Les Romains et la monnaie gauloise: laisser-faire, laisser-aller ? in J. Metzler & D. Wigg-Wolf, Die Kelten und Rom : Neue numismatische Forschungen (Studien zu Fundmünzen der Antike, 19), Mainz am Rhein, 2005 [2006], p. 229-245.

2005 Les Romains et la monnaie gauloise: laisser-faire, laisser-aller? Johan van Heesch 1. Introduction Cette contribution à partir d'un matériel déjà publié, vise à discuter et préciser le contexte des monnayages gaulois tardifs, c'est à dire ceux frappés après la guerre des Gaules. La période romaine commence avec la conquête de la Gaule chevelue par César dans les années 50 et, bien antérieurement dans le midi de la France, avec la conquête de la Gaule Transalpine vers 125–121 av. J.-C. Il faut donc insister sur le fait que pas mal de monnayages gaulois ont été émis par des tribus qui faisaient déjà politiquement partie de l'empire romain même si, dans le nord de la Gaule, le matériel archéologique ne témoigne de l'influence romaine que plus tard, sous Auguste. Mon propos visera à discuter ici de l'attitude des Romains vis-à-vis de ces monnayages "provinciaux". Y a-t-il eu des interventions directes de l'état romain dans les monnayages gaulois? Comment définir la politique monétaire romaine dans les Gaules? Comment expliquer la disparition de ces monnayages autochtones? Une brève description de la situation en dehors de la Gaule me paraît nécessaire avant d'aborder la Gaule transalpine et la Gaule chevelue. 2. La situation en dehors de la Gaule Aux deux derniers siècles avant notre ère, Rome conquérait de nombreux territoires qui allaient former un vaste empire autour de la méditerranée. Le système monétaire romain, basé sur le denier en argent, fut introduit à Rome pendant la deuxième guerre punique, vers 212. Le denier connut un grand succès et continua d'être frappé jusqu'au IIIe siècle apr. J.-C. Le monnayage en métal non précieux, notamment le "bronze", indispensable pour le bon fonctionnement d'une économie monétarisée, n'a pas toujours retenu une grande attention de la part de l'Etat, mais a néanmoins été frappé régulièrement, vu son rôle dans le paiement (d'une partie) des soldes. Dès la phase de la conquête de son empire, Rome avait certainement l'autorité et le pouvoir d'introduire sa propre monnaie et d'interdire tout autre monnayage autochtone. Cette unification monétaire ne s'est pourtant pas produite. La monnaie romaine unique n'apparait qu'avec les tétrarques et la réforme monétaire de 294 apr. J.-C. Je n'irai pas jusqu'à prétendre que Rome laissa la liberté totale aux régions soumises, mais elle y adopta différentes solutions ou attitudes. Donnons 230 Johan van Heesch quelques exemples très connus concernant essentiellement la partie grecque de l'empire1. Les exemples d'une intervention directe interdisant un monnayage non romain sont très rares et même exceptionnels! Le cas le plus fameux est celui du monnayage en or et en argent de Carthage. Après la destruction de cette ennemie "éternelle", en 146 av. J.-C. à Zama, Rome fit arrêter ces émissions locales et retira les pièces de la circulation2. La frappe des bronzes carthaginois prit fin au même moment, bien que leur circulation continuât jusque sous l'empire. Le deuxième exemple est beaucoup plus tardif et concerne la Grèce. Le statut libre que cette province s'était vu octroyé par Néron en 67 fut abolit par Vespasien. Cette abolition s'accompagna apparemment d'une interdiction du droit de battre monnaie; un privilège vite restitué à partir de Domitien (81–96)3. Il y a aussi des exemples d'intervention directe en Orient qui, contrairement aux cas précédents, avaient pour but non pas d'interdire un monnayage existant mais d'en introduire un nouveau. Nous pensons ici e.a. aux monnaies en bronze avec les lettres CA au revers, frappées en Asie sous Auguste entre 27 et 23 av. J.-C.4. C'est aussi la première fois que le sesterce en orichalque apparaît dans le monnayage romain. Il est plus facile, par contre, d'illustrer les situations de non-intervention. Un bel exemple est fourni par le royaume de Pergame légué à Rome par Attale en 133 av. J.-C. La monnaie dominante y était le cistophore en argent frappé entre autres à Pergame, Ephèse, Sarde et Apamée. Les cistophores d'Ephèse, frappés après 133, donc sous la "domination" romaine ne diffèrent pratiquement en rien de ceux qui étaient frappés avant cette date. La seule modification est la nouvelle ère figurant sur ces pièces à partir de 134/133, car Atalle, en donnant son royaume à Rome avait en même temps donné la liberté à Ephèse. De même, il est très difficile de distinguer les monnaies de Pergame d'avant et d'après 1335. Avant 50 av. J.-C. il n'y a que peu de traces d'une influence du système monétaire romain sur les monnayages locaux de la province d'Asie6. Que les autorités romaines n'aient même pas interdit l'or, est démontré par une série de statères en or d'Ephèse émis entre c. 133 et 78 av. J.-C.; l'avers de ces 1 2 3 4 5 6 Les paragraphes qui suivent doivent beaucoup aux travaux d’Andrew Burnett: A. Burnett, Did the Romans have a monetary policy in the eastern-provinces? In: Banking in the Age of Augustus. Table Ronde à Leyde 13 juin 1997 (à paraître); A. Burnett/M. Amandry/P.P. Ripolles, Roman Provincial Coinage I. From the Death of Caesar to the Death of Vitellius (44 BC-AD 69) (Londres/Paris 1992) 1-25; C. Howgego, Ancient History from Coins (Londres/New York 1995) 56-59. A consulter aussi: M.H. Crawford, Coinage and Money under the Roman Republic. Italy and the Mediterranean Economy (Londres 1985). Burnett (note 1) et A. Burnett, Africa. In: A. Burnett/M.H. Crawford (éds.), The Coinage of the Roman World in the Late Republic. BAR Internat. Ser. 326 (Oxford 1987) 175-185. A. Burnett, Roman provincial coins of the Julio-Claudians. In: M. Price/A. Burnett/R. Bland (éds.), Essays in Honour of Robert Carson and Kenneth Jenkins (Londres 1993) 151. RPC, p.380-381 et les références dans note 1. P. Kinns, Asia Minor. In: Burnett/Crawford (note 2) 105-119; F. de Callataÿ, L'histoire des guerres mithridatiques vue par les monnaies. Num. Lovaniensia 18 (Louvain-la-Neuve 1997) 169-179. Kinns (note 5) 112. Les Romains et la monnaie gauloise 231 pièces porte le buste d'Artemis; le revers, la statue d'Artemis d'Ephèse. Sur l'un de ces statères, figure le nom de C. Atinius, préteur romain en 122–121 av. J.-C.7. Les exemples de non-intervention (du point de vue monétaire) sont nombreux. Les Romains n'imposent leur système monétaire ni en Egypte, ni en Syrie, ni en Grèce. L'Egypte garde son système monétaire, d'origine Ptolémaïque, et tiendra son économie fermée. En Grèce, les tetradrachmes d'Athènes, dits de "Nouveau Style", dominent la circulation. D'autre part en Syrie, les Romains interviennent bel et bien après la création de la province, en 64 av. J.-C. mais les proconsuls n'y introduisent pas le denier; ils frappent à Antioche, entre 57 et 16 av. J.-C., un monnayage provincial de tetradrachmes en argent, au nom et au portrait de Philippe Philadelphe (92–83 av. J.-C.). Ces émissions mentionnent parfois les noms des proconsuls romains, bien que très abrégés8. A partir des guerres civiles suivant la mort de Jules César, le denier romain gagne du terrain en Orient et supplantera lentement les émissions locales en argent. L'emploi croissant du denier est probablement directement lié à la présence de militaires romains et les premières séries très répandues sont celles émises par Marc Antoine et par Octave dans les années 30 et 20 av. J.-C. A partir d'Auguste, le pouvoir se concentre dans les mains de l'empereur; ce qui n'entraîne nullement la fin des monnayages des cités. Quelque 200 villes continuent à frapper monnaie9. Bien que le nombre d'ateliers diminue avec le temps, ces séries locales perdurent jusqu'à la fin du troisième siècle. Toujours à partir d'Auguste, les émissions en argent se raréfient dans les provinces mais le bronze continue a être couramment frappé. Passons maintenant à l'ouest et arrêtons-nous, un instant, en Espagne10. Après les guerres puniques, une grande partie de l'Espagne fut conquise par Rome. Pendant le IIe et le Ier siècle av. J.-C. plusieurs séries monétaires y furent frappées, tels les deniers ibériques dont ni la date exacte (frappés entre 150 et 70 av. J.-C.?) ni la fonction ne sont claires. Les villes espagnoles ont longtemps gardé le droit du monnayage. Bien que le denier ibérique fut assez rapidement remplacé par son équivalent romain, les bronzes autonomes continuèrent à être frappés dans une trentaine de villes sous Auguste (27 av. J.-C.–14 apr. J.-C.). Ce monnayage de cité ne disparut que progressivement: seules huit villes frappèrent encore sous Caligula et la dernière série de monnaies autonomes date du règne de Claude et provient d'Ebusus (Ibiza)11. 3. L'évolution en Gaule Transalpine La Gaule transalpine a été conquise dans les années 125–121 av. J.-C. Les frontières de la nouvelle province sont relativement floues et, en tous cas, 7 8 9 10 11 Kinns (note 5) 108-109; de Callataÿ (note 5) 179. RPC, p.612-614. RPC, p.17. R.C. Knapp, Spain. In: Burnett/Crawford (note 2) 19-41; Crawford (note 1) 84-102. RPC, p.66. 232 Johan van Heesch Marseille, cité-état grecque, a gardé son indépendance jusqu'en 49 av. J.-C., date du siège de la ville par César. En 118 av. J.-C. une première colonie romaine fut fondée à Narbonne (Narbo Martius) mais la région ne fut que lentement romanisée. Pour n'en donner qu'une preuve, ce n'est que sous Auguste que la langue gauloise, écrite en caractères grecs, fut remplacée par le latin dans les inscriptions12. Ce n'est finalement qu'en 22 av. J.-C. que la Gaule Narbonnaise (nom utilisé pour la Transalpine à partir d'Auguste) fut transférée sous la tutelle du Sénat. La situation monétaire n'y était pas simple. Plusieurs catégories de monnaies y avaient cours: des deniers romains en argent, des monnaies émises par les colonies romaines (surtout après César), la monnaie de Marseille ainsi que des monnaies gauloises en argent et en bronze. Hormis quelques émissions romaines exceptionnelles, comme les deniers frappés à Narbo en 118 et ceux de Fulvius Flaccus en 82 av. J.-C. sans doute émis pour le paiement de dépenses militaires, l'essentiel du numéraire en circulation avant l'arrivée de César en Gaule Transalpine (59) était gaulois et massaliote. De même qu'en Orient, les Romains ont préféré le recours aux systèmes locaux plutôt que d'en introduire un nouveau. Outre les monnaies de Marseille, émises par une cité autonome, certains monnayages gaulois connurent une aire de dispersion très vaste et certains numismates y reconnaissent, probablement avec raison, des monnayages à vocation provinciale13. Trois zones de circulation peuvent être discernées14. Dans le secteur ouest du Rhône, Narbonne était le centre administratif principal. Cette ville frappait une série en bronze à caractère purement ibérique. Il s'agit des bronzes portant la légende NERONCEN, probablement des pièces équivalentes à un semis ou demi-as romain. Le monnayage en argent qui dominait dans la même région était probablement frappé à Toulouse; il s'agit des soit-disant monnaies à la croix avec les dauphins. Bien que la datation de ces séries soit fort discutée, il est sûr que ces monnaies étaient encore frappées dans les décennies suivant la conquête. Dans la partie centrale de la Gaule Transalpine, Nîmes (Nemausus), chef-lieu des Volcae, était le centre romain le plus important. Cette ville était certainement l'atelier d'un monnayage gaulois en bronze et fut probablement aussi à l'origine d'une série de monnaies à la croix (à "la tête négroïde"). Dans le secteur oriental, comprenant la vallée du Rhône et le territoire au nord de Marseille, les Cavares et les Allobroges imitaient le denier romain. Leurs 12 13 14 C. Goudineau, Gaul. In: A.K. Bowman/E. Champlin/A. Lintott (éds.), The Cambridge Ancient History 10. The Augustan Empire, 43 B.C.-A.D. 69² (Cambridge 1996) 485. D. Nash, Coinage in the Celtic World (Londres 1987) 23-37. Nash (note 13) 30-32. Pour les types de monnaies on consultera H. de La Tour, Atlas de monnaies gauloises (Paris 1892), D. Allen, Catalogue of the Celtic Coins in the British Museum with Supplementary Material from other British Collections 2. Silver Coins of North Italy, South and Central France, Switzerland and South Germany (Londres 1995) et C. Brenot/S. Scheers, Musée des Beaux-Arts de Lyon. Les monnaies massaliètes et les monnaies celtiques (Louvain 1996). Les Romains et la monnaie gauloise 233 quinaires gaulois y ont constitué une sorte de monnaie régionale, en ce sens que leur aire de circulation dépasse les limites d'une tribu. Tous ces monnayages autochtones ont été tolérés, probablement même encouragés par les romains, car il est fort probable que le but premier de ces émissions en argent était le paiement des auxiliaires gaulois. Que les chefs gaulois aient été eux-mêmes responsables de la distribution des soldes ressort clairement d'un texte de César (Caes. civ. 3,59) à propos des Allobroges. Ceux-ci se plaignaient du fait que leurs généraux Roucillos et Ecos dupaient, non seulement César en exagérant le nombre de guerriers à rémunérer par lui, mais aussi parce que, en plus, ils détournaient une partie de leurs soldes! Bien que César paya dans ce cas-ci les auxiliaires, il incombait au chef autochtone de redistribuer les soldes. Mais on peut très bien supposer que ces deniers romains étaient remonnayés en quinaires gaulois. L'argent gaulois a sans doute aussi servi à la rémunération de mercenaires appartenant à d'autres tribus, ainsi que pour le paiement de taxes aux Romains ou plutôt aux cités, qui avaient le droit de lever des impôts comme c'était le cas à Nîmes (attesté par Strabon15). Cette situation change peu à peu avec l'arrivée de César, la guerre des Gaules et les guerres civiles (58–31 av. J.-C.). La présence de plusieurs légions (jusqu'à 12) en Gaule (Transalpine et Comata) a favorisé l'approvisionnement de ces provinces en deniers et probablement en aurei. Vu leur valeur considérable, ces pièces sont rares comme trouvaille de site mais plusieurs trésors attestent clairement leur circulation en Gaule ainsi que la disparition, bien que lente, des monnaies gauloises en argent16. Avec la création par César de plusieurs nouvelles colonies comme Arles, Vienne, Valence et Nîmes en Gaule Transalpine et la réorganisation administrative de Transalpina, dès lors appelée Narbonensis, par Auguste en 27 et 16 av. J.-C., Rome encourage et active l'urbanisation de la Provincia. Ainsi 43 des 75 oppida ont perdu leur autonomie sous Auguste. Parmi celles-ci 24 oppida furent rattachées à l'autorité de Nîmes en 16 av. J.-C. Durant cette période, bien qu'on puisse supposer que certaines séries de monnaies gauloises continuent a être émises, un autre monnayage débute et retiendra notre attention, ce sont les pièces frappées par ces nouvelles colonies. Entre César et Auguste des monnaies en bronze et parfois des oboles en argent ont été émises17, entre autres, par Vienne (36 av. J.-C.), Narbonne (40), Nîmes (40), Cavaillon (44) et Antibes (44). Les bronzes de Vienne mais surtout ceux de Nîmes, les fameux as ou dupondii au crocodile, ont connu une très vaste dispersion. Les monnaies coloniales de Nîmes jouèrent 15 16 17 Goudineau (note 12) 475. Allen (note 14) 16-23; M. Crawford, Roman Republican coin hoards. Royal Num. Soc. Special Publ. 4 (Londres 1969); R. Delmaire, Une trouvaille de monnaies d'or romaines républicaines à Tilly-Capelle. Bull. Trim. Soc. Acad. Ant. Morinie 23/446, 1986, 258-264; J.P.C. Kent, Les relations entre le monnayage des Romains et ceux des peuples voisins de l'ouest. Bull. Cercle Études Num. 10, 1973, 9. RPC, p.147-156. 234 Johan van Heesch pendant plusieurs décennies, le rôle de monnaie provinciale et ont inondé les camps militaires romains situés en Germanie entre 16 et 8 av. J.-C. Dans la Gaule Narbonnaise, les Romains ont donc, dans un premier temps (125–50/40 av. J.-C.), toléré et peut-être encouragé la frappe des monnaies par les Gaulois les plus puissants ou coopératifs. Ce n'est que dans la seconde moitié du Ier siècle av. J.-C. que l'urbanisation et la romanisation croissantes de ces régions ont vu l'apparition d'un système monétaire toujours autonome mais de style romain. Tous ces ateliers plus ou moins indépendants disparaissent avec ou peu après l'ouverture d'un grand atelier romain à Lyon en 15 av. J.-C. 4. L'évolution en Gaule chevelue En Comata, c’est-à-dire dans les Trois Gaules, l'évolution est encore plus complexe et diversifiée, en raison de l'énorme étendue du territoire conquis par César entre 58 et 51 av. J.-C. L'attitude des Romains vis-à-vis des monnayages gaulois est plus difficile à cerner, vu les problèmes de datation de ces monnaies; mais à vrai dire, ceci compte aussi pour la Narbonnaise et l'orient grec. Peu de séries, qu'elles soient en or, en argent ou en bronze, sont datables avec précision. Il est un fait indéniable, c'est qu'en Comata comme ailleurs, les Gaulois ont continué à émettre leurs monnaies après la conquête18. On pourrait diviser les cent premières années de la domination romaine en deux phases: la période entre César et Auguste (c. 50–c. 27 av. J.-C.) et d'Auguste à Néron (27 av. J.-C.–64 apr. J.-C., date de la réforme monétaire de Néron). 4.1. Entre César et Auguste La période de César à Octave était, en ce qui concerne la Gaule Chevelue et surtout si on compare sa situation au reste de l'empire, une période de calme relatif. Les quelques révoltes ou insurrections, connues par les sources écrites, n'ont jamais sérieusement menacé le pouvoir de Rome. Les interventions contre les Bellovaques en 46, l'action de Hirtius contre les Germains en 45–44, les campagnes de Munatius Plancus contre les Rhètes en 44–43, les campagnes d'Agrippa en 39, les interventions de Carrinas contre les Morins et ses alliés en 30/29 et la révolte des Trévires vaincus en 29 par Nonius Gallus19 n'ont pas vraiment modifié l'aspect de la Gaule. Aucun camp légionnaire permanent n'a été découvert et les traces d'une présence romaine militaire sont fort rares. On peut accepter que La Chaussée-Tirancourt (Somme) ou le Titelberg (G.-D. de 18 19 L.-P. Delestrée, Monnayages et peuples gaulois du Nord-Ouest (Paris 1996); S. Scheers, Traité de numismatique celtique 2. La Gaule Belgique (Paris 1977); R. Delmaire, De la monnaie gauloise à la monnaie romaine. L'exemple de la région du Nord - Pas de Calais. Topoi 7, 1997, 149-158 et Rev. Nord 78, 1996, 9-14. J.F. Drinkwater, Roman Gaul. The Three Provinces, 58 BC-AD 260 (Londres 1983) 120-121; E.M. Wightman, Gallia Belgica (Londres 1985) 44-45. Les Romains et la monnaie gauloise 235 Luxembourg) connurent une occupation militaire par des auxilia20 dans les années 40 et 30, mais c'étaient probablement des auxiliaires gaulois qui étaient essentiellement payés en argent gaulois21. L'organisation de la nouvelle province se trouvait à un stade embryonnaire et, à coté du commencement de la construction de routes sous Marcus Agrippa, gouverneur vers 39–38 et de la fondation de quelques colonies aux limites méridionales du territoire (Lyon, Nyon, Augst), on n' a pratiquement pas de traces de changements concrets à l'intérieur de la Gaule. Les gaulois ont naturellement été soumis à un tribut annuel, 40 millions de sesterces selon Suétone (Suet. Caes. 25), et les contacts commerciaux se sont multipliés, comme le prouvent les découvertes d'amphores et de vaisselle en bronze dans une zone qui s'étend jusqu'à la vallée de la Moselle et la Baie de la Somme22. Mais les grandes réformes administratives et le réel début de l'intégration de la Gaule sont l'oeuvre d'Auguste, bien que ce point de vue ne soit pas accepté par tous23. Il est clair que la monnaie romaine n'a pas dû jouer un rôle prépondérant pendant cette période de César à Octave. Deniers et quinaires étaient frappés à Rome et le seul atelier monétaire romain en Comata était celui de Lyon où, à coté de rares bronzes portant le nom du fondateur de la colonie, Munatius Plancus, des quinaires en argent furent émis en 43–42, sous Marc-Antoine. Il s'agit probablement d'un monnayage destiné à couvrir des dépenses militaires. Le numéraire romain joua donc un rôle très limité, alors que la Gaule romaine était inondée par une quantité de frappes gauloises différentes. Avant et pendant la guerre des Gaules, les Gaulois se servaient de la monnaie d'or (statères, quarts, etc.), d'argent ("deniers-quinaires") et de quelques séries en bronze. Que se passa-t'-il après le départ de César? Commençons avec l'or. Question épineuse, vu la chronologie très discutée de certains monnayages. Théoriquement, il n'y a pas d'objection à situer certaines séries d'or après la guerre. Comme nous l'avons vu, à maintes reprises, les Romains se sont abstenus de régenter les coutumes monétaires des peuples conquis. Le plus souvent, ils acceptaient la situation existante. Dans le cas d'Ephèse évoqué plus haut, la frappe de statères en or date d'après l'arrivée des Romains, ce qui prouve que Rome n'a pas réellement interdit tout monnayage en or qui n'émanait pas d'elle. D'autre part, les monnayages e.a. en or des Carthaginois ont été supprimés après 146 et retirés de la circulation. Dans le cas des Gaulois du nord de la Gaule, nous ne disposons que de peu d'arguments. Les contextes tardifs n'ont pas grande valeur pour dater les statères que l'on pourrait y 20 L.-P. Delestrée, Le numéraire gaulois témoin d'une présence militaire sur le site fortifié de la Chaussée-Tirancourt. Cahiers Num. 34/131, 1997, 5-13; J. Metzler, Das treverische Oppidum auf dem Titelberg. Zur Kontinuität zwischen der spätkeltischen und der frührömischen Zeit in NordGallien (Luxembourg 1995). E.M. Wightman, Military arrangements, native settlements and related developments in early Roman Gaul. Helinium 17/2, 1977, 105-126. Metzler (note 20) 595. R. Wolters, Römische Eroberung und Herrschaftsorganisation in Gallien und Germanien. Zur Entstehung und Bedeutung der sogenannten Klientel-Randstaaten. Bochumer Hist. Stud. Alte Gesch. 8 (Bochum 1990) 77-108; J. Metzler (note 20) 620-624. 21 22 23 236 Johan van Heesch trouver. Ces découvertes attestent seulement que l'or était encore disponible, disons, sous Auguste. Mais pourquoi les Romains auraient-ils supprimé les monnayages en or des Trévires ou des Nerviens? Alors qu'ils furent, à un moment donné, de redoutables adversaires on leur accorda pourtant un avantage inestimable en leur donnant le statut de peuple libre. Il suffit de lire par exemple l'inscription trouvée à Aphrodisias qui parle d'une lettre d'Auguste aux habitants de Samos (22–19 av. J.-C.), pour se rendre compte de l'importance que les cités attachaient à un tel statut24. Mon propos n'est pas ici de revoir toute la chronologie de l'or gaulois; mais je suis persuadé que les Romains ont toléré des monnayages d'or après la conquête. Cela ne signifie pas pour autant que l'or a été frappé en grande quantité ou par tous les peuples qui l'utilisèrent dans la première moitié du Ier siècle av. J.-C. On peut supposer qu'une grande part de l'or a été confisquée par César (impôts, pillage de temples; Suet. Caes. 42 et 54) et ses successeurs. Cette quantité d'or et son alliage impur a même fait chuter le prix de l'or à Rome25. Il semble logique de supposer que la guerre contre César a signifié la faillite pour la plupart des tribus, mais on est loin d'être assuré que ces dernières auraient perdu le droit d'émettre de l'or. Que les Gaulois aient encore possédé de l'or après 50 me paraît évident. Vers 12 av. J.-C., le concilium Galliarum offrait à l'empereur Auguste un énorme torque en or26 et en 15 av. J.-C., le procurateur Licinus montrait avec fierté l'or et l'argent gaulois qu'il avait confisqué (Dio 54,21,5 et 7– 8). S'il faut absolument désigner des séries tardives, à savoir d'après 50, certains statères unifaces et quarts de statères sont à mon avis de bons candidats27. Je pense que le monnayage gaulois en or disparaît progressivement dans les années qui suivent la guerre et qu'il ne faut pas interpréter cette disparition comme une mesure prise unilatéralement par le conquérant. D'autre part, la carte de dispersion des monnayages gaulois dans la Cité des Nerviens nous révèle quelque chose d'intéressant. On y retrouve des statères en or dans deux zones: d'une part, dans une région très fertile et très peuplée qui s'étend de la rivière la Haine au sud de la civitas et, d'autre part dans les "Ardennes flamandes" notamment dans la région qui entoure le Mont de l'Enclus, près de Renaix (Flandre orientale, Belgique). Les potins et les monnaies gauloises en bronze qui se rencontrent en outre dans cette première région fertile, font totalement défaut dans la deuxième zone où, de plus, toute monnaie romaine manque jusqu'à l'époque des Flaviens (Fig. 1, 2 et 3)28. Ceci montre, à mon avis, qu'on a à faire à deux phénomènes situés différemment dans le temps. 24 25 26 27 28 R. Bernhardt, Die Immunitas der Freistädte. Historia 39, 1980, 190-207; J. Reynolds, Aphrodisias and Rome. Journal Roman Stud. Monogr. 1 (Londres 1982) 104-106 n° 13. Nash (note 13) 34. Wightman (note 19) 52. Scheers 24; Delestrée (note 18) 121 et L.-P. Delestrée, Les monnayages en or de la Gaule Belgique dérivés du statère "à flan large". Rev. Num. 152, 1997, 91-120. J. van Heesch, De muntcirculatie tijdens de Romeinse tijd in het noordwesten van Gallia Belgica. De civitates van de Nerviërs en de Menapiërs (c. 50 v.C.-450 n.C.) (Bruxelles 1998). Les Romains et la monnaie gauloise 237 Fig. 1: Carte de dispersion des monnaies gauloises en or trouvées dans les cités des Nerviens et des Ménapiens. 1: Bavay, 2: Bruxelles. L’argent gaulois a certainement encore été frappé après la guerre des Gaules. Bien qu'une datation précise de la plupart des séries reste difficilement estimable, il paraît certain que celles à la légende ATEVLA VLATOS et SENODON CALEDV, par exemple, sont tardives29. Ces monnayages, surtout ATEVLA VLATOS, ont connu une dispersion très large, ce qui permet de supposer qu'ils ont servi à payer des auxiliaires et joué un rôle dans le paiement des taxes et les portoria ainsi que dans le commerce. Le problème des bronzes est plus complexe. La quantité et la variété des monnayages gaulois en bronze, datant d'après la guerre et frappés alors que la Comata faisait déjà intégralement partie de l'empire romain, sont impressionnantes30. Il est clair qu'une fois de plus le gouvernement ne s'est 29 30 Scheers, p. 111. Scheers (note 18) et L.-P. Delestrée (note 18). 238 Johan van Heesch Fig. 2 : Carte de dispersion des monnaies gauloises en potin et en bronze trouvées dans les cités des Nerviens et des Ménapiens. 1: Bavay, 2: Bruxelles. nullement préoccupé de ces monnaies autochtones et l'on peut même se demander si une autorisation quelconque était nécessaire pour qu'une tribu ou un peuple entreprenne de battre monnaie. Certains de ces monnayages, comme semblent l'indiquer les trouvailles d'Alésia31 (52 av. J.-C.), datent d'avant la guerre mais leur prolifération est postérieure. La monnaie en bronze est, à mon sens, une monnaie essentiellement fiduciaire et je crois que, dans pratiquement toutes les civilisations antiques, elle a été fortement surévaluée. L'introduction d'un monnayage fiduciaire n'est pas évident et il n'est pas surprenant que certaines villes grecques s'opposèrent violemment à l'introduction d'un monnayage en bronze. En effet au IVe siècle av. J.-C., les autorités durent obliger les habitants de Gortina, en Crète, à accepter la monnaie en 31 J.-B. Colbert de Beaulieu, Numismatique d'Alésia. Rev. Belge Num. 101, 1955, 55-83. Les Romains et la monnaie gauloise 239 Fig. 3: Carte de dispersion des monnaies romaines flaviennes trouvées dans les cités des Nerviens et des Ménapiens. 1: Bavay, 2: Bruxelles. bronze sous peine d’une amende lourde32. L'emploi de petites dénominations caractérise les sociétés où la monétisation est avancée. On s'y attend surtout chez les populations qui ont déjà atteint un stade de spécialisation et de surplus de production important. En Europe, cette évolution est surtout connue dans les centres urbains ou proto-urbains où le degré d'autosubsistance est limité. Il est probable que, même en Gaule du Nord, certains centres religieux ou (et) politiques ont connu cette évolution. Je pense ici en premier lieu à certains oppida, dans lesquels ce processus a peut-être été accéléré par la présence de contingents de militaires ou (et) de commerçants romains. 32 J.R. Melville Jones, Testimonia numaria. Greek and Latin Texts Concerning Ancient Greek Coinage I. Text and Translations (Londres 1993) 250 n° 334. 240 Johan van Heesch Il semble que les Gaulois aient étendu le système des dénominations romaines au numéraire en bronze. Sur le fameux bronze des Lixoviens (Calvados, France)33, une pièce d'environs 7 g, on lit clairement le nom semis, le demi-as (SIMISSOS PVBLICOS LEXOVIO). Il me paraît assez logique, même si l'on ne peut en apporter la preuve, que beaucoup de monnayages gaulois en bronze sont basés sur le système des dénominations romaines. Sur base du denier romain, les Gaulois créèrent le quinaire qui leur était plus approprié. Au lieu de l'as romain, ils fabriquèrent le semis ou demi-as et peut-être aussi le quadrans valant le quart de l'as. Qu'il n'y ait pas d'équivalence de poids entre ces diverses émissions de bronze en Gaule ne me paraît pas une objection valable. En Espagne, sous Auguste, des dizaines de villes fabriquèrent des as et des semisses (e.a.); le poids de l'as y fluctue entre 9 g et 13 g, celui du semisses entre 4.5 g et 7 g34. Métal et poids y diffèrent des dénominations équivalentes d'Auguste émises dans les officines d'état à Rome. Bien que beaucoup de bronzes gaulois soient anonymes, les noms de chefs gaulois apparaissent parfois dans les légendes monétaires. Quelques séries se distinguent par la mention de noms de gouverneurs romains, ce qui permet de les dater entre César et Auguste. On retrouve Hirtius, propréteur de la Gaule vers 45 av. J.-C, et Carrinas, proconsul vers 30–29 av. J.-C. Des deux séries pour Hirtius, l' une a été frappée au Titelberg, qui est aussi le lieu d'origine probable des pièces de Carrinas35. La deuxième série de Hirtius, diffusée entre Seine et Loire, porte au droit le nom d'un notable gaulois et sur le revers la légende A. HIR(TIVS) IMP(ERATOR). Faut-il voir dans ces pièces un monnayage imposé par les autorités romaines? Nous ne le croyons pas. Il peut simplement s'agir par exemple d'un acte de respect ou plutôt de flatterie de la part des Trévires. Rien ne nous permet de penser que le gouverneur ait voulu introduire chez quelques peuples sélectionnés un monnayage à son nom. Remarquons aussi que les monnaies au nom de Carrinas sont très mal réalisées et que la légende en est toujours rétrograde. On serait plutôt tenté de faire concorder le début de ces monnayages avec une visite du gouverneur en question. On sait par exemple que Carrinas fréquenta précisément le nord de la Gaule lors de la répression d'une révolte, en 30, contre les Morins. 4.2 D'Auguste à Néron Ce n'est que sous Auguste que l'on constate les premières interventions monétaires romaines directes dans les Trois Gaules. Le règne d'Auguste a vu l'organisation administrative de la province, la création des civitates, la construction de plusieurs routes et la création ex nihilo, à quelques exceptions près, des chef-lieux de cités dans le nord de la Gaule Belgique36. Sous Auguste 33 34 35 36 dlT 7156 et 7159. RPC, p.64-65. RPC 501-502 et pour les autres pièces citées RPC, p.147-156. A. Vanderhoeven, The earliest urbanisation in Northern Gaul: some implications of recent research in Tongres. In: N. Roymans (éd.), From the Sword to the Plough (Amsterdam 1996) 189-260. Les Romains et la monnaie gauloise 241 également le statut des différents peuples est confirmé, probablement entre 16 et 13 av. J.-C. lors de la présence de l'empereur en Gaule. Les Rèmes restèrent un peuple fédéré, les Nerviens, les Trévires, les Suessiones et les Meldi, pour ne citer que les peuples les plus proches de nous, reçurent le statut très privilégié de cités libres37. Mais le fait le plus important du règne d'Auguste est sans nul doute le stationnement quasi-permanent, dès les années 16/12 av. J.-C., de plusieurs légions romaines en Germanie, près du Rhin et, pour quelques temps, le long de la Lippe (Oberaden, Haltern, Nijmegen, Xanten, Neuss, etc.). La présence de ces militaires, un Fremdkörper méditerranéen et des auxiliaires d'origine gauloise, a entraîné des besoins extraordinaires et profondément modifié l'économie de toute une région et de son arrière-pays. Il ne sera question ici que des conséquences monétaires. Pour la première fois des milliers de soldats devaient être payés régulièrement dans une zone où l'économie monétaire n'en était qu'à un stade embryonnaire. Des masses de deniers en argent et d'aurei furent envoyées en Germanie pour ces paiements. De valeur très élevée, ces espèces ne permettaient pas de transactions commerciales modestes. C'est pourquoi Auguste et son entourage décidèrent d'envoyer des quantités énormes de monnaies de bronze de Nîmes (les monnaies au crocodile) vers la Germanie entre 16 et 8 av. J.-C.38. Ces monnaies émanaient de l'atelier d'une colonie romaine, mais il est possible qu'une partie des frais fut couvert par l'état qui à ce moment favorisait la ville de Nîmes39. A peu près au même moment, en 15 av. J.-C., Auguste installa à Lyon (Lugdunum), "capitale" des Trois Gaules où des monnaies avaient déjà été frappées à plusieurs reprises (notamment entre 43 et 36 av. J.-C.), un important atelier pour l'or et l'argent. Lyon, "porte" de la Gaule, posséda dès lors l'atelier monétaire qui allait devenir le plus important de l'empire romain pendant la période Julio-Claudienne (beaucoup plus important que Rome!). En 7 av. J.-C., Lyon commenca la frappe des fameux as avec l'autel de Lyon qui inondèrent les camps militaires de l'époque. Ce sont précisément ces pièces que l'on retrouve le plus couramment aujourd'hui, non seulement dans les établissements militaires mais aussi dans l'arrière-pays de la zone militaire (quelques exemples: Dalheim, Titelberg, Tongres, Liberchies, etc.)40. Apparemment la valeur trop élevée de l'as romain suscita diverses solutions pour remédier au manque de petit numéraire. La plus simple fut de couper les as en deux; une autre option fut la frappe de nouvelles valeurs divisionnaires. Les plus connues sont les pièces gauloises du type AVAVCIA qui ont circulé en masse dans les camps rhénans et dans toute la zone militaire de la Lippe et du Rhin entre, 37 38 39 40 Wolters (note 23) 97-101. RPC 523; J. van Heesch, Les monnaies augustéennes sur quelques sites belges. Contribution à l'étude de la chronologie de l'occupation romaine du nord de la Gaule. In: M. Lodewijckx (éd.), Archaeological and Historical Aspects of West-European Societies. Album amicorum André Van Doorselaer. Acta Arch. Lovaniensia Monogr. 8 (Louvain 1996) 95-107. M. Christol/C. Goudineau, Nîmes et les Volques Arécomiques au Ier siècle av. J.-C. Gallia 45, 1987-1988, 87-103. van Heesch (note 38). 242 Johan van Heesch disons, 10 av. J.-C. et 5 apr. J.-C.41. Le pouvoir émetteur n'est pas connu mais, vu la dispersion de ce numéraire, un atelier tout près de la zone militaire paraît le plus probable. Dans le cas des AVAVCIA, nous avons à faire avec un monnayage régional dont la circulation dépasse les limites des cités. Un autre monnayage semblable, mais avec une dispersion différente est celui de GERMANVS INDVTILLIL42 peut-être émis par les Trévires. Ces deux séries sont donc augustéennes et connurent une diffusion très vaste. Leurs succès est probablement lié à la prospérité de toute une région, provoquée par le contact direct avec les camps militaires. Dans les deux cas cités, AVAVCIA et GERMANVS INDVTILLIL, la mise en circulation de monnaies divisionnaires en bronze est donc laissée aux soins des autochtones. A mesure que l'on s'éloigne de cette zone militaire l'influence des monnaies romaines diminue et la monnaie gauloise gagne du terrain. Ainsi dans le territoire des Nerviens (capitale Bavay, France) on retrouve peu de monnaies romaines d'Auguste, pas d' AVAVCIA et très peu de GERMANVS INDVTILLIL mais les établissements romains et chaque vicus y fournissent des bronzes "au rameau" en grand nombre43. La datation de ces monnaies n'est pas assurée mais je pense qu'il faut les placer sous Auguste. Leur aire de dispersion s'arrête là où commence la circulation des AVAVCIA, qui constituent sans aucun doute un monnayage augustéen. Aucune pièce ne provient de contextes archéologiques pré-augustéens. De plus, le cadre socio-économique dans lequel on peut s'attendre à trouver un monnayage en bronze est totalement inexistant avant Auguste. Ce n'est qu'avec cet empereur, avec la construction des routes (la Bavay-Cologne) et la création des chef-lieux de Cités que la Nervie s'intègre peu à peu dans l'empire. On n'y connaît aucun oppidum à caractère pré-urbain, aucun village ou centre militaire qui eût justifié un monnayage en bronze avant le règne d'Auguste. Les peuples situés au nord des vallées de la Moselle et de la Somme, c'est-à-dire au nord du territoire où les importations de la méditerranée sont fréquentes, se sont sans doute intégrés plus tardivement dans l'économie de l'empire44. Dans les autres régions des Trois Gaules, la circulation des bronzes gaulois émis au cours de la période précédente continue néanmoins. Il est même possible, mais difficilement prouvable, que plusieurs de ces séries ont encore été frappées sous Auguste (et même après?). Plusieurs émissions de petits bronzes (à savoir des semisses ou des quadrantes) autres que celles déjà citées sont certainement augustéennes: les petits-bronzes ARC AMBACTI avec un portrait d'Auguste45, les pièces très primitives avec l'autel de Lyon ou l'aigle, frappées quelque part dans le département de l'Oise46, les monnaies provenant de la Somme avec la légende 41 42 43 44 45 46 Scheers 217; E. Nuber, Der frührömische Münzumlauf in Köln. Kölner Jahrb. Vor- u. Frühgesch. 17, 1974, 28-88. RPC 506. Scheers 190; van Heesch (note 28). Metzler (note 20) 595-598. Scheers 139 classe I. Scheers 214 classe I et 215 classe I. Les Romains et la monnaie gauloise 243 AVGVSTVS/IMP X47 et les semisses (?) à l'effigie d'Auguste et aigle ou taureau au revers48. Les monnaies avec l'aigle et le taureau se retrouvent un peu partout dans le nord de la Gaule. Elles ont souvent été attribuées à l'atelier de Lyon mais une origine plus nordique paraît très vraisemblable49. Bien que le style de ces frappes soit souvent de très bonne qualité, comme les GERMANVS INDVTILLIL d'ailleurs, je crois qu'il faut les considérer comme une série émanant d'une civitas. Après Auguste la monnaie romaine en bronze devient plus rare. Ceci est probablement lié à la cessation quasi absolue du monnayage en bronze à Lyon à partir de Tibère. De plus sous Claude, Rome arrête la frappe du bronze en 42 apr. J.-C. et cela jusque sous Néron en 64! Tout cela, à une époque où la romanisation de ces provinces s'amplifie et où la Gaule s'intègre plus profondément à l'empire. Le manque chronique de numéraire pendant la période Tibère-Néron a été comblé par le prolongement de la circulation des monnaies gauloises en bronze et surtout par la frappe, dans des centres tant civils que militaires, d'imitations des as d'Auguste et de Claude50. Fait remarquable, et étudié pour la première fois par David Wigg, plusieurs groupes d'imitations s'inspirent bien des as romains mais, comme autrefois on vit le denier devenir quinaire en Gaule, cet as ne pèse qu'une fraction (3.81g) de son poids original et, bien qu'il s'agisse d'une monnaie fiduciaire, il est possible qu'il ait circulé avec valeur de demi-as51. Ces imitations apparaissent plus ou moins au moment où les émissions gauloises s'arrêtent. Faut-il les considérer comme les successeurs romanisés des monnaies gauloises, comme l'a suggéré Nash52? L'hypothèse est très séduisante, mais aucun lien n'a pu être établi jusqu'à présent entre ces deux monnayages; il est vrai que peu de recherches détaillées ont été menées à ce sujet. J'ai toutefois l'impression qu'il s'agit de deux phénomènes d'origine différente, bien qu'ils se succèdent dans le temps. De tout cela, il ressort clairement que l'état romain s'est surtout préoccupé de son monnayage en or et en argent pour lequel il exista une certaine politique monétaire; tandis qu'il accorda moins d'importance à la monnaie en bronze pour laquelle il autorisa ou toléra des séries d'imitations qui circulèrent non seulement en Gaule mais aussi en Espagne et en Bretagne insulaire. Comment expliquer, à présent, la disparition des monnayages gaulois en bronze? Résumons la situation en deux points. D'une part, la monnaie gauloise en bronze circule sans aucun doute jusqu'au début du Ier siècle apr. J.-C. et très probablement jusque sous Néron, disons vers 64 apr. J.-C. C'est à ce moment que l'atelier de Lyon rouvre des officines pour la frappe du bronze romain (sesterces, 47 48 49 50 RPC 510. RPC 508-509. RPC, p.149-150. J.-B. Giard, La pénurie de petite monnaie en Gaule au début du Haut-Empire. Journal des Savants 1975, 81-102; D.G. Wigg, The function of the last Celtic coinages in Northern Gaul. In: C. King/D.G. Wigg (éds.), Coin Finds and Coin Use in the Roman World. Stud. Fundmünzen Antike 10 (Berlin 1996) 415-436. Wigg (note 50) 427-429. D. Nash, Plus ça change...: currency in Central Gaul from Julius Caesar to Nero. In: R. Carson/C. Kraay (éds.), Scripta nummaria Romana. Essays Presented to Humphrey Sutherland (Londres 1978) 12-31; Wigg (note 50). 51 52 244 Johan van Heesch dupondii, asses). La monnaie gauloise perd dès lors une grande partie de son utilité et sera progressivement remplacée par la monnaie de l'état. Insistons aussi sur le fait qu'il existe des différences régionales. Les zones les plus romanisées renoncent les premières à la monnaie autochtone comme le prouvent les trouvailles au "limes" où les AVAVCIA disparaissent déjà de la circulation sous Auguste53. D'autre part, l'arrêt de la frappe des monnaies gauloises en bronze est difficile à déterminer mais se situe probablement sous Auguste, bien qu'on ne puisse jamais exclure la poursuite de certaines frappes. La situation en Espagne permet de clarifier quelque peu cette évolution. Des 29 à 30 ateliers ibériques qui fonctionnèrent sous Auguste, 25 travaillaient encore sous Tibère, mais huit villes seulement sont connues pour le règne de Caligula et il ne resta que l'île d'Ebusus à frapper encore sous Claude54. La fin du monnayage autonome y est le résultat, non pas d'une décision soudaine mais d'une lente évolution. L'arrêt des frappes monétaires autonomes en Gaule n'est probablement pas non plus le résultat d'une décision politique ou administrative de la part des Romains. Comme pour l'Espagne, on peut supposer que la disparition des monnayages gaulois est survenue progressivement. Je pense qu'il faut lier ce phénomène au degré de romanisation des élites gauloises. Auguste s'efforça d'instaurer la vie urbaine en Gaule (et en Espagne), il s'appuya sur les notables gaulois, s'adressa aux citoyens les plus riches et leur confia l'administration des cités. Cette élite, une fois plus ou moins romanisée, supprima ces frappes coûteuses et non-romaines dans son désir de s'intégrer à cette nouvelle société qui s'avérait lui offrir tant de possibilités, aussi bien politiques, que militaires ou commerciales. On peut en outre imaginer qu'avec l'accroissement de la mobilité (routes, conquête de la Bretagne, etc.), du commerce et les déplacements de troupes de plus en plus fréquents, la monnaie purement locale perdit sa fonction vu qu' elle n'était pas forcément acceptée en dehors de sa cité d'origine55. 5. Conclusions J'ose espérer que cet article, jalonné d'hypothèses, a apporté des éléments de réponse à la question énoncée dans le titre, en mettant l'accent sur diverses situations qui démontrent clairement que les Romains n'ont pas eu de politique monétaire bien définie en ce qui concerne la Gaule. Ils ont accepté la situation existante et se sont contenté de légères modifications lorsque c'était nécessaire. Il n'y a pas de dirigisme dans la vie économique de l'empire romain à ce moment. Et surtout, la monnaie en bronze n'entrait pas dans les préoccupations de l'état dont 53 54 55 F. Berger, Kalkriese 1. Die römischen Fundmünzen. Römisch-Germanische Forschungen 55 (Mainz am Rhein 1996) 45; van Heesch (note 28). RPC, p.17. Voir les remarques pertinentes de A. Burnett, The unification of the monetary system of the Roman West: accident or design? In: J. Swaddling e.a. (éds.), Italy in Europe: Economic Relations 700 BC-AD 50. British Mus. Occasional Paper 97 (Londres 1995) 313-320; Burnett (note 3) 152-153; Howgego (note 1) 58. Les Romains et la monnaie gauloise 245 l'attitude était plutôt pragmatique. La frappe d'un numéraire en bronze était trop coûteuse comparée à celle de l'or ou de l'argent. Dès lors, il était plus intéressant d'offrir ce "privilège" aux tribus nouvellement conquises. Le fait que les Gaulois aient accepté et introduit des dénominations romaines, comme le quinaire, le semis et le quadrans, ne résulte pas non plus d'une décision des nouveaux maîtres mais est une conséquence évidente de leurs liens tant militaires que commerciaux avec le nouveau régime. L'empereur, de son côté, qui avait le pouvoir de supprimer l'autonomie monétaire gauloise, a préféré s'adapter aux solutions monétaires gauloises pour faciliter la pacification, l'organisation de la Gaule et ultérieurement, l'exploitation de ses richesses∗. ∗ Je remercie Mme Claire Massart pour ses remarques pertinentes sur ce texte.
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