La collection Albéric du Chastel more

Dossiers d'Archéologie, 248, November 1999, p. 4-13.

NUMISMATIOUE grecquey rotnaine et celte Numismatique et epigraphie Les monnaies comme instruments de propagande MirZakah Le plus grand tresor du monde RECTEUR DE LA PUBLICATION mis Faton EOACTION runo Rioul - Anne jeannelle >phie Crancon - Valerie Mailv », rue Bcrbisey, 21000 Dijon. 03.80.40.41.02 - Fax. 03.80.30.15.37 mail: dossiers-archeo6?taton.claranet.fr EALISATION ARTISTfQUE ture Bonhomme - Sophie Garret JAITEMENT DE L'IMAGE cliard Siblas, Vincent Monod, Editions Faton JBLICITE Iga Diaz, Ariane Sponsoregie, -, bd Rodin - 92137 Issy-les-Moulineaux 01.41.08.01.01 - Fax. 01.41.08.88.77 ONNEMENTS ETCOMMANOES litions Faton - BP 90 - 21803 Quctigny Cedex. 03.80.48.98.48 - Fax. 03.80.48.98.46 RVICE COMMERCIAL hristine Debrove c. 03.8048 98 40 :nteaparis 1 >brairie Savary -11, rue du Cardinal Lemoine •005 Paris. <& 01.43.29.47.57 UR LA BELGIQUE litem responsable pour la Belgique in-Philippe Tondeur j av.VanKalken-1070Bruxel!es. I 02/555.02.17. , jB 210-0402415-14 !)MITE SCIENTIFIQUE es COPPENS, Membre de l'lnstitut, ofesseur au College de France, hristiane DESROCHES-NOBLECOURT, specteur general honoraire s Musees de France. Conservateur en Chef moraire du Departement des Antiquites I _o"ptiennes du Musee du Louvre, m Marie DURAND, irecteur d'Etudes a FEcole Pratique des Hautes iudeset Directeur de laboratoire au CNRS. enri-Paul FRANC FORT, irecteur de Recherches au CNRS. an-Louis HUOT, ofesseur a lUnivcrsite de Paris I. issos KARAGHEORGIS, mversite de Chypre. nceslas KRUTA, Directeur d'etudes a l'Ecole atique des Hautes Etudes, in LECLANT, Secretaire Perpetuel de Vcademie des Inscriptions et Belles Eettres, ofesseur honoraire au College de France, crre LERICHE, Directeur de Recherches au \RS, Ecole Normale Superieure. iniel LEVINE, Professeur a l'Universite de Paris- l >rbonne, Charge du Departement Amerique au usee de ('Homme, Paris, in-Pierre MOHEN, Directeur du laboratoire recherche des Musees de France, m Paul MOREL, ofesseur des Universites, Aix-en-Provence. lilippe PERGOLA, C.N.R.S., ofesseur de Topographic chretienne a l'lnstitut nrifical d'Archeologie Chretienne a Rome. in PERROT, Directeur de Recherches honoraire CNRS, Correspondant de l'lnstitut. ronique SCHILTZ, ofesseur a l'Universite de Besancon. jorges TATE, ofesseur a l'Universite de Versailles. rnard VANDERMEERSCH, recteurdu Laboratoire d'Anthropologic l'Universite de Bordeaux, ofesseur a lTJniversite de Bordeaux I, ■recteur a l'Ecole Pratique des Hautes Etudes. .in YOYOTTE, Professeur au College de France Directeur d'Etudes a 1'EPHE Sommaire Les Dossiers d'Archeologie sont edites par les Editions Faton SJV. Capital 2 177 780 F. 25, rue Bcrbisey 21000 Dijon pression : SIPE a Baume-les-Dames. pot legal 6751. Commission paritaire 55 093 fusion MLP 1999, Editions Faton S.A. . rue Berbisev - 21000 Dijon reproduction des textes et des illustrations Mies dans ce numero est tnterdite. ■CMS FATON n° 248 - Novembre 1999 02 Preface par Georges LE RIDER, Membre de l'lnstitut, Professeur au College de France 04 La collection Alberic du Chastel par Francois de CALLATAY, Chef du departement des Cabinets museologiques de la Bibliotheque royale de Belgique, Directeur d'etudes a l'Ecole pratique des Hautes Etudes, Paris et Johan VAN HEESCH, Assistant au Cabinet des Medailles de la Bibliotheque royale de Belgique 14 La numismatique, une science a decouvrir par Bruno BIOUL 22 De I'epigraphie grecque a la numismatique par Leopold MIGEOTTE, Professeur emerite d'histoire ancienne d l'Universite de Laval, Quebec, Directeur d'etudes associe a l'Ecole pratique des Hautes Etudes, Paris 28 Guerres et monnayages a I'epoque hellenistique par Francois de CALLATAY Coll. A. du Chastel. © CMB. 36 Le depot de Mir Zakah, le plus grand tresor du monde par Osmund BOPEARACHCHI, Charge de recherche au CNRS 44 La naissance du monnayage d'or en Gaule par Simone SCHEERS, Professeur a la Katolieke Universiteit van Leuven (Louvain) 52 Kalkriese redecouvert par les monnaies par Frank BERGER, Conservateur du Cabinet des Medailles du Musee Historique de Francfort-sur-Main 60 Les monnaies provinciales romaines par Michel AMANDRY, Conservateur general des bibliotheques, Directeur du departement des Monnaies, Medailles et Antiques, Bibliotheque nationale de France 70 La monnaie et la crise du III' siecle par Dominique HOLLARD, Membre du Centre d'etudes des trouvailles monetaires, Bibliotheque nationale de France^ 78 Dieux, empereurs et Victoire: la propagande monetaire dans VAntiquite tardive par David WIGG, Professeur a l'Universite J. W. Goethe de Francfort 86 Lexique Coordination Ce numero des Dossiers d'Archeologie a ete coordonne par Francois de Callatay. En couverture De droite a gauche et de haut en bas. Bronze de Septime Severe, © CMP; tetradrachme de Syracuse, © CMB; statere gaulois, musee des Beaux-Arts, Lyon; tetradrachme de Syracuse, © CMB; tetradrachme de Syracuse, © CMB; monnaie en argent de Claude I", © CMP; tetradrachme d'Amphipolis, © CMB; tetradrachme de Phenee, © CMB. Un siecle apres son acquisition par VEtat beige, la collection de monnaies grecques et romaines d'Alberic du Chastel vient enfin d'etre publiee: F. de CallataY et J. van Heesch, Greek and Roman Coins from the du Chastel Collection, Londres, Spink, 1999,184 p. et 41 pi. - ISBN 1-902040-23-6. Le catalogue toile et pourvu d'une jaquette couleur sera disponible dans le courant du mois d'octobre au prix d'environ 50 £ (prix definitifa etablir). II pent etre obtenu aupres de Spink and Son Ltd, 5,6et7 King Street, St James's, London SW1Y 6QS. Un collectionnewr La collection Alberic du Chastel Par Francois de CALLATAY et Johan VAN HEESCH (1842-1919) A {'extreme fin du Steele passe, \e comte Alberic du Chastel venditsa collection de monnaies grecques et romaines d I'Etat beige. Ce medaillier compose avec passion sur une perlode de plus de quarante annees passait alors, auxyeux d'Ernest Babelon, pour "etre sans rival pour la beaute artistique et I'interet historique des pieces qui le composent". Pres d'un siecle plus tard, le Cabinet des A/ledailles de Bruxelles, qui en a herite, s'apprete a faire redecovivrir cette suite de monnaies d'exception grace d un catalogue. Collection A. du Chastel, 112. Tetradrachme de Syracuse. c.410-405 av. J.-C. Droit. Buste d'Arethuse vue de trois quarts. "D'une conservation ideale" (Babelon). LES COLLECTIONNEURS La numismatique antique passe a bon droit pour une des disciplines les plus anciennes du savoir historique. On peut avancer a cela plu- sieurs raisons mais la plus importante, sans doute, est a chercher du cote des collection- neurs qui ont, des l'origine, attise I'interet pour les monnaies et des lors la volonte de les etu- dier. Le monde des collectionneurs, avec ses attentes bien specifiques, constitue une parti- cularite qui a largement conditionne - et qui continue de conditionner - le developpement de la numismatique. D'un cote en effet, il a 4 favorise un developpement plus rapide de cette discipline dont les adeptes se sont tres tot, avant les autres, dotes d'outils tels que des bibliographies ou des periodiques specialises. D'un autre cote, il a quelque peu freine la reflexion en exigeant avant tout la redaction de catalogues utiles au classement. Peu de numis- mates se sont engages dans les debats d'idees chers aux historiens de l'economie dont ils se sont, en quelque sorte, tenus en amont. C'est a rappeler cette importance des collectionneurs quest consacre cet article, lequel differe done nettement des suivants, tous tournes vers les liens privilegies que peuvent entretenir etude des monnaies et comprehension historique. L'actualite fournit un bon pretexte a ce pro- pos puisque le Cabinet des Medailles de la Bibliotheque Royale de Belgique s'apprete a publier et a (re)faire connaitre l'une des collec- tions privees les plus fameuses de son temps : cclle du comte Alberic du Chastel de la Howardries (1842-1919). Cette collection prestigieuse de 821 monnaies n'etait plus connue que de rares specialistes. Presqu'un scandale en regard des propos d'Ernest Babe- Ion (1854-1924), charge par le gouvernement beige de faire rapport sur celle-ci en 1898. Dans son rapport officiel, Babelon, alors conservateur en chef du Cabinet des Medailles de Paris, ecrivait, apres avoir enumere les col- lections ou Alberic du Chastel avait puise pour former la sienne : "... et voici pourquoi il n'y a pas lieu d'etre surpris si, dans le monde de la numismatique, le medaillier du Chastel passe pour etre sans rival pour la beaute artistique et l'interet historique des pieces qui le compo- sent. J'ajouterai qu'une semblable suite ne pourrait plus etre formee aujourd'hui, parce que les elements n'en existent plus, ni dans le commerce ni dans les autres collections pri- vees. Parmi les collections d'Etats, le Cabinet de France est peut-etre le seul qui possede un plus grand nombre de monnaies grecques et romaines de premier ordre, le medaillier du Chastel est, a ce point de vue, superieur aux collections de Saint-Petersbourg, de Munich, et de Berlin et, semble-t-il, superieur meme a celles de Londres et de Vienne". ALBERIC DU CHASTEL :SA VIE Qui etait Alberic du Chastel de la Howar- dries ? A l'evidence : un personnage ! Dispo- sant d'une fortune qui le mettait a l'abri de la necessite, il traversa son temps en toute inde- pendance d'esprit, sans rendre d'autres comptes qua lui-meme. Aussi consacra-t-il sa vie a ses passions et celles-ci furent nom- breuses. II collectionna, intensement, les mon- naies grecques et romaines mais aussi les por- celaines de Saxe et de Tournai. II attrapa le virus de la photographie et fit d'innombrables voyages dont il revint charge de plaques de verre. II etait agreablement doue pour le des- sin, surtout le dessin satirique. II avait du talent pour la peinture. II peignit de tres nombreuses boites, dites de Spa, decorees en general de sujets mythologiques. Dans un registre plus monumental, le chateau de Bruyelle, en Hainaut, conserve une serie de panneaux deco- ratifs de sa main. Habile cavalier, forme, en outre et comme il se doit, a la musique et a la chasse, esprit vif et non-conformiste, il plaisait. II aimait le monde et celui-ci aimait a le ren- contrer en son chateau de la Havette, a Spa. Alberic du Chastel. Alberic du Chastel cavalier. Alberic-Paul-Edouard, dit Albert, comte du Chastel de la Howardries et du Saint- Empire Romain-Allemand, etait ne au chateau de Lannoy, a Hollain, le 21 decembre 1842. Dernier ne d'une famille qui comptait quatre fils et une fille, ses parents etaient fortement apparentes. La sceur ainee d'Alberic disparut brutalement a l'age de quinze ans. Son premier frere herita de la Howardries et devint bourg- mestre de Hollain. Le second, Amede, fut ega- lement bourgmestre de la Howardries. Non marie, il connut un certain succes en publiant des recueils de poesie et plusieurs romans. Le troisieme fit une honorable carriere militaire. On s'attendrait presqu'a ce qu'Alberic soit des- tine a une vocation religieuse. Tel ne devait pas etre son destin. Choisi pour heritier universel par le chevalier Victor de Tenremonde de Merignies, il parait avoir rapidement dispose d'une fortune personnelle qui lui permit d'etre a l'abri des contraintes. Orphelin de mere a dix-neuf ans, marie a vingt-et-un et pere a vingt-deux, Alberic du Chastel fit de la vie l'experience precoce. La merae precocite semble avoir caracterise son temperament de collectionneur. Sa suite de monnaies antiques fut, dit-on, commencee en 1858, a l'age de 15 ans. Et, des 1861, Louis de Coster lui aurait suggere d'enrichir methodi- quement sa collection afin d'un jour la ceder a l'Etat beige. Vaste projet pour un jeune homme de 18 ans. On le voit bientot prendre part aux ventes publiques, en Belgique d'abord avec la vente de la collection Van Bockel (1863) et surtout celle, enorme, du comte de Renesse (1863-5), puis a l'etranger ou il parti- cipe des 1867 aux ventes parisiennes des col- lections Dupre et Greau. II est clair qu'Alberic du Chastel etait devenu a l'aube des annees 1880 un des tout premiers collectionneurs de monnaies antiques de par le monde. En 1880, il rachete en bloc les monnaies romaines en or de la collection Sandes et il participe avec fougue, en 1881, a la vente de la collection du prince Bartolomeo Borghesi. C'est la meme annee, en 1881, qu'il sou- haita entrer a la Societe' Royale de Numismatique de Belgique, dont il devint membre regnicole lors de l'assemblee du 3 juillet 1881. II avait alors 38 ans. II participa de loin aux activites de la Societe. Rarement present aux seances, il fit connaitre quelques notices relatives a telle ou telle piece de sa collection mais n'alla jamais plus loin, en matiere d'ecrit numismatique, que la publication en 1898 a Londres chez "Spink &c Son" d'un petit livre intitule : Syracuse. Ses monnaies d'argent et d'or au point de vue artis- tique. La coiffure antique et ses developpentents successifs. Livret de quatorze planches, complete un peu plus tard par trois autres, sans aucune pretention scientifique ainsi que le reconnait bien volontiers l'auteur dans son avertissement. Celebrer l'art antique en se montrant utile aux artistes de son temps : voila le veritable souhait d'Alberic du Chastel. II avait d'ailleurs forme, a cote de sa suite de monnaies antiques originales, une tres large collection d'em- preintes en platre obtenues aupres de nom- breuses sources. Toujours a la recherche de la qualite abso- lue, ne tolerant que les exemplaires hors ligne, Alberic du Chastel se signala par ce que, en termes modernes, on appellerait une gestion active de sa collection. On le vit souvent tro- quer un exemplaire contre un autre semblable mais en meilleure condition. En mai 1889, on vendit a Paris, chez Drouot, 642 monnaies de sa collection. Le catalogue de MM. Rollin &c Feuardent, organisateurs de la vente, compte pas moins de 115 pages et 12 planches, illus- trant toutes les monnaies d'or. Nulle surprise des lors a voir son nom cite a partir de ce moment dans les catalogues, comme, par exemple, lors de la vente demeuree celebre des monnaies d'or romaines et byzantines ayant appartenu a Hyman Montagu (Rollin & Feuardent, 20-8 avril 1896). L'idee de "ceder" un jour a l'Etat beige sa suite de monnaies antiques avait, on l'a vu, germe assez tot dans l'esprit d'Alberic du Chastel. Ce projet se realisa en 1899 a la suite d'evenements sur lesquels nous sommes assez bien renseignes grace a un dossier conserve aux Archives Generales du Royaume de Belgique. Ce dossier, qui reflete avant tout le point de vue des autorites de la Bibliotheque Royale, eclaire les circonstances de cet achat. Alberic du Chastel pouvait compter sur d'assez bons relais au Gouvernement pour traiter cette affaire. A commencer par Auguste Delbeke, avocat anversois, membre de la Chambre des Representants, futur ministre, et detenteur lui- meme d'une somptueuse collection de mon- naies grecques. II semble que ce soit Auguste Delbeke, alors membre effectif de la Societe Royale de Numismatique, qui, en compagnie de quelques autres, parvint a convaincre M. Schollaert, ministre de l'lnterieur et de l'lnstruction publique, de realiser cette acqui- sition pour le compte de l'Etat. C'est a lui, Auguste Delbeke, que le president de la Chambre donna en premier la parole lorsque le point vint en seance, le 10 mai 1899. Le dossier avait ete prepare de longue date puisque le rapport adresse au ministre par Ernest Babelon au sujet de I'acquisition du medaillier du Chastel date du 3 mars 1898. Ernest Babelon venait de passer cinq jours au chateau de la Havette a Spa (19-23 fevrier). Membre de l'lnstitut et conservateur du medaillier national, il etait deja revetu de la plus haute dignite academique avant meme d'avoir entame la publication de son monu- mental Traite des monnaies grecques et romaines, dont le premier volume parut a Paris en 1901. Ce rapport se terminait par l'adresse suivante : "Sous ces reserves, j'estime que la collection de M. le Comte du Chastel pourrait facilement etre vendue, soit en bloc a l'amiable, soit au detail, en vente publique, environ 320 000 francs. Je repartirais approximative- ment cette somme de la maniere suivante : 170 000 f. pour les monnaies grecques ; 150 000 f. pour les monnaies romaines ; total: 320 000 f. D'apres les considerations qui precedent, j'estime qu'en achetant en bloc la collection qui lui est offerte, le gouvernement beige profiterait habilement d'une occasion exceptionnelle pour constituer a Bruxelles un cabinet numismatique rival de ceux des plus grands Etats. Par le caractere d'exceptionnelle beaute des pieces qui la composent, la collec- tion du Chastel reunit les conditions les plus souhaitables pour etre le fond essentiel d'un grand medaillier qu'on pourra, par la suite, facilement developper et enrichir a l'aide de pieces moins precieuses. Les artistes, les hommes de gout et les erudits de la Belgique trouveraient la des elements incomparables et qui leur ont manque jusqu'a ce jour, pour etu- dier l'art des anciens, dans les infinies varietes des types monetaires, et dans l'ideale perfec- tion de ces chefs-d'ceuvre numismatiques que les generations humaines ne se lasseront jamais de contempler et d'admirer". Coll. A. du Chastel, 786. Multiple en or de Probus frappe a Siscia en 277 ap. J.-C. Revers. Aidn debout a droite tenant un zodiacus avec les personnifications des quatre saisons; a droite, un genie debout a gauche. Le medaillier du Chastel fut acquis par l'Etat, le 10 mai 1899, pour la somme de 300 000 francs. Lors du debat qui preceda l'adoption de l'article, Auguste Delbeke ne manqua pas de se feliciter lui-meme pour l'ob- tention d'un si beau resultat. C'est que, dit-il, "nos medailliers de monnaies antiques sont en effet d'une indigence deplorable. L'Etat beige possede a peu pres la collection d'un collegien numismate". Delbeke, qui avait plutot pense a un numismate londonien pour expertiser le medaillier, s'emploie ensuite a demontrer que, au prix de 300 000 francs, l'Etat fait une affaire avantageuse. Son court plaidoyer fut decisif. La verite commande toutefois de dire que l'Etat beige a probablement paye son prix pour la collection du Chastel. II a sans aucun doute profite de la passion et de l'experience d'un homme ; il a peut-etre - mais le point est loin d'etre certain - obtenu ces monnaies legere- ment en dessous du prix qu'elles n'auraient pas manque de faire en vente publique, mais Albe- ric du Chastel n'a pas brade le prix de ses avoirs. Collection formee "au feu des encheres, et souvent sans compter", celle-ci fut sans doute transmise a l'Etat pour une somme proche du prix coutant. Auguste Delbeke ironise ensuite sur l'usage qu'il convient de faire de ce joyau artistique : "J'espere, messieurs, que l'acquisition de cette belle collection contribuera, dans une large mesure a la renaissance, dans notre pays, de l'art de la medaille. [...] Mais pour qu'il en soit ainsi, il faudra peut-etre tenter une reorgani- sation du cabinet des medailles. Je ne connais pas personnellement la situation actuelle d'une facon exacte. Mais je me souviens d'avoir voulu visiter le cabinet des medailles, il y a dix a douze ans. Quand j'y suis arrive all heures, le fonctionnaire n'etait pas encore arrive. J'y revins a midi et demi, le personnel etait alle dejeuner. J'y suis retourne encore a 2 heures et demie, on etait deja parti". S'ensuit un echange de plaisanteries assez communes avant qu'Au- guste Delbeke, plus serieux, ne reprenne : "II ne suffit pas de faire des frais pour acquerir des collections, il faut encore qu'on les tienne a la disposition du public. II importe egalement que M. le ministre de l'lnterieur prenne des mesures pour que la nouvelle acquisition soit publiee le plus tot possible, et quelle le soit avec des reproductions, dans les meilleures conditions et au meilleur marche, afin que, non seulement les specialistes, mais aussi le grand public puissent profiter de l'acquisition que l'Etat se propose de faire. J'espere que M. le ministre tiendra serieusement compte de ces observations, et ne laissera pas enfouir la collection du Chastel dans un cabinet presque inaccessible, mais qu'il veillera a ce quelle soit mise largement a la disposition du public, et par sa prompte et bonne publication, et par les facilites d'acces". Vbila ce qui se disait le 10 mai 1899 a la Chambre des representants ! Le plai- sir est done grand, un siecle plus tard, de repondre aux attentes des honorables deputes. Or il se trouve que, officiellement du moins, le cabinet des medailles et la Biblio- theque Royale, brocardes lors de cette seance, avaient ete parfaitement tenus a l'ecart de ces tractations. Aussi, lorsque le ministre Schol- laert ecrit, un mois et demi plus tard (le 24 juin 1899), a Fetis, conservateur en chef de la Bibliotheque, pour lui demander comment il compte receptionner le medaillier, celui-ci lui repond qu'il apprend tout de l'affaire et que c'est au comte du Chastel a venir livrer son medailler a Bruxelles. S'ensuit une correspon- dance aigrelette oil Alberic du Chastel se montre tel qu'il fut sans doute : spirituel, un peu meprisant et pas toujours de la meilleure foi. Cette correspondance allait d'ailleurs se prolonger pres d'une decennie, soit tout le temps au cours duquel Alberic du Chastel tenta, et reussit a deux reprises, a faire acheter par le Gouvernement beige ce qu'il estimait former les necessaires complements a sa suite de monnaies. Alberic du Chastel devait deceder au lende- main de la Premiere Guerre, le 21 janvier 1919, a l'age de 76 ans. ALBERIC DU CHASTEL: SA COLLECTION DE MONNAIES La collection formee par Alberic du Chas- tel compte 821 monnaies qui se repartissent de la facon suivante : Or Argent Bronze Total Gauloises 2' 2 Grecques 53 246 304 Romaines 271 76 162 509 Byzantines '•5 ' '5 ■ Padouanes .' . 1 . IX Total 331 322 168 821 Collection A. du Chastel, 128. Decadrachme de Syracuse. Coin d'Evainete. c. 400-390 av.J.-C. Revers. Tete d'Arethuse a gauche. Ce revers a ete choisi par L. Forrer pour illustrer la couverture de son livre Notes sur les signatures de graveurs sur les monnaies grecques, Bruxelles, 1906. Un simple coup d'ceil a ce tableau montre qu'Alberic du Chastel n'a pas cherche a don- ner une image equilibree des monnayages antiques. II s'est avant tout interesse aux fleu- rons, c'est-a-dire d'abord aux pieces de grandes dimensions comme les tetradrachmes grecs en argent ou les sesterces romains en bronze. II temoigna d'une predilection pour les monnaies de Syracuse qui constituent 37 % du total des monnaies grecques et auquel, ainsi qu'il a ete evoque, il consacra une petite plaquette. En revanche, les monnaies du Bas-Empire, spe- cialement a partir du regne de Diocletien (284-305) sont quasiment absentes. Mis a part certains exemplaires de la serie syracusaine, toutes les pieces de cette suite sont conservees dans des qualites exceptionnelles. Dans son rapport, Babelon ne manque pas de le noter, decrivant a maintes reprises les exem- plaires de la collection du Chastel comme les plus beaux parvenus jusqu'a nous. Pour les grecques, on mettra ainsi en avant, et pour ne citer que quelques exemples, differentes mon- naies de Syracuse dont des decadrachmes de conservation parfaite pour Kimon et Evainete ainsi que, frappes vers la meme epoque, des tetradrachmes presentant un buste vu de trois quarts face. Au revers de l'un d'eux, l'aurige a ete represente juste apres avoir franchi en vain- queur la ligne d'arrivee. Tandis qu'une Nike surmonte l'attelage pour le couronner, les che- veux balayes par le vent, il tourne la tete en Collection A. du Chastel, til. Tetradrachme de Syracuse. Coin d'Eukleidas. c.410-405 av. J.-C. Revers. Buste d'Athena vue de trois quarts. Provient de la collection Borghesi. "Atteindrait 7 ou 8 000 Fen ventepublique", soit une des plus hautes estimations fournies par Babelon. Collection A. du Chastel, 112. Tetradrachme de Syracuse, c. 410-405 av. J.-C. Revers. Aurige conduisant un quadrige a gauche, tete retournee et cheveux au vent. Ci-contre. Collection A. du Chaste!, 102. Tetradrachme d'Amphipolis. c.365-364. Droit. Tete d'Apollon vue de trois quarts. En bas. a droite. Collection A. du Chastel, 187. Tetradrachme de Lysimaque. c. 297/6-282/1, Lampsaque. Droit. Tete d'Alexandre le Grand. Ci-dessous. Coll. A. du Chastel, 412. Sesterce de Heron frappe a Rome en 64 ap.J.-C. Revers. Neron monte sur un cheval qui galope a droite; derriere lui, un soldat a cheval portant un vexillum (enseigne) sur I'epaule. direction de son poursuivant dans un mouve- ment delie qui surprend par sa modernite.Tres moderne egalement la pose de cet Apollon, presqu'alangui sur une proue de bateau, au revers d'un tetradrachme - le mieux conserve dit Babelon - d'Antigone Doson {cf. p. 3). Citons encore cette monnaie de Phenee, en Arcadie, representant Demeter au droit et, au revers, Hermes portant a bout de bras l'enfant Arkas ou cette tete dApollon vue de trois quarts gauche frappee a Amphipolis, ou, enfin, ce portrait d'Alexandre d'un incroyable relief emis par Lysimaque a Lampsaque. II est sans doute plus difficile encore de faire un choix pour les monnaies romaines. Un sesterce de Neron, pas vraiment rare mais d'une conservation inegalee, a fait ecrire au comte Beaudouin de Jonghe, alors president de la Societe royale de Numismatique de Bel- gique, qu'il s'agissait du "plus beau grand bronze romain connu". \laureus de Tacite, frappe a Serdica en 276, est de fait "un vrai bijou". II figure le buste de l'empereur protege du bouclier recouvert de l'egide, ornee ici d'une tete de Gorgone mais egalement d'un profil d'une figure non identifiee. Alberic du Chastel ne fut pas seulement attire par les monnaies d'une remarquable beaute ou d'un etat impeccable. II eut aussi le gout des pieces rares, voire uniques. C'est sur- tout vrai de sa suite de monnaies romaines dont plusieurs exemplaires sont cites comme etant les seuls connus par les grands ouvrages de reference que sont le Roman Imperial Coi- nage (RIC) ou le British Museum Catalogue. Unique est Yaureus de Commode presentant un navire au revers, frappe a Rome en 187 et provenant de la grande trouvaille de Karnak en Egypte (voir infra). Unique aussi Yaureus de Pescennius Niger, frappe a Antioche en 193. Cette piece, qui nous montre un beau portrait de l'usurpateur, est connue depuis 1876. Elle aurait ete achetee a Damas avant d'appartenir aux collections H.C. Reinhardt et H. Montagu. On ne connait qu'un seul exem- plaire du triple solidus d'or (13,43 g) de Constantin II, fds de Constantin le Grand, emis a Thessalonique en 327. Le droit repre- sente l'empereur cuirasse, portant le manteau imperial, tenant une Victoire sur un globe dans la main droite et un poignard orne d'une tete d'aigle dans la main gauche. La preservation exceptionnelle de ces mon- naies en fait une source importante pour l'ico- nographie antique. II est parfois permis d'ame- liorer sur plusieurs points de details les descriptions precedentes. Un tres bel aureus de Caracalla, frappe en 215, nous fournit ainsi non seulement l'image du temple de Vesta a Rome et d'une ceremonie d'offrande a laquelle participent trois Vestales, l'empereur et un Ci-dessus. Coll. A. du Chastel, 783. Aureus de Tacite frappe a Serdica en 276 ap. J.-C. Droit. Buste laure de l'empereur Tacite, avec aegis (bouclier) et lance, a gauche. Ci-contre, a droite. Coll. A. du Chastel, 804. Multiple en or de Constantin II frappe a Thessalonique en 327 ap. J.-C. Droit. Buste laure, drape et cuirasse de Constantin II a gauche; il tient une Victoire placee sur un globe dans sa main droite et un poignard dans sa gauche. Agauche. Coll. A. du Chastel, 668. Aureus de Pescennius Niger frappe a Antioche en 193 ap. J.-C. Droit. Buste laure de I'usurpateur Pescennius Niger a droite. Ci-contre. Coll. A. du Chastel, 657. Aureus de Commode frappe a Rome en 187 ap. J.-C. et provenant de la trouvaille de Karnak (1901). Droit. Buste laure de Commode a droite. Revers. Navire a droite. 11 pretre {flamen), lequel porte un chapeau pointu (galerus surmonte de Yapex), mais aussi des details relatifs a l'habilkment des Vestales. En effet, le voile {suffibulum) qui leur couvre la tete est fixe par une large fibule a la hauteur de la poitrine. Or il se trouve que ces fibules, visibles seulement sur cet exemplaire, sont mention- nees par Festus qui donne une definition du mot suffibulum dans son dictionnaire De ver- borum significatu : "un vetement blanc, borde, quadrangulaire, plus long que large, que les Vestales mettent sur leur tete lorsqu'elles sacri- fient et qu'elles attachent sur la poitrine avec une agrafe". L'ORIGINEDE LA COLLECTION La collection d'Alberic du Chastel fut essentiellement formee entre les annees 1869 et 1906. Nombre de ces pieces ont un pedigree fameux et proviennent de collections reputees comme celles de Julien Greau, Wigan, Jarry, Sandes, Tyskiewicz, Borghesi, Demetrio, Pon- ton d'Amecourt, de Quelen, Ashburnam, Bunbury, Montagu, etc. Du Chastel achetait souvent chez Hoffmann a Paris, aupres duquel il obtint, de gre a gre, une partie importante des collections Sandes, Tyskiewicz et Deme- trio. D'autres fournisseurs patentes furent les maisons Rollin 8c Feuardent a Paris et Spink a Londres. La provenance la plus intrigante est sans doute celle qui parle de "medailles d'or volees jadis dans l'incendie du Vieux Serail a Constantinople et vendues a Paris par un pacha turc". Les prix payes par Alberic du Chastel furent souvent eleves. Quoique la plupart des aurei romains furent achetes entre 100 et 400 francs, les pieces les plus cheres furent obtenues contre 6 000 a 7 000 francs, comme par exemple un statere de Panticapee ou Yau- reus de Pescennius Niger. Un medaillon de Probus a ete paye 3 000 francs et le medaillon de Constantin II 5 500 francs. Si Ton veut bien se rappeler que le salaire annuel d'un magasi- nier etait a l'epoque d'environ 2 200 francs, on se rend compte de la fortune depensee par Alberic du Chastel. Une serie d'exemplaires provient de tresors fameux. Quatorze aurei romains faisaient par- tie de la celebre trouvaille de Boscoreale decouverte non loin de Pompei en 1895. Ce tresor, perdu lors de l'eruption du Vesuve en 79, contenait pas moins de 1 350 pieces en or. D'autres monnaies proviennent de la trouvaille faite a Karnak en 1901. Ce tresor, qui n'a jamais ete publie, contenait 1 200 aurei d'Ha- drien (117-138) a Elagabale (218-222). Toutes les monnaies de ce tresor ont ete dispersees dans des ventes au debut de ce siecle ; grace a Alberic du Chastel, le cabinet des medailles de Bruxelles en possede quinze exemplaires, et parmi les plus beaux, tous dates de l'epoque des Severes (193-218). Une piece, une seule, "n'a peut-etre jamais ete enfouie", a en croire Alberic du Chastel dans une lettre publiee dans la Revue beige de Numismatique de 1899. II s'agit d'un beau medaillon en or frappe entre 364 et 368 par l'empereur Valentinien I", fondateur ou refon- dateur de la ville de Valenciennes, selon le comte. "II etait dans la famille depuis un temps immemorial, or, la famille qui porte encore les armes de la ville meme de Valenciennes est une branche de ses premiers comtes". Un medaillon qui, bien que frappe a Antioche en Syrie, aurait ete conserve en famille depuis l'epoque romaine ? On se permettra d'en dou- ter. Nul doute en revanche que cette hypothese ait ravi Alberic du Chastel, typique en cela d'une certaine aristocratie de la fin du XDC siecle, baignee de romantisme et de nationalisme heroi'que. I Toutes les photos de cet article appartiennent a la Bibliotheque royale de Belgique, Cabinet des Medailles, Bruxelles. Ci-dessus. Coll. A. du Chastel, 814. Multiple en or de Valentinien I" frappe a Antioche entre 364 et 368 ap. J.-C. Droit. Buste diademe, drape et cuirasse de Valentinien I" a droite. Page de gauche, enhgut. Coll. A. du Chastel, 716. Aureus de Caracalla frappe a Rome en 215 ap. J.-C. Revers. Caracalla, accompagne de deux vestales et un pretre, sacrifiant devant le temple de Vesta. BIBLIOGRAPHIE_ • De JONGHE D'ARDOYE, B., Les celebres collections de mon- naies antiques du Chastel et de Hirsch, dans Revue beige de Numismatique, 55, 1899, p. 384-5. • DU CHASTEL DE LA HowARDRIES, A, Syracuse. Ses monnaies d'argent et d'or au point de vue artistique. La coiffure antique et ses develoffements successifs, Londres, 1898, chez Spink & Son. • tourneur, V., Le comte du Chastel de la Howardries, dans Revue beige de Numismatique, 72, 1920, p. 99-100. • De CALLATAY, F., et VAN heesch, J., Greek and Roman coins from the du Chastel collection, Londres, 1999, a paraitre. Page de gauche, en has. Collection A. du Chastel, 178. Statere de Panticapee. c. 320. Droit. Tete de Pan vue de trois guarts. 13
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