L'enjeu de l'utilisation des statistiques dans les études de numismatique antique more

La Vie Numismatique, 39 (5), May 1989, p. 161-163.

ALLIANCE EU ROPEENNE NUMISMATIOUE MAI 1989 .39'ANNEE - N.5 PERIODIQUE MENSUEL SAUF.JUILLET ET AOUT 1O8O BRUXELLES 8 L'ENJEU DE L'UTILISATION DES STATISTIQUES DA'VS ETUDES DE NUMISMATIQUE ANTIQUE Fr. de Callatali tES Le fait n'aura échappé à personne : le calcul de probabilité s'est installé en force dans les études de numismatique (1). euelques numismates y recourent avec délectation. D'autres ne font pas mystère de leur scepticisme vis-à-vis d'une technique qui n'a jusqurici permis d'aboutir à des résultats originaux qu'en de rares occasions. Certains, enfin, semblent sacrifier à une mode en ajoutant à leurs travaux une annexe (où les nombres sont rois) pour prévenir toute éventuelle critique. Bref, nous sommes à un moment où, si nul ne peut plus ignorer les statistiques, peu cependant paraissent convainôus d'e leur-réelle utilité. ll est vrai que les études de réflexion sur la finalité de leur emploi en numismatique sont rares, alors qu'il existe une littérature abondante chaque année concernant de nouvelles méthodes ou de nouvelles utilisations. Aussi paraît-il indiqué de s'attacher aux véritables enjeux que celles-ci suscitent. Nous nous limiterons ici à ce qui constitue très vraisemblablement la contribution la plus poussée et la plus féconde de cette intrusion conquérante des statistiques : I'estimation du nombre originel de coins monétaires. Celle-ci entend évaluer le nombre total de coins utilisés pour une émission à partir du nombre aujourd'hui conservé. Une quinzaine de méthodes différentes ont à ce jour été proposées pour y parvenir, représentant une trentaine d'articles scientifiques spécialement consacrés à la question (2). L'espoir - il est vrai - est à la mesure de I'efforl entrepris : considérable ! ll n'existe en effet aucun compte d'atelier monétaire conservé avant la fin du Xllle siècle. Aussi les numismatiques grecques, romaines et byzantines - pour ne citer que les principales - ont-elles toujours eu les plus grandes difficultés à estimer les quantités de monnaies réellement émises. Or ces informations sont fondamentales pour qui entend - comme cela paraît naturel de prime abord - exploiter le témoignage des monnaies afin de préciser I'histoire économique des villes ou des souverains concernés. Allons même plus loin : sans quantification du nombre de monnaies émises, les informations apportées par les monnaies, qui sont susceptibles d'être exploitées d'un point de vue économique, se révèlent d'une grande maigreur. 161 On comprend I'enthousiasme suscité par les récents développements de la statistique chez les numismates antiques, dès lors que miroite pour eux la possibilité d'enfin faire réintégrer avec éclat leur discipline dans le giron de I'histoire économique. De fait, la très grande variété des émissions antiques nécessitait d'abord de les classer et de les dater. Cependant, en mobilisant toutes les énergies, ce travail primordial a beaucoup contribué à où la liaison à I'histoire a parfois pu être négligée. D'autre part, marginaliser des pans entiers de la recherche numismatique. Petit-àpetit, se sont ainsi constitués des systèmes de références autonomes il paraît peu douteux que la technicité nécessaire mais souvent rebutante mise en æuvre dans ces entreprises de classement n'a pas favorisé la lecture de ces études de la part des historiens (les céramologues connaissent des problèmes de même nature). Avec le temps, les travaux des uns sont aussi devenus incompréhensibles et cela d'autant plus qu'ils ne recoupaient pas les préoccupations des autres. C'est dans ce contexte que F. lmhoof-Blumer mit au point à la fin du siècle dernier l'étude rigoureuse des liaisons de coins, également appelée d'après lui "charactéroscopie". Conçue pour établir avec précision I'ordre d'utilisation des coins à I'intérieur d'une émission, cette avancée majeure des moyens d'investigations portait en elle le germe du fruit que I'on voudrait cueillir aujourd'hui. En précisant les fréquences d'utilisation des coins, elle ouvrait en effet la voie aux calculs de probabilité. Dès lors, il aura suffi d'attendre que ce calcul de probabilité gagne en assurance et se mette - après la seconde guerre - à envahir I'ensemble des recherches en sciences .humaines, pour le voir également débarquer en numismatique. D'autant que, au même moment, une meilleure connaissance des rares documents littéraires ou épigraphiques pertinents permettait de mieux se rendre compte du nombre de monnaies frappées par chaque coin. Alors que les études de coins avaient été surtout le fait des numismates grecs, dont les travaux présentent I'avantage de concerner un matériel raisonnable, ce sont les numismates romains - et plus singulièrement M.H. Crawford pour la période républicaine (3) - qui furent les premiers à oser une quantification systématique de leurs résultats via un étalonnage par les trésors. La principale raison à cela réside certainement dans I'existence à Rome de conditions stables permettant de construire des modèles économiques cohérents, que I'on peut chercher à démontrer en procédant à différents coups de sonde 162 dans le temps et dans l'espace. Quelques articles récents sont d'ailleurs.venus expliquer à un public plus large, ce que I'un d'entre eux appelle "the changing face of republicanhumismatics', (4). lnversé_ rnent, le grand morcellement politique des cités ou deè royaumes grecs limite d'emblée la portée des résultats et donc la téntation d'entreprendre les recherches. Pas assez toutefois pour que les numismates de cette période se retiennent d'aller voir à leur iour ce que la quantification des espèces monnayées peut leur offrir. Ainsi, en définissant le nombre originel de coins utilisés d'abord et en précisant combien chacun de ceux-ci a pu frapper d'exemplaires ensuite, on s'est considérablement rapproché d'une approximation correcte des quantités monnayées. Une solide marge d'incertitude subsiste toutefois, qui peut faire multiplier ou diviser pàr 2 les résultats dans les mauvais cas. En dépit de son importance, cette marge (moindre en réalité la plupart du temps) doit encourager à I'optimisme. Le fo_ssé par rapport à I'histoire économique s'étanf rétréci, des passerelles oni pu être jetées par-dessus, dont on souhaite qu'elles préfigurent la construction prochaine d'une autoroute... du soieil évidemment ! Notes : (1) Pour s'en tenir aux travaux principaux, citons les actes du colloque tenu à Paris en 1979 publiés dans pACT,5 (Statistique et numismatique), Strasbourg, 1981 ainsi que les livres de L. Villaronga. Estadistica aplicada a la numismatica, Barcelone, 1985 et C. Carcassonne, Méthodes statistiques en numismatique, Louvain-la-Neuve, 1 988. (2) L'essentiel de la bibliographie a été réunie par W.W. Esty, Estimation of the size of a Coinage : a Suruey and Comparison of Methods, dans NG, 146, 1986, p. 185-214 et L. Villaronga, De nuevo la estimacion del numero original de cunos de una emision monetaria, dans GacNum, 85 (2), 1987, p. 31-6. Voir également F. de Callataji, A propos du volume des émissions monétaires dans I'Antiquité, dans RBN, 130, 1984, p. 37-48 et Statistique et numismatique : les limites d'un apport, dans Revue des Archéologues et Historiens d'Art de Louvain, 20, 1987 p. 76-95. (3) M.H. Crawford, Roman Republican Coinage, Cambridge, 1974 et Goinage and Money under the Roman Republic (ltaly and Mediterranean Economy), Londres, 1985 (4) A.M. Burnett, The Changing Face of Republican Numismatics, dans JRS, 77,1987, p. 177-83 et J.-P. Callu, La monnaie de I'empire romain : une numismatique quantitative, dans BAGB, mars 1983, p. 55-65. 163
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