire disponibte fill insuffisanl, soil au conlraire qu'il fill surabondant et que cette profusion amendl un mouvement inflationniste. Mais nous pouvons presumer que les Seleucides trouverenl de serieux avan- lages d {'application, dans le domaine monetaire, de cette sorte de laisser-faire, laisser-passer avanl la lettre, qui comportait, comme corollaire, que tout habitant du royaume avail en principe acces d la mon- naie en metal precieux. Le possesseur d'une, telle monnaie disposal! d'une valeur sure, ayant cours sur toule I'etendue de la zone monetaire, echangeable d bon prix parloul ailleurs; n'etait-ce pas le meilleur moyen de permellre des previsions d long lerme el de stimuler ainsi I'esprit d'entreprise, les initiatives privees dans ['agriculture, I'artisanat, le commerce? Or I'on sail que plus le mouvement des affaires s'accroit, plus les taxes dues d VEidl augmenlenl, se diversifient et enrichissent le tresor public. Les Seteucides auraient done mise sur la prosperity generate pour deoenir riches eux-memes » (Le Rider, Legon, p. 25-26) (l6). Un tel systeme ouvert permettait egalement aux Seleucides de faire l'economic d'une lourde bureaucratic et, benefice plus anecdotique, de limiter les frais necessaires au fonctionnernent des ateliers monetaires (17). Toutefois, Georges Le Rider s'est demande si, dans le cadre de ce modele ouvert, il n'etait pas possible de distinguer quelques cas de figure motives par une volonte fiscale. 11 commence par se poser la question de savoir « si la monnaie royaie seleucide, d 1'inlerieur du royaume, ne beneficiait pas d'une preference qui. se serail Iraduile par une prime dans les transactions. On pourrail le deduire, ecrit-il, du fait que vers 175-170, pendant un court laps de temps, Antiochos IV apposa une conlremarque (la plus connue est la conlre- marque d i'ancre, mats on rencontre aussi une conlremarque au busle d'Helios) sur de nombreuses mon- naies de poids allique non seleucides » (Le Rider 1986, p. 33). 11 fait observer cependant que, vue la place occupee dans la circulation par les monnaies pro- prement seleucides, le profit d'une telle operation dut rester faible. II est revenu plus longue- rnent sur cette idee dans le cadre de son enseignement dispense au College de France lors dc 1'annee 1996/7 en proposanf un raffinement supplementaire: « Mais je propose de conjeciurer que, en ouire, un numeraire comme celui d'Alexandre aurait beneficie d'un trailemenl de faveur, qui lui aurait donne une valeur an peu plus elevee que sa valeur striclemenl melallique. Je suppose en effel que dans I'usage telle monnaie, pour diverses raisons, etail preferee d telle autre et que cette preference entrainail lout naturellemenl une sorte de tarification des differenls numerai- res. II serail hasardeux de vouloir preciser quelle aurait pu elre cette tarification. Je dirais se.uleme.nl que, au sein du royaume seleucide, la monnaies royaie devait elre, comme il est normal, la plus cot.ee, et que, pendant tout le llf sie'ele et une partie du ur, les alexandres auraient occupe la deuxieme place dans le tableau des eolations. Quant aux autres numeraires de poids allique, on ne peut que speculer sur la cote donl chacun d'enlre. eux aurait joui. De loute facon, nous I'avons Du, I'absence de luxe au change presentail dejd, en soi, un reel inlerel, dans le cas ou telle monnaie n'aurait beneficie d'aucun autre avanlage» (Le Rider, College, 1997 p. 821). Georges Le Rider s'est surtout interesse de facon Ires detaillee au cas particulier de la Coele-Syrie, province gagnee par Antiochos III sur les Ptolemees. II constate le comportemeri! monetaire surprenant des Seleucides qui vont y frapper un double monnayage: un monnayage peu abondant de types seleucides et de poids attique, d'une part, et un second, plus fourni, de (16) Voir egalement pour des propos assez similaires: Le Rider 1986, p. 35; 1989, p. 180 et College 1997, p. 822-27. (17) Le Rider 1986, p. 35-36; 1989, p. 180 et College 1997, p. 824. F. de Callatay types et de poids ptolcmaiques de l'autre (1S). II montre de facon convairicante que ces deux monnayages, loin d'avoir circule ensemble, ont servi a couvrir des besoins differents: le marche interne de la Coele-Syrie pour les monnaies d'etalon ptolema'ique et le marche externe pour les monnaies d'etalon attique. « Comme du letups des Ptolemies, les delenteurs de monnaies de poids aitico-alexandrin se Irouvaient dans I'obligalion, en arrivanl dans la province, d'echanger ieurs especes conlre des especes lagides, le. benefice de I'operation reuenant desormais aux autorites seleucides » (Le Rider 1995, p. 402-403). Plusieurs auteurs avaient, avant lui, cherche a expliquer l'importance des frappes a l'aigle, de poids alexandrin, que Ton enregistre sous les regnes d'Antiochos V et d'Alexandre Bala. M.I. Rostovtzeff y avait vu, de facon typiquement moderniste, le signe d'une intensification des echanges commerciaux entre Alexandrie et la Coele-Syrie. 0. Morkholm y avait plutot recon- nu le temoignage d'un rapprochement politique. Georges Le Rider n'est pas de cet avis. Les deux explications qu'il avance n'ont rien a voir avec le pouvoir ptolema'ique. Elles relevent de la technique monetaire propre aux seuls Seleucides. Cette intensification est due 1) soit a la rarefaction progressive des especes ptolemaiques dans la region et au necessaire besoin de rea- limenter le stock, 2) soit a une decision des autorites seleucides de ne plus permettre desormais ('utilisation du numeraire ptolema'ique en Coele-Syrie avec les avantages fiscaux que cette me- sure devait necessairemenl rapporter au pouvoir (Le Rider 1995, p. 403). Les cites: Arados, Ephese, Byzance el Calcedoine, Rhodes Plusieurs aspects du raisonnement mis en oeuvre au sujet de la Coele-Syrie se retrouvent dans farticle que Georges Le Rider a consaere aux imitations ephesiennes frappees par l'ile- cite d'Arados (Le Rider 1991). On sait que les Aradiens emirent dans le courant du 2C s. un assez grand nombre de drachmes imitant les types contemporains d'Ephese. Loin d'y voir — comme on a pu le faire (,9) — une hypothetique ligue commerciale entre les deux cites, Georges Le Rider explique ces imitations par l'opportunisme monetaire des Aradiens qui, s'etant rendu compte du manque de drachmes dans la circulation par suite du retrait progres- sif des alexandres, ont decide, pour beneficier du profit lie a la frappe de monnaies, de sup- plier a cette carence en copiant assez naturellement le type emis peu auparavant dans la meme optique par les Ephesiens. Ici encore, done, Georges Le Rider met en avant le caractere tres pragmatique des affaires monetaires en substituant une logique fiscale propre aux Ara- diens a l'idee d'une ligue commerciale avec une autre cite. Le cas de Byzance et de Calcedoine a la fin du 3e s. (20), celui de Rhodes a la fin du 3e s. et au debut du 2s' s. (Le Rider 1993, p. 498), d'Ephese sous les Attalides (Le Rider 1991, p. 204-205) ne sont pas differents dans leur principe: a chaque fois, nous avons affaire a un double monnayage emis tantot pour les besoins du marche interne, tantot pour ceux du marche externe. (18) Le Rider 1995, p. 391-404. Voir deja : Seleucos IV a Ptolemais. Le tresor du Liban 1989, RN 1992, p. 44-45 (oil il adhere encore a 1'explication de H. Seyrig qui met en avant des facleurs commerciaux et sentimentaux). (19) HN, p. 575 et M. Rostovtsepf, The Social and Economic History of the Hellenistic World, Oxford, 1941, II, p. 694, (20) Le Rider, EP11E 1972, p. 229-230; Le tresor de Kirazh (pres d'Amasya): IGCH 1369, Varia Anatolica 1 1987, p. 31; 1989, p. 170 et 1993, p. -198. FlSCALITE ET MONNAYAGE DANS L'CEUVRE Dli GEORGES Le RlDEB 117 Les Attalides: une, economic fermie aux mains du roi et profitanl aux cites Un peu avant 181 av. J.-C. sans doute, les Attalides deciderent la frappe d'unc nouvellc monnaie, lc tetradrachme cistophorique, donl le poids cquivalait a 3/4 du poids du tetra- drachme attique. Ces monnaies cistophoriques, encore appelees cistophores, ne se trouvent que rarement en dehors du royaume de Pergarne et il est clair que les Attalides mirent en place a partir de ce moment un autre cas d'economie fermee. Le fait est bien connu. La lec- ture de Georges Le Rider innove cependant par rapport a la presentation classique de ce phe- nomene (Le Rider 1989). Comrhe pour les Ptolemees, il introduit I'idee que ce type de system©, dit. ferme, pennet de contrdler la masse monetaire en circulation et par la d'influer sur la formation des prix: « Le eontrdle des prix fut stiremeni Vune de leurs preoccupations majeures. Inequivalence imposee du tetra- drachme allique el du lelradrachme cistophore. avail pour resultat, on Va ou, qu'une partie de ia population se trouvail en fin de eompte penalised et r6agissa.it selon loute vraisemblance en cherchant a augmenler le prix des produits et des services. Cette tendance ne pouvail qu'etre combattue par le pouvoir, donl I'interel etail de mainlenir les prix les plus compeiitifs possible pour favoriser les exporlations. It y parvenail en limilanl au strict necessatre la masse monetaire en circulation: de cette facon, la consommation interieure demeurait plus stable el les prix ne montaienl pas, ou settlement aoec lenteur, II est certain que la presence dans le royaume d'une monnaie unique, qui en principe n'en sortait pas, favorisait ['application de cette politique: car il etait plus aise de connatlre le nombre de monnaies reellemenl utitisees et de t'ajuster etroi- lernenl aux besoins du marche » (21). Georges Le Rider introduit surtout, pour la premiere fois a ma connaissance, I'idee que tout le benefice ne revint pas au seul roi de Pergarne. Notant que les cites d'Ephese et de Tralles furent autorisees, apres 188, non seulement a frapper en leurs noms mais, en outre, a proceder a quelques emissions en or, il est amene a y voir le signe d'une large autonomic D'oii la sug- gestion que ces cites, aux noms desquelles furent emis les cistophores, purent y trouver une source de revenus: « Je croirais pour ma pari que la creation du cistophore ful le resultat d'une negociation et non la conse- quence d'une decision unilalerale prise par le souverain. On pent supposer que ce dernier proposa une repartition equitable des profits que le nouveau sysleme monetaire devait apporler d I'Etat et qu'il fit ac- cepter ainsi la centralisation necessaire »(2a). « // n'esl pas question, ecrit-il encore, de nier le role et I'aclion du pouvoir central en ce qui concerne le monnayage cistophorique. On les nier a d'aulant moins qu'il a ele souliyne plus haul combien la mise en place et le maintien d'un sysleme monelaire de ce genre, avec Ions les controles qu'il suppose, exigeaie.nl de ferme aulorile. Mais il faul peut-etre nuancer le point de vue de Kleiner el. de Noe. Le roi imposa-t-tl reellemenl aux villes, sans discussion, de frapper ces mon- naies? Les ateliers qui les ont emises doivent-ils etre. considered comrne des ateliers royaux au sens fort du lerme? » (Le Rider 1989, p. 186). La meme notion de relations contraduelles entre le souverain d'une part et les cites d'Asie Mi- neure de l'autre est egalement evoquee par Georges Le Rider au sujet d'Ephese sous la domi- nation perse (Le Rider, Legon, p. 13-14). (21) Le Rider 1989, p. 184. Sur la petitesse. des volumes (le monnaies mis en circulation par les Attalides, voir aussi Le Rider 1992, p. 240-242. (22) Le Rider 1989, p. 189. Le propos est repris dans Le Rider 1991, p. 204. F. de Cai.i.atay lde.es directrices La pensee fiscale de Georges Le Rider s'est done developpee de maniere extremement vi- goureuse au cours de la decennie ecoulee. II n'est, bien sur, pas le seul a avoir mis ee type d'explieation en avant. Qu'il suffise, a titre d'exemple, de rappeler un propos d'Olivier Picard au sujet de Chalcis: « Mais si ['adoption du noiwel etalon ne s'explique ni par des raisons commerciales, ni par des raisons diplomatiques, elle ne pent avoir que des causes financieres. Satire monnaie procure loujours un certain profit d I'Elat emetteur el ce. profit se traduit pur la prime que possede la monnaie officielle — les Anciens disent doKiyr/ — sur les mommies etrangeres el a fortiori sur le metal non monnaye. Les cites antiques ont SOUVent joue sur cette prime, notamme.nl en decrianl les series ancie.nnes, comme le prouvent aussi bien certains textes que certains usages monetaires lets que la surfrappe el la contremarque... I.e. Koinon aussi (comme Plolemee Ier), d mon avis, preiendail faire accepter au pair auec les drachmes attiques ses nou- velles drachmes qui e.taient de pres de 12% plus legeres. On admet que la decision de Plolemee serail due aux difficulles financieres qu'il connaissait alors, notammcnt apres la perte des vitles pheniciennes. Or le Koinon manquail lui aussi d'argent au moment de la guerre contre Philippe » (°). Georges l.e Rider apparail loulefois — et de loin, ee me semble — comme celui qui aura le plus devcloppe ce type d'explieation a caractere fiscal. Sa pensee se sera deployee largemenl au depart d'idees simples, line premiere idee simple est que la f'rappe monetaire etail fonda- mentalement une source de profit pour le pouvoir emetteur. Avant de servir a payer des be- soins, par exemple des soldes de mercenaires, la monnaie a d'abord permis au souverain ou a la cite de s'enrichir via ce que nous appelons aujourd'hui le droit de seigneuriage. Une deu- xieme idee simple est que: « selon une regie bien connue, chaque Etat emetteur privilegiail sur son terriloire son propre numeraire. Ou bien la monnaie locale etail la seule d avoir cours (ce qui obligeail les delenteurs de monnaies etrangeres a echanger leurs pieces), ou bien les monnaies etrangeres e.taient acceptees duns les transactions, mais, sauf rarissimes exceptions, d un taux desavantageux. Cette primaute de la monnaie locale etail I'une des sources du profit qu'un Etat tirail de son monnayage. Le. sort habitue! du numeraire etranger etail d'etre fondu; il n'etait conserve que si la possibilile elail offerte de le rappalrier dans son pays d'origine, od il retrouvait loule sa valeur» (Le Rider, College, 1995, p. 776) f). El voila done un second motif d'enrichissement pour la cile lie au change des especes. Une troisieme idee directrice est (pie, a chaque fois qu'un pouvoir emet concurremment des mnn- nayages apparlenant a deux etalons melrologiques differenls, ces monnayages ne peuvent avoir etc destines aux memes besoins. L'explication la plus obvie est que l'un des deux etait reserve aux besoins locaux laud is que le second servait a regler les transactions vers fexte- rieur. Enfin, Georges Le Rider soutient que l'instauration d'une economie « fermee » permettail au pouvoir emetteur antique, bien sur d'engranger un profit proportionnel au cours force du change impose, mais en outre de controler le volume de monnaies en circulation sur son terri- loire, et done d'influer sur les prix, soil un moyen de mailriser I'inflation. Ce dernier enchaine- ment d'idees est, a ma connaissance, neuf en numismatique grecque. Les historiens ont, (23) 0. Picard, Chalcis el la confederation euheenne. Elude de ruwrisiii<ili<iuc et d'histoire. fiv'-l" siecte), Paris, 197!), p. 345. O. Picakd vient d'ailleurs do prolonger cette reflexion dans: Monnaie oAoaxepriS. monnaie de poids reduit. apousia en Eubee, a Dclos et ailleurs. Essays Oikonomidou, p. 243-250. (21) Dans le meme sens, voir l,n Hior.n 1989, p. 181. FlSCALITE ET MONNAYAGE DANS l'(EUVRE DE CiEORGES Le RlDER 119 jusqu'il n*y a pas si longtemps, attribue a Jean Bodin dans sa Reponse d Malestroil, datee de 1568, le merite d'avoir ete le premier a faire le lien entre la masse monetaire en circulation et le cours des prix, soil ce que les economistes ont choisi de denommer la theorie quantitative de la monnaie (2r>). Se fondant sur une serie de textes parmi lesquels certains passages de Pline et de Paul le juriste fiennent la premiere place, Claude Nicolet a demontre que le phenomene devait plus que probablement etre connu des Romains (2U). Georges Le Rider ne craint pas d'etendre cette presomption au monde hellenistique, soutenant plus nettement ce que M.I. Rostovtseff avait deja suggere (27). La vision primitivisle de Veconomie grecque: une necessaire correction Les numismates se situent habituellement assez en amont des debats d'idees. Issus ou proches du monde des collectionneurs, ils consacrent la meilleure part de leurs energies a ras- sembler, classer et dater des monnayages qui ne fetaient pas encore. Ils n'ont pas pris part a la grande querelle, que Ton cherche aujourd'hui a depasser, entre modernistes et priinitivistes, qui a echauffc les esprits des historiens de l'economie antique. Pour rappel, cette querelle a tourne, jusqu'il y a peu, a la victoire des primitivistes, soil a l'acceptation des theses mises en avant par Moses I. Finlcy. Le fait qu'une serie d'etudes recentes aient cherche et reussi a eroder les dogmes finleyens ne fait que confirmer, meme si c'est pour l'egratigner, la preemi- nence aujourd'hui parmi les chercheurs de 1'attitude primitiviste. II me parait que, replaces dans ce contexte, les travaux de Georges Le Rider sont destines a avoir un impact dont les historiens n'ont jusqu'ici pas suffisamment pris la mesure. .le dirais que, d'unc facon generate, ce debat a largement meconnu l'apport de la numismatique et plus particulierement de la numismatique hellenistique. II y a, a cela, deux raisons: la premiere est que les herauts du primitivisme, tels que Hasebroek et Finley, furent des specialistes de temps anterieurs a la periode hellenistique (28). La deuxieme est que les grands specialistes d'econo- mie grecque ne furent pas des passionnes de numismatique. C'est clair pour M.I. Rostovt- seff (29). Ce Test encore davantage pour M.I. Finley, qui se defiait de 1'archeologie au sens large. (25) Voir E. Buddruss, Erudition classiquc el Iheoric quantitative de la monnaie dans la « Reponse a Malestroit» de Jean Bodin, JS 1987, p. 89-125. Pour les economistes d'aujourd'hui, l'appellation « theorie quantitative de la mon- naie » renvoie presque necessairement a Irving Fisher (1882-19-12) et a sa eelebre formule: M (masse monetaire) x Y (vitesse de circulation) = P (prix) x Q (quantite des produits disponibles sur le marche). Le nom de I. Fisher est d'ailleurs cite explicitement par Georges Lc Rider dans scs dernieres etudes: College 1997, p. 826-827 et H. Cadell et G. Lb Rider, op. cit. en n. 13, p. 77-78. (26) C. Nicoi.rt, Les variations des prix a Rome cl la « Iheoric quantitative de la monnaie » a Rome, de Ciceron a Pline. 1'Ancien, Annates ESC 26 (6) nov.-dec. 1971, p. 1203-1233 el Pline, Paul et la theorie de la monnaie. Athenaeum 62 (I-II) 1984, P- 105-135. (27) « // ne j'aut pas voir dans la hausse el la fluctuation des prix euoques ci-dessus une sorte. d'inflation, signs de temps difficiks. II est vrai qu'Alexandre et la Successcurs mirent en circulation de grandes quanlites de monnaie d'excellenle quaiite et parfaite.me.nl saine, augmentant ainsi considerablemenl la masse monetaire qui circulait dans le monde grec. Une cerlaine depreciation de for et de I'argenl, en d'aulres termes une hausse des prix, serait le resultat normal de cette mesure. Mais il ne faul pas chercher la raison essentietle et durable de la hausse des prix uniqucment dans I'abondanee et le faible coat rclatif de i'urgenl. La principale raison ful I'augmenlation rapide de la demands de marchandises grecques desline.es a la consommalion locale comrne d iexportation » (M.I. Rostovtseff, Histoire economique et sociale du monde hellenistique, Paris, 1989, p. 115 — traduit par 0. Demange de l'ed. originale parue en 19'tl). (28) J. IL\sF.iinoF.cK, Staat und Handel im alien Griechenland, Tubingen, 1928 cl Griechische Wirlschafls- und Ge- sellschaftsgeschichte bis zur Perserzeit, Tubingen, 1931; M.I. Finley, Economic antique, Paris, 1975 (trad, par M.P. Higgs) et Economic el sociele en Gre'ce anciennc, Paris, 198-1 (trad, par J. Carlier). (29) Voir le commentaire de J. Andkeau dans I'introduction a I'edition francaise: « En maliere d'erudilion, redisons 120 F. de Callatay Pour Finley, le monde antique greco-romain s'est caracterise par une faible monetarisation de ses echanges et, plus largement, par une absence de volonte de profit. Finley, qui precede a de tres judicieux developpements sur ies moyens de credit ou la banque, parle peu des mon- naies et, quand il le fait, ses propos ont de quoi surprendre vivement le numismate. On ne s'etonnera pas des lors de voir Georges le Rider, tout en restant prudent (**), proner une vue du fait monetaire tres differente du grand historicn de Cambridge. La ou M. I. Rostovtseff et les modernistes privilegiaient I'hypothese commerciale, M. I. Finley et les primitivistes reagirent en substituant la politique au commerce (31). G. Le Rider depasse ccs deux positions en demontrant a plusieurs reprises la superiority de I'hypothese fiscale. II est tentant d'ailleurs de reduire les points de vue a ces trois termes-cles: commercial, politique, fiscal. Si Georges Le Rider ne cite pas M. I. Finley — et pour cause —, il s'est a plusieurs reprises oppose a des interpretations anterieures qui etaient de nature soit commerciale, soit politique. Le bref tableau ci-dessous resume les trois cas examines plus haut ou les references sont ex- plicites: Cas monetaire Nature de l'exi'lication Commerciale Politique Fiscale. Deux monnaies macedoniennes Newell Ellis Le Rider Thompson Seleucides en Coele-Syrie Rostovtseff Morkholm Le Rider Monnaies d'Arados Rostovtseff - Le Rider 11 n'echappera a personne que Implication fiscale est d'essence moderniste. Elle s'oppose fron- talement a deux axiomes de la pensee primitiviste: le premier, tres general, insiste sur le peu d'intcret des acteurs de I'economie antique pour le profit (on sc. souvient de l'exemple classique du pont du Gard, dont le cout foreement colossal est disproportionne par rapport a la finalitc de servir en eau une cite provinciale de taille moyenne). Le second, plus particulier, voudrait que la fiduciarite des monnaies ait ete un phenomene negligeable: « This was a world which never created fiduciary money in any form, or negotiable instruments. Money was hard coin, mostly silver, ..» (a) ou « // is not easy for anyone living in a western capitalist country today to grasp properly lite functioning of a money-using society in which money was essentially coined, metal and nothing else, in which in particular there, was no fiduciary money » (ss). son exceplionnelle connaissance de. I'arc.heologie, des papyrus e.l des inscriptions, dord ii Iraile loujours aver, brio, aiors qu'it pork un Men moindre interel aux textes el surloul d la numismatique. La numismalique n'elail pas le. point fort de Ros- tovtseff » (p. VI). (30) Voir, par exemple, College 1995, p. 769: « Cerlcs, il ne s'ayil pas de. vouloir preler au roi de Perse,, dans le. domaine de la monnaie, des oues arnbitieuses a long terme, qui seraient anachroniques. Les Elals anciens, on I'a souve.nl dit, n'avaienl pas de budget au sens inoderne du moi el ne. se livraient pas aux previsions uuxquelies se risque.nl les eeo- nomistes conle.mporuins ». (31) Ainsi, en ce qui concerne 1'imperialisme atlienien et le fameux decrel. sur le monnayage, M.I. Finley 6crit: « / shall not repeat rny reasons for holding the coinage, decree to be. a political, act without any commercial or financial advan- tage lo the Athenians » (Economy and Society in Ancient Greece, Londrcs, 1981, p. 257, note 40). La breve argumenta- tion a ce sujel sc. Irouvc dans M.I. Finley, The Ancient Economy, I5erkeley-Los Angeles, 2c cd., 1985, p. 168-9). (32) M.I. Finley, The Ancient Economy, 2c cd., Berkeley-Los Angeles, 1985, p. 141. (33) Ibidem, p. 196. PlSCALTTB ET HOVNAVACIi JJAXS 1,'OiUVRE Dl£ GfiORGES LE RlDEB 121 Sur ces deux points, le dossier numismatique exploit* par Georges Le Rider dit exaclcmcnl l'inverse. Ce dernier est d'avis, ay.ee d'autres, que e'est precisement l'idee de profit qui se trouve ait cceur du phenomene monctairc el plus singulierement de son apparition a la fin du 7C: b. (Le Rider, Lecon, p. 11). S'agissant des rois hellenistiques, il resume m&jie le but ultime de leur politique de ecs deux terrnes: « puissance el richesse * (Lb Ridbb, (.torn. p. 16). Quant a la notion de fidueiarite, s'il est wai que. les fortes paroles de, M.I. Finley sur l'absence d'oulils de credit sopnistiques touchent juste, les recherches numismatiques menees depuis Ircnte ans n'orit cesse d'accorder a cette notion de fidueiarite une importance aeerue. Enfin, Finley pensait aussi que leeonomie antique, qu'il voyail comme un tout fondamen- lalemenl semblable entre 1.000 avaivt et 500 apres notre ere, etait faiblement monetarisee, avec la consequence que eela suppose: une irisuffisance chronique de liquidates L'image de la circulation monetaire heilenistique developpee par Georges Le Rider est differente. 1) la voit plus, dans un systems ouvert, comme une masse relativement conlrolec, dont le reappro- visionnement em frappes nouvelles ne ferait que eompenser les partes naturelies. Quant aux systemes formes, ils autoriseraicnt un conlrole accru des masses de monnaies en circulation oil 1'Etat, loin de subir le manque de liquid Pies, l'anrait en realitc organise pour micux influer sur les prix. Cette derniere proposition 1'era sans doute reagir plus d'un historien de leeonomie antique. File ne me para ft pas, comme telle, absolumcnt assuree, ma is il taut reconnaltre qu'elle ne se trouve pas dementie — au contraire — par le temoiguage des monnaies. (34) Ibidem, p. 166-7 et 182. Voir aussi E. Desgat, L'etonomie antique ti la die grec(|ue. Un modele en question, Armak* 50 (5) sept-act. 1995, p. 981.
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